La torture pendant la révolution

La torture pendant la révolution
Noui M’hidi Abdennour témoigne *

Le Jeune Indépendant, 4 décembre 2000

J’ai été arrêté le 28 novembre 1958 à 9 heures, à Paris, dans un café-bureau de tabac. Les policiers me firent grimper dans un fourgon 1 000 kg Renault. Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes avenue de Paris, à Versailles. Un panneau indiquait : «Caserne Noailles» «B.S.U.». Nous entrâmes et montâmes
4 étages. On me fit entrer dans le bureau du commissaire principal. J’étais escorté par cinq ou six inspecteurs, dont l’officier Martinez qui avait procédé à mon arrestation. Celui qui semblait être leur chef me conseilla de me «mettre à table». Je répondis que je n’avais pas d’ordres à recevoir de lui. Il fit mine de prendre ma réplique pour une plaisanterie, mais me voyant sérieux, il me décocha deux gifles. Puis, il invita ses hommes à me «passer à la casserole». Comme tous mes compatriotes, je m’attendais à subir la torture. De plus, la caserne Noailles avait, à cette époque, une solide réputation […].
Dans la salle où on me fit entrer [.], je fus invité à me déshabiller complètement. Un inspecteur, que les autres appelaient Henri, se tenait devant moi.
Outre celui-ci et Martinez, il y avait là un nommé Lucien, et encore un grand blond qui faisait penser à un Polonais. Les autres l’appelaient Jean. Un Chinois était là, dont je n’ai pas entendu le nom.
Ils m’empoignèrent et me dévêtirent complètement. M’ayant fait asseoir, ils m’attachèrent les chevilles aux pieds de la chaise. Mes mains derrière le dossier étaient tenues par des menottes. Un bandeau sale sur les yeux, ils me passèrent ensuite des fils entre les orteils et entre les doigts ; quelqu’un ordonna de faire fonctionner la «gégène». Aussitôt, de très fortes secousses électriques me firent hurler de toutes mes forces, le corps vibrant et crispé. Pour étouffer mes hurlements, les inspecteurs me mirent une règle plate entre les dents. De nouveau, le courant électrique fut envoyé. Je tremblais comme une feuille. Le supplice dura cinq heures consécutives, pendant lesquelles on me harcelait sans arrêt de questions.
Vers cinq heures et demie, deux nouveaux inspecteurs intervinrent. Ils voulaient me faire signer un acte de perquisition stipulant que j’habitais au 146, rue M. (IIe). Je maintins que j’habitais à Gennevilliers et ne voulus pas signer. J’étais toujours nu, ils me rhabillèrent. Mains derrière le dos, menottes aux poignets, ils me firent descendre dans la cour. Nous grimpâmes dans une 403 Peugeot. Martinez et le commissaire principal m’encadraient. Ce dernier donna l’ordre de se rendre au 146, rue M. Une 2e voiture suivait, pleine d’inspecteurs. Ils allèrent droit à mon appartement.
La perquisition, c’est-à-dire le saccage, dura deux heures. Tous les papiers écrits à la main ou dactylographiés furent saisis, notamment les archives du Croissant-Rouge. Vers cinq heures de l’après-midi, nous étions à nouveau dans la chambre des tortures. L’officier principal, Colonna, menait l’attaque. Il voulait connaître les éléments du FLN en contact avec moi, et des détails sur l’organisation. Devant mon silence, [.] je fus à nouveau dépouillé de mes vêtements. Colonna, Martinez et celui qu’ils nommaient Lucien se mirent à me battre à coups de poing dans le ventre, dans la poitrine, dans les reins, pendant un quart d’heure. Puis, ils me bandèrent les yeux, et m’ayant fait accroupir, ils lièrent mes chevilles et mes poignets. Une barre de fer fut glissée sous mes genoux par laquelle je me retrouvais suspendu et balançant dans le vide, la tête en bas, les extrémités de la barre reposaient chacune