Le lourd silence algérien

Le lourd silence algérien

Dhaika Dridi, Le Quotidien d’Oran, 2 décembre 2000

C’est une bombe. «C’est une bombe», répète en pesant chaque syllabe une frële vieille dame, appuyée sur une béquille, entourée de journalistes et d’éminents anciens moudjahidine au sourire fuyant. Quelque chose de tenace, de «coriace» vient ébranler l’impression de fragilité physique que dégage cette petite dame venue, comme «un cheveu sur la soupe», dit-elle, sauver un débat cadenassé.

EIle s’appelle Louisa Ighilahriz, détonatrice du débat actuel en France sur la pratique institutionnalisée de la torture pendant notre guerre de libération. Arrivée un jeudi à 23 heures trente à l’hôtel Sofitel pour participer à une table ronde engagée depuis deux heures et demie, organisée par le quotidien El Youm sur le débat mené en France, quasi inexistant au même moment chez nous. Arrivée comme ,le retour du refoulé», elle débarque au milieu de journalistes venus sonder le silence de l’Etat, de ses institutions, de l’organisation des moudjahidine, des partis politiques autour des tortures commises par l’armée française en Algérie. Elle demande à toute l’assistance «Cela fait neuf mois qu’est menée cette bataille contre les tortionnaires, mais jusqu’à aujourd’hui, pourquoi les Algériens et les Algériennes ne viennent-ils pas participer, ne serait-ce que pour témoigner de ce qu’ils ont subi ? Je vous le demande parce que moi-même je ne comprends pas. Pourquoi ce silence qui s’est abattu sur l’Algérie ? Aidez-nous à répondre à cette question. Je ne veux pas polémiquer, mais je suis coriace et j’irai jusqu’au bout pour qu’éclate la vérité. Cela ne m’intéresse pas que les Français écrivent notre histoire, je veux que ce soit des Algériens qui l’écrivent. Mais pourquoi cette censure, cette chape ? De quoi avons nous peur aujourd’hui ?».

La «bombe» dont elle parle en aparté à la fin de la rencontre, ce sont bel et bien les tentatives de réponses qui s’entrechoquent dans les têtes de tous les présents, à la question de savoir pourquoi parler aujourd’hui chez nous de la torture exercée massivement et systématiquement par le pouvoir colonial français en Algérie, est si malaisé.

Avant l’arrivée de Mme Ighilahriz, des anciens moudjahidine aux cheminements variés, comme M. Lamine Khan ou M. Cherif Belkacem, mais aussi le président, le secrétaire général et l’avocat de la fondation du 8 Mai 1945, ont pour la plupartdu temps survolé, contourné les questions que leur ont posées et se sont posés des journalistes, pour la majorité travaillant dans des organes de presse arabisants, mais aussi des historiens chercheurs comme M. Derbal Dahou. Ne sommes nous aujourd’hui qu’un simple écho du débat qui a lieu en France ? Qu’en est-il de la délicate question de l’accès aux archives stockées dans les institutions françaises et celles dites «secrètes» du parti FLN, à ce jour inaccessibles ? En quoi consiste le travail de mémoire chez nous à propos des crimes commis par le colonisateur français, et dans quel but élaborer ce devoir de mémoire: le jugement des responsables des crimes, le dédommagement des victimes, l’exigence de repentance de la part de l’Etat français ou bien l’ancrage de valeurs et principes fondamentaux dans notre société aujourd’hui ?

A ces interrogations, le sémillant M. Lamine Khan s’est échiné à expliquer que «pendant la révolution, nous n’étions pas disponibles, selon ma connaissance, pour le travail d’archives intérieures, pour l’élaboration d’un travail de mémoire. Mais aujourd’hui, c’est à l’Etat que revient cette tâche».

