Entretien avec Louisa Ighil Ahriz

«Pourquoi les Algériens ne veulent pas en parler ?»

Entretien avec Louisa Ighil Ahriz

Entretien fait par Idir Dahmani, Le Jeune Indépendant, 4 décembre 2000

Rencontrer après 43 ans celle qui a subi le supplice et la torture de Massu le brutal, Bigeard l’infect et Graizani le pire, c’est presque faire un voyage douloureux à travers le temps. Ecouter l’aventure et le combat, ô combien long, de la femme symbole, Louisa Ighil Ahriz, c’est écouter une mémoire de combat plus actuelle que jamais. Et puis être en présence de l’un des monuments de la révolution algérienne, celle qui a fait parler le chef du gouvernement français Lionel Jospin, le ministre de la Défense Alain Richard, les généraux Massu, Bigeard, Aussaresses, les partis français, les intellectuels, et pas moins de 59% de Français, etc., apporte indiscutablement une bouffée de fierté et d’orgueil. Révoltée et fière, Louisa l’est toujours. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé chez elle, à Alger, elle n’a pas caché sa révolte contre «le silence algérien» qu’elle n’a jamais compris. Engagée, Louisa Ighil Ahriz promet de ne point baisser les bras. Elle ira jusqu’au bout, égale à elle-même. Elle fera tout pour qu’un jour la vérité sur la torture des Algériens éclate. Avant que la moudjahida Louisa accepte de répondre à nos questions, elle a tenu à ouvrir une parenthèse : «Vous savez, en tant que femme algérienne issue d’une famille conservatrice, je n’ai pas dis et je ne pouvais pas dire tout ce que j’ai subi comme torture.» Une parenthèse rapidement fermée pour passer à ce qui est plus sérieux. Ecoutons Louisa Ighil Ahriz.