sur une table. Des fils électriques furent encore passés à mes orteils et à mes doigts. Puis, un policier promena sur mon corps des électrodes, s’attardant sur les parties les plus sensibles. Je me débattais et criais, en vain. Au bout d’un quart d’heure, on me proposa encore une fois de parler. Sur mon refus renouvelé, la séance continua jusqu’à mon évanouissement. En revenant à moi, je me découvris, toujours nu, étendu sans entrave sur le sol. Trois policiers me redressèrent et m’habillèrent. Je ne pouvais plus faire un mouvement. Un policier prit la garde, armé d’une mitraillette. Vers 11 heures du soir, j’ai demandé à mon gardien un verre d’eau. Ma gorge et ma langue étaient en feu. [.] Il ne pouvait me laisser seul, paraît-il. Une heure plus tard, il consentit à aller me chercher de l’eau. Je pus voir mon frère Medjkane, arrêté en même temps que moi, car son gardien nous surveillait tous deux pendant que l’autre nous apportait de l’eau. Medjkane est parvenu à me glisser un paquet de cigarettes, mais nous n’avons pu nous parler. J’ai pu constater que son visage était enflé et blême. Cette nuit, les inspecteurs me laissèrent en paix jusqu’à six heures le lendemain matin. Martinez est venu et s’est enquis auprès du gardien : «Il a passé une bonne nuit, le poulet ?» Ce dernier lui signale que j’avais beaucoup vomi et réclamé sans cesse de l’eau. Martinez me jeta un regard dédaigneux et s’approcha : «Mon père et mes deux frères ont été tués par les fellagas et, depuis, je me suis juré de me venger en mangeant du bicot», me dit-il. Cinq minutes plus tard, les hurlements de mon frère Medjkane s’élevaient dans la pièce voisine. J’éclatai en sanglots. Et plus il criait, plus je pleurais. Ces cris [.] me faisaient horriblement mal, pire que si l’on subissait soi-même des tortures inhumaines.
Cela dura une demi-heure. Après quoi, les inspecteurs entrèrent dans la pièce où je me trouvais. Lucien portait une machine à écrire. Des fils électriques en sortaient. Je crus qu’une «gégène» était dissimulée à l’intérieur de cette machine.
Il était à peu près neuf heures du matin. Le commissaire principal me menaça : «Donne-nous ton responsable, sinon ça sera plus dur qu’hier !» J’entrai alors dans une colère rouge. Je leur fis une sortie furieuse où les mots en arabe et français étaient mélangés : «Sauvages ! Inhumains ! Monstres !»Je leur dis que j’étais militant du Front et que je les emmerdais. Leur réaction ne se fit pas attendre. Ils se jetèrent sur moi me frappant des poings et des pieds. Ils m’arrachèrent mes vêtements et la «broche», comme la veille, recommença. Au début, chaque secousse de courant m’arrachait des hurlements, puis, peu à peu, je ne fus plus qu’une masse agitée d’un frémissement continu. Je ne criais plus, ma peau s’engourdissait. J’étais depuis une heure et demie entre leurs mains. Ils me détachèrent et me conduisirent dans la pièce voisine. J’étais toujours nu, ils m’étendirent à plat ventre sur un banc de bois, les bras liés le long du corps. Leurs questions se heurtent toujours à mon silence. Les inspecteurs inclinent le banc jusqu’à ce que ma tête (qui pend à une extrémité du banc) plonge dans une bassine remplie d’une mixture infecte. A chacun de mes refus, ils recommençaient l’opération jusqu’à la limite de l’asphyxie. [.] Cela dura jusqu’à ce que je m’évanouisse.
