Les «DOP» étaient chargés des interrogatoires «musclés»

Les «DOP» étaient chargés des interrogatoires «musclés»

Jacques Isnard, Le Monde, 1er décembre 2000

ENTRE août 1956 et mai 1960, les interrogatoires « musclés » de prisonniers algériens ont été majoritairement le fait des détachements opérationnels de protection (DOP), à qui cette tâche avait été confiée sur l’ensemble du territoire. A cette époque, les DOP – structure quasi officielle même si elle a revêtu des configurations variées au fil du temps – relevaient d’une institution propre au conflit algérien et placée sous les ordres du commandement supérieur interarmées en Algérie.

Sur le modèle de ce qui avait été expérimenté durant la guerre en Indochine, la France devait créer le centre de coordination interarmées (CCI) en Algérie, dont les DOP ont fait partie. Ce nom volontairement passe-partout dissimulait une institution qui a manifesté son existence dès le 25 août 1956. Créé par le général Paul Ely, chef d’état-major général des armées, le CCI était alors l’héritier du « RAP-Algérie », (renseignement-action-protection). Mais c’est officiellement le 27 octobre 1956 que le CCI a vu le jour, avec pour mission de réunir le renseignement opérationnel utile au commandement supérieur en Algérie. La direction était installée à Alger, avec des sous-directions à Alger, Oran et Constantine et des antennes dans douze autres villes du pays. Son organisation et son fonctionnnement avaient été fixés par une instruction ministérielle qui fut préparée par l’état-major général des armées.

Le CCI disposait d’une section chargée du renseignement militaire et d’une autre section regroupant un état-major léger et des détachements de la 11e demi-brigade parachutiste de choc destinés à conduire des opérations dans les zones frontalières avec le Maroc et la Tunisie, où la rébellion algérienne avait déployé des moyens et bénéficiait d’appui.

Mais le CCI disposait surtout d’une section vouée à mener des actions de contre-espionnage dit « offensif », qualifié de préventif par ceux qui en avaient la charge, et qui organisaient la répression sur le terrain. Cette section comprenait une direction centrale, auprès du commandement supérieur interarmées en Algérie, et des états-majors à l’échelon des différents corps d’armée engagés dans les combats. C’est à ce niveau-là que les DOP ouvraient. Ils étaient, en quelque sorte, le bras armé du CCI, avec une direction centrale, à Alger, et des annexes calquées sur les six wilayas (préfectures) de la rébellion algérienne (c’est-à-dire les Aurès-Némentchas, le Nord-Constantinois, la Kabylie, l’Algérois et l’Orléansvillois, l’Oranie et les territoires du Sud).

On recensera dix-huit détachements opérationnels de protection et trente-six antennes de renseignement opérationnel répartis sur tout le territoire. De même, l’armée, sur une initiative du ministre résident en Algérie, Robert Lacoste, était chargée des centres de tri et de transit (CTT) où étaient regroupés les suspects. Dans les rangs des DOP, on trouvait des officiers et des sous-officiers du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (Sdece), l’ancêtre de la DGSE ; des personnels du service de sécurité de la défense nationale et des forces armées (SSDNFA) ; des policiers de la Sûreté nationale ; des gendarmes et les interprètes pour les assister.

Responsables des interrogatoires de détenus algériens, y compris avec des techniques « musclées » pour les faire parler, les DOP avaient plusieurs fonctions. On leur demandait de centraliser les renseignements sur les services spéciaux et l’organisation politico-administrative (OPA) de la rébellion, en infiltrant des informateurs. Ils procédaient eux-mêmes à l’interrogatoire des prisonniers et des « suspects », à l’arrestation desquels ils participaient et dont ils assuraient le tri.

A plusieurs reprises, le ministre résident et le commandement vont démentir l’existence du CCI et des DOP. Cependant, on trouve trace, dans certaines archives dépouillées par un élève-officier de Saint-Cyr, auteur d’un mémoire d’études en 1999, de témoignages de satisfaction adressés au CCI par la hiérarchie militaire et la direction de la sécurité du territoire. Le CCI est monté en puissance jusqu’en 1959 environ. Ainsi, en août 1958, le général Raoul Salan, alors commandant supérieur interarmées en Algérie, envoie une lettre au ministre des armées du général de Gaulle, Pierre Guillaumat, pour préciser que le colonel, à la tête du CCI, était devenu l’un de ses principaux adjoints et pour proposer de renforcer cet organisme en l’organisant en demi-brigade de recherche. Cette réforme est acceptée. Début 1959, le général Maurice Challe, qui a succédé au général Salan, applique la réorganisation : il rédige une instruction qui fixe l’emploi du CCI.

C’est dans ce cadre-là que vont travailler les DOP jusqu’en mai 1960, date à laquelle le comité des affaires algériennes, qui supervise la politique menée outre-Méditerranée, décide de supprimer les DOP. Cette initiative intervient après que la presse eut dévoilé leur existence. Pour autant, tout n’est pas terminé. En réalité, dans une note de service en date du 6 juin 1960, le général Challe va persévérer, en tirant parti du fait que, dans ce domaine du contre-espionnage et du renseignement, il suffit parfois de changer d’identité, par souci de discrétion, pour continuer avec un autre organigramme. Ainsi, les DOP donnent naissance aux unités opérationnelles de recherche (UOR) qui ne relèveront plus directement du haut-commandement mais du commandement territorial : un bataillon de recherche à la disposition de chaque corps d’armée, une compagnie de recherche pour chaque commandement de zone et une section de recherche auprès des commandements de secteur puisque le découpage militaire français en Algérie comprend ces trois niveaux. De sorte que la responsabilité des actes de torture – autrement appelés actes de « coercition physique » – était décentralisée sans, pour autant, échapper au contrôle du commandement supérieur. Du reste, les UOR avaient la même composition que les DOP.

Il faudra attendre août 1961, après le « putsch » des généraux, pour que le CCI soit dissous officiellement et ses agents, militaires et civils, dispersés. Le général de Gaulle demande, dans une lettre datée du 12 mai 1961, à son ministre des armées de l’époque, Pierre Messmer, d’« expurger de fond en comble » de tels services. Ce que craint le chef de l’Etat, c’est que le CCI ne serve de refuge à des cadres militaires passés à l’Organisation armée secrète (OAS), le mouvement qui encourage la dissidence, souvent meurtrière, contre lui et la future indépendance de l’Algérie. Ce n’est pas si simple. Le CCI et ses sections vont subsister. Une nouvelle fois, ils changeront de nom et prendront celui de 123 S,e_ brigade, en septembre 1961, puis de service opérationnel de documentation et de recherche (Soder) jusqu’en avril 1962, date du cessez-le-feu qui précédera la déclaration d’indépendance en juillet.

Retour 

algeria-watch en francais