Guerre d’Algérie : 500 généraux montent en ligne

Guerre d’Algérie : 500 généraux montent en ligne

Ces gradés à la retraite entendent défendre l’armée, accusée d’avoir torturé.

Par Jean-Dominique Merchet, Libération, 23 janvier 2002

«Sans aucune directive, l’armée a mené son combat avec une totale efficacité dans l’honneur et la dignité.» Le manifeste des généraux
a guerre d’Algérie a décidément bien du mal à se terminer. La commémoration du 19 mars 1962, date du cessez-le-feu officiel, restera dans les limbes, alors qu’un demi-millier de généraux à la retraite pousse un grand coup de gueule pour défendre «l’armée française mise en accusation» à propos de la torture.

Barre symbolique. Un vote pour rien: l’Assemblée nationale a approuvé hier la proposition de loi instituant le 19 mars comme «journée du souvenir pour les victimes de la guerre d’Algérie», mais le gouvernement a annoncé que le texte ne serait pas transmis au Sénat. Ce qui revient à l’enterrer. Les députés ont adopté le texte par 278 voix contre 204 et 35 abstentions. Très loin, donc, de la barre symbolique des deux tiers des suffrages fixée par le gouvernement. Jacques Floch, secrétaire d’Etat aux Anciens combattants souhaitait obtenir un vote consensuel avec une partie de la droite avant d’aller plus loin. Si ce débat a été l’occasion d’étaler à nouveau les fractures de la guerre d’Algérie, la publication du «Manifeste des officiers généraux» ne devrait pas contribuer à apaiser le débat.

Le général Aussaresses, «compagnon de route» du PCF! La thèse ne manque pas de pittoresque. Le problème est qu’elle est avancée dans un ouvrage cautionné par 500 généraux français à la retraite. Le journaliste d’extrême droite Martin Peltier, l’un des auteurs du livre (1) s’interroge: «A qui profite la controverse?» et de conclure que l’ancien officier de la bataille d’Alger, ce «Tartarin de la gégène», a «rendu service à ceux qui cherchent à faire honte à la France de son passé algérien».

Le ton est donné. C’est celui du «manifeste» lancé par l’Association de soutien à l’armée française (Asaf) et de l’ouvrage auquel Hélie de Saint-Marc (ancien patron du 1er REP en Algérie) ou le général Morillon ont participé. Selon le président de l’Asaf, Bernard Gillis, il s’agit de «réhabiliter l’action de l’armée en Algérie face à la diffamation généralisée». Plusieurs centaines d’officiers, anciens de la guerre d’Algérie, ont déjà signé ce «manifeste». Tous sont, en principe, soumis au devoir de réserve. Il y a parmi eux des noms prestigieux, dont quatre anciens chefs d’état-major (Jean Saulnier, Maurice Schmitt, Vincent Lanata, Alain Coatanea). C’est le coeur de l’institution militaire qui s’exprime, pas ses marges.

«Dilemme». Ces généraux affirment que «ce qui a caractérisé l’action de l’armée en Algérie, ce fut sa lutte contre toutes les formes de torture, d’assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés». «Sans aucune directive, l’armée a mené son combat avec une totale efficacité dans l’honneur et la dignité, poursuivent-ils. Certains ont été confrontés à un dilemme: se salir les mains en interrogeant durement de vrais coupables ou accepter la mort certaine d’innocents». Pas un mot pour regretter des «dérives marginales» ou pour évoquer la situation coloniale. L’ouvrage oppose «l’oeuvre civilisatrice» de la France aux «crimes contre l’humanité du FLN». Talleyrand parlait déjà de ceux qui «n’ont rien appris et rien oublié».

Présentant le livre, le général Gillis s’en est pris lundi soir au général Aussaresses («Il nous tire une balle dans le pied») comme aux douze personnalités signataires d’un appel à la repentance: «Leur patriotisme me semble suspect, à l’exception de Mme Germaine Tillon, qui, elle, a déjà vu des Arabes dans sa vie». Le général Maurice Faivre a dénoncé les «faux témoignages» recueillis par des journalistes, ajoutant qu’Henri Alleg «n’a jamais été torturé. Il a reçu une paire de claques et cela a suffi pour qu’il donne tous ses copains…»

Etrange livre d’histoire écrit par si peu d’historiens et qui s’en prend à la thèse de l’historienne Raphaëlle Branche sur «l’armée et la torture», décrite comme une «accumulation de jugements de valeur et de positions partisanes». Une définition qui va comme un gant à ce «Livre blanc».

(1) Livre blanc de l’armée française en Algérie», éd. Contretemps, 30 euros.