Les historiens français et algériens face au maquis des archives

Les historiens français et algériens face au maquis des archives

Jacques Isnard, Le Monde, 29 novembre 2000

Les archives militaires de la présence française en Algérie ont été très largement conservées au Service historique de l’armée de terre (SHAT), au château de Vincennes. Fruit de quinze années de travail d’une équipe d’archivistes-paléographes, de conservateurs et d’universitaires, l’inventaire et la codification des archives propres à la guerre en Algérie, entre 1954 et 1962, sont arrivés à leur terme sous la direction d’un conservateur en chef du SHAT, Jean Nicot. La plus grande partie de ces fonds est communicable depuis 1992.

Après la visite en France du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, à la mi-juin, un pas supplémentaire est en voie d’être franchi. Des échanges de travail entre les services historiques des armées des deux pays ont eu lieu. Il s’agit de mettre au point des règles communes d’investigation et d’identifier les domaines d’une coopération possible. Cette collaboration n’est pas exempte de difficultés. Si les archives nationales sont reconnues comme étant la propriété d’un Etat, des chercheurs algériens, au nom de la longue cohabitation des deux peuples depuis 1830, font valoir que leur pays est, d’une certaine façon, le copropriétaire des dossiers. De leur côté, des historiens français considèrent qu’il leur est nécessaire de pouvoir consulter, si elles existent, les archives du Front de libération nationale (FLN).

L’un des obstacles que peuvent rencontrer des chercheurs sur la guerre d’Algérie est qu’il existe des archives militaires au SHAT, d’autres relevant d’institutions en mesure de compléter les documents conservés au SHAT, des fonds d’archives nationales dans des dépôts tiers, voire des fonds privés. Il n’y a pas de catalogue complet des archives de la guerre. Au SHAT ont été stockées les archives militaires de cette époque, qui proviennent, pour l’essentiel, du cabinet militaire du ministre-résident en Algérie, du délégué général du gouvernement (qui lui avait succédé) et de leurs services annexes ; du cabinet militaire du ministre des armées et des états-majors d’armée ; de l’état-major interarmées, c’est-à-dire des cinq bureaux à Alger et des commandements qui lui étaient rattachés sur le terrain ; et des « journaux des marches et des opérations » de chaque unité engagée, qui sont une mine d’informations – d’un intérêt inégal et partiel – sur le renseignement et sur les activités opérationnelles.

PEU DE FONDS PHOTOGRAPHIQUES

Ont été conservés d’autres grands fonds, plus politiques, aux Archives nationales (à Paris, Fontainebleau et Aix-en-Provence), à l’Elysée, à Matignon (notamment les séances des conseils des ministres et des conseils de défense), au Quai d’Orsay et au ministère de l’intérieur (comme les fonds relatifs à la gestion des camps d’assignation à résidence surveillée). Enfin, au ministère de la justice, il existe des dépôts qui émanent des juridictions d’exception, et des dossiers isolés, tel celui de l’affaire Maurice Audin, ce mathématicien français, militant communiste, arrêté en 1957 par des soldats français, et dont le corps n’a pas été retrouvé.

Au sein même des institutions militaires, le SHAT dispose de peu de fonds photographiques. Il est vraisemblable, en revanche, que des films et des photographies archivés, sur l’ensemble de la présence militaire française en Algérie et pas seulement sur la guerre, sont conservés à l’Etablissement cinématographique et photographique des armées (ECPA).

Depuis 1992, soit trente ans après la fin de la guerre, une grande partie des archives sont consultables au SHAT, comme le veut la loi ; mais beaucoup d’autres dossiers ne sont pas communicables dès lors qu’ils permettraient de connaître l’identité de protagonistes encore vivants, dont la protection du nom est jugée impérative, ou qu’ils auraient trait à des secrets intéressant la défense nationale. Dans tous ces cas, le délai de communication des dossiers a été porté à soixante ans, voire cent vingt ans, sauf dérogation des ministres de la défense, des affaires étrangères et de la justice.

Plusieurs historiens affirment que les archives militaires de la guerre d’Algérie sont plus accessibles que d’autres. Non pas que les autorisations délivrées par le ministre de la défense soient plus faciles à obtenir, mais parce que les autres fonds n’ont pas toujours été répertoriés et que leurs fichiers sont souvent dépourvus d’index.

 

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