Lionel Jospin écarte l’idée d’une commission spéciale sur la guerre d’Algérie

Lionel Jospin écarte l’idée d’une commission spéciale sur la guerre d’Algérie

Plutôt que d’instituer un groupe de travail chargé d’enquêter sur la torture, le premier ministre préfère ouvrir les archives à tous les chercheurs. Selon un sondage de BVA pour « Le Monde », trois Français sur cinq en reconnaissent l’usage et le qualifient d’« injustifiable ».

Jean-Michel Bezat et Ariane Chemin, Le Monde, 28 novembre 2000
Lionel Jospin n’a pas l’intention de prendre, dans l’immédiat, l’initiative de créer une commission d’historiens ad hoc chargée de faire la lumière sur les actes de torture et les exécutions sommaires commis par l’armée française durant la guerre d’Algérie. La création d’une telle commission a été évoquée au sein du gouvernement, ces derniers jours, mais elle a été écartée, lundi 27 novembre, au cours de la rencontre hebdomadaire du chef du gouvernement avec son ministre de la défense, Alain Richard. M. Jospin estime qu’il y a, sur ce sujet, deux problèmes : d’abord, la « reconnaissance politique » de la torture en Algérie, qu’il estime avoir faite « par anticipation », le 4 novembre, lors de son intervention devant le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) ; ensuite, le premier ministre juge qu’« un travail scientifique » est nécessaire. « Désormais, la vraie question pour nous, c’est celle de l’accès aux archives », explique-t-on à Matignon. Cette consultation concerne les ministères de la défense, de l’intérieur, de la justice, mais aussi des affaires étrangères.

M. Jospin avait déjà opposé, le 25 novembre, en marge du congrès du Parti socialiste, à Grenoble, une fin de non-recevoir au Parti communiste, qui réclame la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire « sur les tortures commises durant la guerre d’Algérie » – solution rejetée par toutes les autres formations politiques. Il avait, en revanche, souligné l’importance de la « recherche de la vérité », qui passe, selon lui, par les historiens. Lundi, le premier ministre et M. Richard ont examiné les difficultés auxquelles se heurte la création d’une commission d’historiens. Quel mandat donner aux chercheurs ? Une commission au nom de quoi ? Comment composer une telle commission ad hoc ? « On ne fait pas de l’histoire à la soviétique. Pourquoi faudrait-il labelliser deux ou trois historiens plutôt que d’autres ? », explique-t-on à Matignon.

COMMISSION D’HISTORIENS

Le gouvernement ne souhaite donc pas nommer une commission du type de celle qui avait été confiée à Jean Mattéoli sur la spoliation des juifs sous l’Occupation. Dans ce cas, fait-on valoir, de nombreux biens ayant appartenu à des juifs avant la guerre s’étaient retrouvés dans les banques nationalisées, à la Caisse des dépôts et consignations ou dans les musées nationaux, ce qui imposait à l’Etat un devoir de réparation. Là, rien de tel, le premier ministre jugeant que l’Etat n’est pas mis en cause aujourd’hui.

Pourtant, plusieurs responsables socialistes se sont déjà prononcés en faveur d’une commission d’historiens, comme l’ancien premier ministre Michel Rocard ou le président du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault. « Je ne demande pas à l’Etat de créer cette commission, mais rien n’empêche d’autres de la proposer », explique le maire de Nantes. « Et pourquoi pas les parlementaires ? », ajoute-t-il. Des pays ont fait ce travail de mémoire « dans un esprit de réconciliation », rappelle M. Ayrault, qu’il s’agisse du Chili ou de l’Afrique du Sud, et, dans sa propre ville, historiens et politiques sont revenus sur le « commerce triangulaire » des esclaves entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.

Claude Estier, qui prit position pour l’indépendance de l’Algérie quand il était à France-Observateur juge que « quarante ans après, c’est plus un travail d’historiens que de parlementaires ». Autour de l’appel en faveur d’une condamnation officielle de la torture en Algérie, lancé dans L’Humanité et qu’il a signé, le président du groupe socialiste du Sénat estime qu’une commission d’historiens pourrait se mettre en place, sans exclure que des élus puissent en prendre l’initiative. Alain Néri, député (PS) du Puy-de-Dôme et représentant socialiste à la Fédération nationale des anciens combattants d’Afrique du Nord, plaide pour une commission « composée d’historiens français, algériens et même d’autres pays » afin d’avoir le travail le « plus objectif possible ».

Depuis la demande de commission d’enquête de la part du PCF, M. Richard s’est contenté d’affirmer que l’armée, « ce sont des hommes et des femmes qui croient aux valeurs de la République (.) et qui seront, je crois, satisfaits que la transparence soit faite sur ces questions ». Si les anciens officiers d’Algérie le souhaitent, ils peuvent s’exprimer publiquement, a fait savoir le ministre. « On n’est plus sur le registre : circulez, il n’y a rien à voir ! », assure un de ses conseillers. Le gouvernement facilitera-t-il le travail des chercheurs en ouvrant plus généreusement les « cartons » ? « Il faut leur donner davantage de moyens, et notamment un meilleur accès aux archives », plaide M. Estier. Pour les ouvrir, il n’y a qu’un seul sésame : la volonté politique.

 

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