Quand je repris connaissance, j’étais étendu sur une couverture et le nommé Henri me massait tout le corps avec un liquide blanc. [.] Il était midi et demi. Dans l’après-midi, vers 15 heures, je fus conduit chez le commissaire principal pour reconnaître les papiers saisis à mon domicile. Une fois encore, je refusai de m’expliquer. L’inspecteur Colonna rageait. : «Il a la peau dure, le salaud !» Un instant plus tard, les inspecteurs pratiquaient de nouveau sur moi «la broche» ; le supplice dura jusqu’à 19 heures, avec un répit de cinq minutes toutes les demi-heures pour que je reprenne un peu de force. Ensuite, je fus jeté dans un cachot [.] dont les parois de ciment avaient la froideur d’une tombe. Je gouttais avec plaisir ce répit.
Vers dix heures et demie, Colonna vint me montrer des photos de mon ami Khider Mohamed Seghir. On l’avait arrêté à mon domicile ce jour-là vers 18 heures 30. Je ne niai pas reconnaître en lui un ami intime ni que je savais son appartenance au FLN. Par contre, je me refusai à rien dire de ses activités clandestines. Colonna appela deux policiers en tenue qui me ramenèrent dans la chambre des tortures. En entrant, je vis Khider suspendu à la «broche», et qui gémissait. J’étais très ému. Martinez se pencha sur Khider : «Allons, parle. Regarde ton ami Noui, il a reconnu ses activités, lui, il est habillé, il se porte bien, il a bonne mine. Pas vrai, Noui ? Je m’approchais à mon tour et regardais bien Khider dans les yeux. Je lui dis que c’était long et dur, qu’il devait avoir beaucoup de courage. Je lui dis aussi que j’avais reconnu ce que je faisais. On me ramena dans la geôle. Le 30 novembre je fus amené dans le bureau du C.P., où, aussitôt, Colonna et d’autres inspecteurs commencèrent à m’interroger. Une forte lampe électrique était braquée sur mon visage. Ils s’interrompirent à midi pour aller manger. L’interrogatoire reprit de 14h à 20h. Ce soir-là, ils me mirent dans un grand dortoir où se trouvait déjà une vingtaine de «suspects» algériens. Je passai une réconfortante soirée. Je pus me raser et laver ma chemise.
Le 1er décembre, dès 8 heures, «l’interrogatoire» reprenait. A bout de forces, j’inventai des noms, je décrivis des signalements imaginaires, je fabriquai des rendez-vous dans les métros, etc. Vers 10 heures, ils voulurent me confronter à mon frère Medjkane. Par bonheur, nos mensongères déclarations coïncidaient à peu près. Aussi, les policiers n’insistèrent pas. Ils nous séparèrent à midi. Je fus redescendu dans la salle où j’avais passé la nuit. Vers 15 heures, Martinez et deux autres inspecteurs vinrent me conduire encore une fois dans la chambre des tortures. Je sentais qu’ils voulaient me faire subir un interrogatoire serré. Ce fut de nouveau la «broche» et la «gégène». Cette fois, ils m’interrogèrent sur les structures de l’OS. A trois reprises, je perdis connaissance, car la séance dut se prolonger fort tard dans la nuit. Vers 22 heures, comme je reprenais connaissance après mon dernier évanouissement, ils me firent asseoir sur une chaise, toujours nu, et Martinez déboutonna sa braguette : «Pour te f. (mon) sexe dans la bouche !», me dit-il. [.] Colonna est entré juste au moment où l’autre s’approchait de moi ; il lui a dit un mot à l’oreille, et ils sont sortis tous les deux. Ils revinrent 20 minutes plus tard. Il était minuit et demi lorsque je me retrouvais étendu sur une paillasse du dortoir du «centre». Je vomissais de la bile et resentais des douleurs atroces au ventre. Vers le matin, cependant, mon corps engourdi trouva un peu de calme. En me rendant au robinet situé dans la 2e grande cour, je croisai, ce 2 décembre, mon frère Medjkane. Il était dans un état lamentable. Nous prolongeâmes notre toilette pour nous concerter sur la conduite à tenir. Nous fûmes d’accord pour garder coûte que coûte le silence. A 8 heures, on nous fit monter, Khider, Medjkane et moi, dans une 403 Peugeot. Sur la banquette arrière, Khider et moi étions encadrés par deux