LE JEUNE INDEPENDANT : En réaction à votre témoignage sur la torture que vous avez subi, des officiers français ont reconnu, pour la première fois, cette vérité. Qu’en pensez-vous ?
Louisa Ighil Ahriz : Que des généraux français reconnaissent que des millions d’Algériens ont été torturés par leurs militaires pendant la guerre de libération, n’est que l’évidence elle-même. Mais, c’est tout de même positif pour notre histoire que les auteurs de la torture déclarent, 38 ans après l’indépendance et 45 ans après le déclenchement de la Révolution, que la torture a été systématisée, voire institutionnalisée. Et ce n’est pas un cadeau que nous a été offert, puisque, à mon sens, les officiers français ont été rattrapés par l’histoire. Je crois même que si les Algériens ont été torturés physiquement, les Français auteurs de ces crimes souffrent actuellement d’une autre torture… morale. C’est dans ce sens que des officiers français ont dit la vérité sur ce qui s’est passé comme torture, disparitions, exactions et exécutions sommaires.
Pensez-vous que c’est grâce à Louisa Ighil Ahriz qu’il y a eu un tel déballage en France ?
Ecoutez-moi bien. Pour moi, il s’agit avant tout de pouvoir un jour dire merci pour le médecin qui m’a, un jour, tirer des mains des bourreaux… le capitaine Richou. L’histoire du débat français sur la torture en Algérie avait pour vecteur principal cette obsession de dire les hommages à l’homme qui m’a sauvé. Il ne faut pas, cependant, oublier que la majorité écrasante des Algériens ont été torturés. Je n’étais ni la première ni la dernière. Car avant, pendant et après avoir été torturé, des milliers d’Algériens subissaient, de jour comme de nuit, les supplices les plus abominables qui puissent exister. Voilà, ce débat sur la torture commençait par une histoire toute simple. C’est celle d’une Algérienne qui tenait à remercier son sauveur.
Peut-on connaître cette histoire toute simple ?
Je n’ai pas cessé de chercher le capitaine Richou depuis 1962. J’ai écrit des centaines de lettres, j’ai contacté plusieurs institutions, je me suis rendu plus d’une fois à l’ambassade de France, mais en vain. Un beau jour, par pur hasard, ma sour a reçu une lettre de la part d’un ami qu’elle avait perdu de vue, la famille Beaugé. Leur fils a été l’élève de ma sour Yamina. Sa femme est une journaliste, c’est Florence Beaugé. Florence après avoir écouté mon récit a bien accepté de m’aider à retrouver le capitaine Richou. Dès lors, commençait une quête qui a duré près de neuf mois. Au début, avant que «l’affaire» éclate, nous étions uniquement deux, la journaliste et moi. Celle-ci a écrit des lettres pour tous, elle est entrée en contact avec des institutions des départements et autres. Elle a également utilisée l’Internet, sans résultat. Un appel a paru dans le journal le Monde : «Louisa cherche son sauveur». Florence a ensuite écrit à une maison de retraite d’où elle eut l’information que le capitaine est décédé. Pour connaître son adresse, elle s’est rendue au Val-de-Grâce pour consulter les archives militaires. Un mois durant, aucune nouvelle de Florence. Moi toujours à Alger, j’attendais sur du feu, Bouteflika termine sa visite en France. Le 20 juin, Florence Beaugé relance l’appel dans le Monde. Bizarrement, c’est par le général Massu que j’ai su que le capitaine Richou est mort deux ans plutôt. Après ce détonateur, le débat était enclenché, mais ce n’était pas facile ni pour Florence ni pour moi. Il faut savoir que la journaliste a été intimidée, menacée de licenciement et quotidiennement harcelée. Elle n’avait pas de choix que de foncer devant. Elle m’a confrontée à Massu et à Bigeart dans les entretiens qui ont fait taché de l’huile, et c’était l’éclatement.
N’avez-vous pas été gênée par les Français à cause de la surmédiatisation de votre affaire ?
Pas du tout. J’aurais par contre aimé que tout le monde en parle, essentiellement ceux qui ont été torturés comme moi et puis tous ceux qui sont concernés d’une manière ou d’une autre, mais ce n’était pas le cas. Mon témoignage aurait été un détonateur pour d’autres témoignages et un débat profond sur le sujet chez nous. Hélas ! Je considère aussi que mes propos sont un serment pour les chouhada. Je peux même dire que j’étais contente lorsque les généraux commençaient à faire des aveux. En revanche, j’étais un peu gênée après, parce que d’abord, je n’étais pas la seule torturée et qu’ensuite personne de chez nous n’a voulu mettre les mains dans la pâte. Je n’arrive pas jusqu’à l’heure à interpréter ce silence des différentes parties en Algérie. Du moment qu’on ne peut-être que contre la torture et que ce qui s’est passé est une vérité à forte raison que les auteurs eux-mêmes la reconnaissent. Pourquoi donc les Algériens ne veulent pas en parler ? Bon sang, il s’agit au moins de défendre l’honneur de l’Algérie, de rendre hommage à nos martyrs. Qu’on en parle. En ce qui me concerne, je ne vais plus m’arrêter. Je n’ai qu’une pension de retraite que j’y mettrais volontiers pour que la vérité éclate. Je veux bien dire une fois pour toutes à l’occasion que je ne me suis pas rendue en France depuis que le visa est instauré à l’exception de sept jours que j’ai passés il y a deux mois pour assister à la fête de l’humanité et rendre hommage au capitaine Richou après intervention de Quai d’Orsay. Cela pour dire que durant tout le débat je n’ai pas quitté ma maison située à Alger. CNN, l’Humanité, le Monde et différentes chaînes de télévision sont venus chez moi. Tout est parti d’ici.