De son côté, M. Cherif Belkacem, déridé au fur et à mesure que l’on s’est enfoncé dans le débat, a commencé par mettre en garde contre la reprisetelle quelle du débat«franco-français», car, pour lui, «ne parler que de torture signifie qu’on oublie qu’elle n’était qu’un crime dans un ensemble de l’échelle de l’horreur. La colonisation en soi est une horreur et il n’y avait pas que la torture mais les villages rasés avec leurs populations, le napalm, les bombardements, les déplacements de populations, les viols, les exils, les centres de regroupements, la misère, l’ignorance».

Les membres de la Fondation du 8 Mai 45, qui ont scrupuleusement rendu compte des obstacles «juridiques» mis par la justice française pour refuser les plaintes déposées, ont scrupuleusement évité de dire précisément pourquoi l’Etat algérien, ses institutions (présidence, gouvernement, etc.) ne figurent que comme des observateurs dans cette bataille juridique menée par une association à l’encontre d’un Etat, l’Etat français. Ce qui fait dire à M. Derbal Dahou, entêté comme un expert amer rentrant de France où il a participé à certains des débats de l’autre rive, que «nous sommes encore très loin derrière. Aujourd’hui, il nous faut répondre à la question de savoir si nous avons, nous Algériens, le même impératif de devoir de vérité. Le débat sur la torture en France englobe aujourd’hui un débat sur la mission de l’armée, une mission qui change. Et le désir là-bas est de fermer une porte et définitivement la laisser derrière soi. Avons-nous ici le même type de questionnements ?»

Ce chercheur ne manquera pas de jeter la pierre aux Algériens, chercheurs, historiens, institutions et société civile qui n’en sont pas encore aux balbutiements des travaux que nécessite le devoir de mémoire, il évoque à ce sujet la question de l’accès aux archives, décidément centrale. Son questionnement est d’autant plus crucial que, là-bas, cette question est en train de faire couler beaucoup d’encre. Légalement possible après trente ans en France, l’accès aux archives militaires n’est pourtant pas pleinement réalisable encore, souvent pour cause de «secret défense», mais aussi parce que la loi permet de protéger les archives où des noms de personnes encore vivantes sont consignées. Et à ce propos, des articles de la presse française suggèrent très explicitement que ce qui retient de manière primordiale les autorités françaises de déverrouiller ces archives, sont les autorités algériennes qu’elles ne voudraient pas froisser.

Libération, dans un article publié le 29 novembre dernier, intitulé «Matignon prêt à «favoriser» l’accès aux archives», écrit: «Le Quai d’Orsay redoute un incident diplomatique avec Alger si des dossiers étaient rendus publics. Des généraux algériens, aujourd’hui proches du pouvoir, étaient officiers de l’armée française au moment de la bataille d’Alger. Et les résultats des interrogatoires conduiraient sans doute à jeter une lumière crue sur les luttes intestines au sein du mouvement algérien». Ce ne sont donc pas tant les craintes de dévoiler des secrets honteux et probablement terribles de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, mais plutôt le désir de ne pas déplaire aux autorités algériennes qui freinerait l’ouverture des cartons verrouillés, nous disent des journalistes français.

Mais le plus terrible dans l’amalgame est que Alger ne répond pas. C’est encore le silence. Un effroyable silence du côté de nos dirigeants, comme viscéralement réfractaires à la plus minime des participations à ce débat. Pourquoi ? Peut-être ne sont-ce pas que les quelques révélations sur la véracité du combat de certains de nos hauts gradés, ni la vérité sur les «luttes intestines au sein du mouvement algérien» qui ligotent les nôtres. Peut-être est-ce aussi, comme questionne le journaliste Abed Charef, «que parler de torture aujourd’hui chez nous ne nous renvoie pas forcément à la période coloniale». Tortures, jugement des criminels, amnistie sont les ingrédients explosifs d’un débat mené par les Français sur leur passé. En Algérie, il se conjugue aussi au présent. Un présent qui justifierait le cadeau qu’est en train de faire l’élite algérienne actuellement à un Etat, une armée et des généraux français qui se déchargent à très bon compte des crimes commis il y a trente-huit ans et pendant cent trente-deux ans.

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