inspecteurs que je voyais pour la première fois. L’un d’eux était petit et trapu. L’autre avait un fort accent marseillais et ses collègues l’appelaient Pierrot. Nous arrivâmes rue des Saussaies vers 9 heures 30. Khider et moi nous fûmes conduits au 1er étage de l’immeuble de la DST. [.] Aussitôt, un nouvel interrogatoire commençait. Les deux inspecteurs qui m’avaient amené y participaient. Dans le bureau voisin, les cris de Khider se firent entendre. A 10 heures 30, un policier entra et dit un mot à l’oreille d’un des inspecteurs qui sortit. Il revint presque aussitôt en brandissant une photo. Il me tira par l’oreille d’un coup si brusque que j’ai bien cru qu’il l’arrachait. Il hurlait : «Salaud, tu nous as eus jusqu’à présent, mais c’est fini !» Il se jeta sur moi avec violence, un coup de poing me coucha au sol. Je fus relevé et la volée continua jusqu’à ce que, touché au foie, je tombe K.O. Ils me traînèrent tous les deux jusqu’au lavabo, car je saignais abondamment du nez et de la bouche. Après que je me suis lavé, ils me conduisirent dans le bureau. Le gros revint à la charge avec sa photo : «Ce type a été arrêté chez toi, il est entré avec le double de la clef, il s’appelle Nelili Ali !» En réalité, il s’agissait de Boumaza Bachir, mon ami qui venait fréquemment chez moi. Comme ils se heurtaient toujours à mes dénégations, on décida de me ramener à Versailles. A 13 heures, à la caserne Noailles, on me mit en présence de Boumaza. L’état où je le vis m’atterra. Son teint avait la couleur du citron, sa chemise était ensanglantée. Sur le plancher, une bassine pleine d’eau trouble était posée près d’une mare de sang frais. Près de la bassine, je vis un banc et une corde. Devant lui, l’un des inspecteurs me demanda : «Alors, tu le connais ?» Je déclarai que non. On me poussa dans la chambre de torture. Tous les inspecteurs firent alors irruption. Il y avait quatre ou cinq nouvelles têtes. Chacun y allait d’une injure ou d’une menace de sévices. Je me taisais. Quelques-uns sortirent et revinrent avec Boumaza. Celui-ci me dicta ce que je devais dire : «Tu es mon ami, tu m’as connu au pays en 1950. Nous nous sommes retrouvés un jour au café Dupont à Saint-Michel. C’est là que tu as appris que j’étais un militant du FLN recherché par la police. C’est à ce moment que tu m’as proposé ton appartement !» Je le fixai longuement avant d’approuver ce qu’il venait de dire. Je savais qu’ayant précédemment laissé s’accumuler contre moi les présomptions, je devrais subir de nouveaux interrogatoires. En effet, vers 15 heures, je subissais de nouveau la «broche» et le courant électrique. Cela dura jusque vers 19 heures. Ils s’étaient mis en tête que j’étais un grand responsable, un caïd du Front. Je ne disais rien. La nuit venue, je n’étais plus qu’une loque humaine. [.] Au matin, je rencontrai Khider dans la cour. Nous entrâmes dans deux cabinets contigus pour pouvoir parler. Un peu plus tard, j’étais emmené rue des Saussaies où ils m’ont mis en «garde à vue». [.] Tous les matins, j’étais conduit rue des Saussaies et le soir reconduit à Versailles. Le PV que les policiers avaient préparé à leur façon fut prêt le 9 décembre au soir. Ils me l’ont fait signer de force [.]. Le soir même, on nous conduisit jusqu’au dépôt (du tribunal de Châtelet) avec Khider. Le juge Batigne m’inculpa d’atteinte à la sûreté de l’Etat, de reconstitution de ligue dissoute et de port d’arme illégal. Quand il me demanda si j’avais quelque chose à déclarer, je répondis que je ne sortirais pas avant d’avoir vu un médecin. Et je lui fis le récit de mes tortures.
Il me répondit ainsi : «On connaît la musique ! Gardes, emmenez-le !»