Comment expliquez-vous le silence des officiels et de la classe politique algérienne ?
Croyez moi, je n’arrive toujours pas à expliquer ce phénomène. Je me pose moult questions sur les raisons de ce silence. Mais bon sang, on ne demande rien sauf la vérité. D’autant qu’elle commence à apparaître. Les Algériens ont admis depuis longtemps que la torture des militaires français a été généralisée et institutionnalisée et que des responsables français ont tenté de légitimer cette pratique. Il y avait des centres de torture partout en Algérie. Rares sont les Algériens qui n’ont pas subi ces pratiques. Il y a aujourd’hui, comme moi, un grand nombre d’Algériens qui sont encore vivants. Je suis vraiment dérouté en relevant ce silence qui paraît comme de la complicité. Est-il possible d’oublier facilement le serment donné aux chouhada ? Suffit-il de poser des gerbes de fleurs un 5 juillet ou un 1er novembre. Non que tout le monde la sache. Il faut autre chose. Normalement, on doit être aidé et encouragé à écrire notre histoire. Et aussi être fier et orgueilleux de notre histoire : c’est l’une des plus belles et plus rudes histoires du monde. Alors, d’où vient cette honte ? Personnellement, je suis déroutée.
Pensez vous qu’il est temps d’ouvrir les archives ?
C’est une très bonne nouvelle de savoir que le chef du gouvernement français a donné son aval pour ouvrir les archives, notamment concernant la révolution algérienne. On souhaite que les archives soient également ouvertes très prochainement en Algérie. On a tant demandé que l’histoire soit écrite sur des bases scientifiques, c’est-à-dire en se référant à des documents bien précis et non à des supputations. D’ailleurs, nos historiens n’ont pas cessé de demander des archives concernant les congrès de la Soummam et de Tripoli sans résultats.
Est-ce que vous avez évoqué la question de la torture par le passé ?
Absolument ! Car, je n ai jamais cessé de soulever le problème au sein du FLN, à plusieurs occasions. Mais à chaque fois, on me donnait la même réponse : «Les conditions ne sont pas encore réunies.» Ainsi, j’ai dû attendre ma retraite et les dix ans de droit de réserve pour que je puisse parler. Malheureusement, les dix dernières années n’étaient pas opportunes pour mener un tel travail. Ce n’est que, depuis huit mois, que j’ai commencé mon travail. Il faut savoir également que mon cas a été connu par la majorité des journalistes algériens depuis les années 70 et bien avant. Dans ce contexte, j’ai été interviewée par plusieurs journaux, et chaînes de radio algériens. Mais cela n’a jamais été exploité, d’ailleurs, au moment où Florence lançait l’appel dans le Monde, un journaliste de la chaîne III avait un enregistrement sur lui qu’il n’a pas diffusé. J’ai l’impression, dès le début, que les Algériens n’ont pas donné tellement d’importance à cette question, et qu’il a suffit qu’une journaliste française saisit l’occasion pour que tout le monde en parle.
Comment avez-vous suivi le débat en France ?
Pendant huit mois, j’ai subi une pression terrible, je voulais que cela éclate. J’attendais également que les frères algériens parlent et disent la vérité. En un mot, j’étais sur des braises, et quand les généraux et les officiers français commençaient à avouer, j’étais un peu soulagé. En revanche, ici en Algérie, il y a ceux qui disaient que Louisa voulait faire de la politique. Je répète que tout au début, nous étions deux pour mener le combat de devoir de vérité. Après, il y avait 59% de Français qui soutenaient cette cause. Je ferais, d’ailleurs, mon cheval de bataille pour que cela continue.
Maintenant, je suis moins angoissée et il faut savoir que ce n’était pas du tout facile de parler de la torture que j’ai subie trente-huit ans après. Je vous informe également qu’en tant que fille d’une famille traditionnelle, je n’ai pas tout dis sur les sévices et les supplices que j’ai subis… Ma première victoire c’est quand je me suis rendue en France, comme je l’ai signalé au début, aux Alpes-Maritimes à Cassis. J’ai franchi le cimetière Messuget, et j’ai enfin rendu hommage au capitaine Richou, l’homme qui m’a sauvé, et puisque je n’avais que deux heures devant moi, et que je n’ai pas eu le temps d’acheter des fleurs, j’ai écrit sur la tombe du capitaine avec un stylo feutre et avec un bonheur indescriptible : «Avec toute ma gratitude, merci. Louisa».
Un dernier mot ?
Justement, je veux dire un mot sur l’autre victoire. La vérité éclatera tôt ou tard et aura sans nul doute gain de cause. Nous arriverons, et pour cela, nous avons beaucoup d’espoir. On mettra peut-être un peu de temps, mais beaucoup moins que depuis 1962. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est cette hésitation des uns et des autres, mais on va avoir notre dernier mot.

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