* Ce témoignage est la transcription d’une requête adressée par Noui M’hidi aux autorité judiciaires française, après son arrestation en 1958

 

Noui M’hidi, ancien militant de la fédération de France, victime de tortures sous l’occupation
«Il y a un silence officiel incompréhensible sur l’histoire de la Révolution»

Interview réalisée par Yassin Temlali
Dans cette interview, Noui M’hidi fustige le silence de l’ONM et du ministère des Moudjahidine dans le débat sur les tortures de l’armée française en Algérie. Il s’interroge aussi sur le sort des documents et des témoignages recueillis par le FLN en 1966 et qu’il appelle volontiers les «archives secrètes» du parti. Pour ce moudjahid originaire de Msila, il y a aujourd’hui un vrai danger de disparition totale de la mémoire de la guerre de libération. «En une année, sur 320 membres du conseil national de l’ONM, plus de 70 sont décédés» dit-il avec regret.
L’ancien «torturé» de 1958 condamne, par ailleurs, sans réserve la pratique de la torture en Algérie après l’indépendance. Pour lui, celui qui est passé par la «gégène» coloniale ne la souhaiterait pas à son «pire ennemi».
Le Jeune Indépendant : Quelle responsabilité avez-vous exercé dans la Fédération de France jusqu’à votre arrestation en novembre 1958 ?
M. Noui M’hidi : Au déclenchement de la Révolution j’étais aux Scouts musulmans algériens. C’est feu Badji Mokhtar qui, en 1955 à Souk Ahras, m’a demandé de rejoindre le réseau des collecteurs de fonds du FLN en France. J’ai été affecté à Lyon, puis à Paris, où j’ai rejoint une cellule du XIIIe. Par la suite, je suis devenu responsable régional puis zonal, jusqu’en janvier 1958. En 1958, le CNRA a décidé d’ouvrir le «deuxième front de lutte» en France. C’est ainsi que nous avons organisé les actions du 25 août 1958. Il y en a eu 420 je crois. La riposte policière a été terrible et les arrestations ont ébranlé l’organisation. J’ai été désigné responsable de zone dans la région de Cologne, Versailles, etc. J’étais chargé d’y reconstituer l’organisation. J’ai assumé cette tâche jusqu’à mon arrestation le 28 novembre 1958. [.] Huit jours après moi, Bachir Bouamaza, qui était aussi mon ami, se faisait arrêter [.].
Vous avez été longtemps torturé, vous, Bachir Boumaaza et d’autres dont les témoignages sont transcrits dans la Gangrène, paru à l’époque en France…
Le récit des sévices que j’ai subis est transcrit dans une requête qui date de 1958 et que je garde encore aujourd’hui. Nous avons été torturés atrocement (voir témoignage). Après j’ai été écroué à Fresnes.
Vous avez décidé de livrer le récit des tortures que vous avez subies. Est-ce la première fois ?
Non, la première fois, c’était en 1966. Beaucoup de témoignages, comme le mien, ont été recueillis à cette période. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus.
Vous avez parlé récemment d’«archives secrètes du parti» FLN.
A l’époque, les archives de la Révolution occupaient trois étages du siège du FLN. Il y avait là les témoignages des moudjahidine, les documents sur les états financiers et organisationnels de la fédération de France, par exemple, des coupures de journaux…

Pouvez-vous nous donner une idée de l’ampleur de cette opération de recueil des témoignages en 1966 ?
Ce que je peux dire, c’est qu’à tous les responsables de la wilaya VII historique, on a demandé des documents et des témoignages. On leur a même demandé de décrire l’action des éléments de la fédération de France dépêchés aux côtés de ceux de la wilaya IV en juillet 1962 [.].
Cette opération a-t-elle concerné d’autres wilayas historiques ?
Certainement. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a concerné les responsables de la wilaya VII. Des reçus leur ont été délivrés contre les documents remis.
Comment expliquez-vous qu’elle n’ait débouché sur rien de concret ?
Les archives du parti étaient sous la responsabilité de feu Kaïd Ahmed. Quand il est parti, je crois qu’elles ont été déplacées. [.] Ce que je sais, c’est qu’à un certain moment, elles ont été mises dans des paquets.
Comment des archives peuvent-elles disparaître avec le départ de leur responsable, feu Kaïd Ahmed ?
L’espace qui était affecté aux archives a été transformé en bureaux. Elles étaient bien organisées et on pouvait les consulter. Il y avait, par exemple, des documents concernant l’action qui devait être menée contre Messali en 1958. Car, à un certain moment, instruction nous a été donnée d’abattre Messali El Hadj, dans le château de Chantilly qui faisait partie de la zone de Si H’mimi dit Aliane, que Dieu ait son âme. C’est lui qui était chargé de l’opération. Makhlouf Guitani, aujourd’hui secrétaire général de la fondation du 8 Mai 1945 et responsable régional à l’époque, peut en parler. Personnellement, j’étais au courant parce que j’étais au comité de wilaya. [.] Le château de Chantilly était bien gardé. Il y avait des Tziganes dans les alentours qui y entraient pour s’approvisionner en eau. Contact a été pris avec leur chef qui a demandé 30 millions de francs pour se charger lui-même de l’opération.

L’opération a fini par être annulée.
Oui. En 1958 le FLN a ouvert le 2e front en France. Nous avons reçu alors la consigne de nous concentrer sur les opérations du 25 août que j’ai évoquées plus haut. L’action contre Messali a ainsi été reportée. Ce qu’il faut savoir, c’est que tous les militants étaient invités à considérer les éléments du MNA (Mouvement national algérien, rival du FLN au début de la Révolution, NDLR), tous sans exception, comme des traîtres. C’est ainsi que nous avons tué Filali, autre responsable messaliste. Celui qui l’a exécuté, Lounès, le chef du groupe de choc, était contrôlé par moi-même. Le MNA avait fait de gros dégâts dans les régions où il était fort, à Argenteuil, Clichy, etc. Nous en avions souffert et perdu à cause de lui beaucoup de militants.
Revenons aux «archives secrètes» . Avez-vous demandé ce qu’elles étaient devenues ?

Bien sûr. Au moment du débat sur la Charte nationale, j’étais à la kasma d’El-Biar. Des questions ont été posées aux responsables sur le sort de ces archives. Nous avons aussi demandé à Messaadia de mettre en place un comité d’étude pour les exploiter. Et quelle a été la réponse ?
A cette époque, quand on était franc, on était tout de suite qualifié d’«ennemi de la Révolution». D’ailleurs, j’ai fini par quitter le FLN, en 1978 [.].
Il y a actuellement, en France, une polémique sur la torture pendant la guerre d’indépendance. Que pensez-vous qu’il doive être fait pour éclairer cette partie de l’histoire ?
[.] Il y a un silence incompréhensible sur les actions qui mettent en cause la France. Avec un groupe de militants qui en avaient marre du FLN et de ses magouilles, il a été question, à un certain moment, avant 1988, d’un livre blanc sur les tortures subies par les militants FLN en France [.]. Il devait comporter des témoignages.
Pourquoi le projet n’a-t-il pas abouti ?
Parce que beaucoup de gens qui y pensaient se sont lassés. D’autres sont décédés. On ne peut applaudir avec une seule main.
Comment interprétez-vous le silence des autorités dans ce débat sur la torture ?
Je ne sais pas comment l’interpréter. Pas plus tard que l’année dernière, lors du conseil national de l’ONM dont je suis membre, le problème de l’écriture de l’histoire a été posé. J’ai dit qu’en une année, sur 320 membres du conseil, plus de 70 sont décédés dont 7 de la wilaya VII. Cela donne une idée du danger. Mes propos ont été transcrits dans les minutes de la réunion, rien de plus.
Et le ministère des Moudjahidine ?
J’ai posé le problème des archives quand je représentais la Fédération de France dans la commission de reconnaissance de la qualité de moudjahid.
J’ai un jour proposé que les archives du ministère soit exploitées. Mais la proposition n’a pas eu de suite. Une partie de ces archives a d’ailleurs été détruite.
Quand ?
L’année dernière, la rumeur au sein des agents du ministère a couru faisant état de la disparition d’une partie des archives qui a, disait-on, brûlé dans les caves ou a été détruite par des inondations. Il y a même des dossiers de reconnaissance qui ont disparu.
Vous qui avez subi la torture sous le colonialisme, que pensez-vous de la pratique de la torture en Algérie après l’indépendance.
La torture, moi, je la condamne absolument. D’ailleurs, pas plus tard qu’en 1994, elle a touché un des miens. Sur simple soupçon, un de mes enfants, qui faisait tranquillement la chaîne, a été arrêté et emmené au poste de Cavaignac. Là il a été tabassé à mort jusqu’à en être méconnaissable. Je me suis déplacé alors avec lui au commissariat. J’ai jeté mes papiers de moudjahid au visage du commissaire et j’ai crié : «Vous êtes en train d’envoyer les enfants de bonne famille dans les maquis. C’est donc vrai ce qu’on raconte sur la torture et les disparitions.
Regardez ce que vous avez fait à mon fils sur un simple soupçon !» Le commissaire divisionnaire, un enfant de chahid correct, m’a bien écouté, lui. [.] Je lui ai dit que moi qui étais passé par la torture sous l’occupation, je ne voulais pas que mes enfants la subisse. Le commissaire a promis que les policiers coupables seraient châtiés. Il a demandé à mon fils s’il voulait une réparation. Celui-ci a répondu qu’il voudrait bien gifler ses tortionnaires, et c’est ce qu’il a fait.
Tout cela pour dire que celui qui n’a pas subi la torture ne sait pas ce que c’est. Moi, mes tortionnaires m’ont fait boire leur urine ! C’est pourquoi, aujourd’hui, je ne souhaiterais pas la torture à mon pire ennemi.

 

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