Les anciens combattants accusent les gouvernants de l´époque

Les anciens combattants accusent les gouvernants de l´époque

Alexandre Garcia, Le Monde, 29 novembre 2000

Près de quarante années ont passé, mais le « feu continue à couver sous la cendre », soupire Wladyslas Marek. Caporal-chef à Alger et dans le Sud oranais, de 1960 à 1962, il préside la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (Fnaca), qui compte plus de 350 000 adhérents, en majorité d´anciens appelés. A ce titre, il prend la défense de ses camarades, non pas « humiliés » mais « culpabilisés » par le débat actuel sur la pratique de la torture et d´autres exactions par l´armée française au cours de la guerre d´Algérie : « Ils se sentent injustement mis en cause par la manière dont on cherche à généraliser la torture à l´ensemble des deux millions de militaires mobilisés durant cette guerre et qui n´ont rien à se reprocher à ce sujet. »

En condamnant l´usage de la torture en Algérie, comme le réclame le Parti communiste, l´Etat donnerait corps à cette « généralisation outrancière » que dénoncent les quarante-cinq associations d´anciens combattants, réunies dans l´Union française des associations de combattants et de victimes de guerre (UFAC) à laquelle appartient la Fnaca. « On ne va pas faire de l´angélisme, mais ces opérations étaient faites par une minorité de professionnels sur une poignée de gens », corrige Jacques Goujat, le président de l´UFAC et de la principale association d´anciens prisonniers de guerre, la FNCPG-CATM. « Il est inadmissible de faire croire à nos enfants et petits-enfants qu´on a tous été des tortionnaires et des salauds », renchérit Hugues Dalleau, président de l´Union nationale des combattants (UNC), plus proche des militaires de carrière.

Si les anciens combattants sont « blessés », c´est aussi parce que le débat sur la torture ne maintient pas « l´équilibre dans le compte des atrocités qui n´ont pas toutes été du même côté », poursuit M. Marek : femmes enceintes égorgées, instituteurs assassinés, harkis exécutés par milliers après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, les souvenirs ne manquent pas, dans les mémoires des présidents d´association, pour évoquer la barbarie de l´autre camp, celui des « fells » et du FLN. Et puis, s´il faut dénoncer toutes les atrocités de la guerre, pourquoi s´arrêter à l´Algérie ? « La résistance, ce n´était pas que du tout beau », explique M. Dalleau.

Ces réserves n´ont pourtant pas empêché, vendredi 24 novembre, les dirigeants de l´UFAC d´affirmer, dans un communiqué, au nom de 1,5 million d´anciens combattants, que le devoir de mémoire auquel la France se dit attachée « lui fait obligation de reconnaître que la torture a bien existé au long des huit années du conflit, avec, à tout le moins, la tolérante complicité des gouvernements de l´époque ». Le message est clair, le sentiment presque unanime : s´il faut trouver des responsables à la torture, ce n´est pas du côté de l´armée qu´il faut chercher : « La première responsabilité, c´est celle du pouvoir politique qui savait très bien ce qui se passait et qui n´avait pas à donner tous les pouvoirs aux militaires », fustige M. Dalleau.

« CREVER L´ABCÈS »

Au sein de l´UFAC, le consensus sur l´obligation de reconnaître la torture semblait pourtant loin d´être acquis. Serge Cours, le président de l´Union fédérale des anciens combattants (UFAC), l´une des cinq principales associations d´anciens d´Algérie, préfère parler des « interrogatoires poussés, comme on faisait dans nos commissariats en France », plutôt que de torture, pour qualifier la lutte menée contre les nationalistes algériens : « Si les Français avaient fait aussi peur, l´Algérie serait toujours française. »

A l´inverse, Georges Doussin, le président de l´Association républicaine des anciens combattants et victimes de guerre (ARAC), proche du Parti communiste, se déclare favorable à tout ce qui peut permettre de « crever l´abcès et aseptiser la plaie » : « Très peu d´appelés ont participé à la torture, assure-t-il. Mais beaucoup savaient, ont vu et n´ont rien dit, car s´opposer à la discipline militaire demande un courage supérieur à la moyenne. Le climat général de racisme et surtout de mépris inhérents aux guerres coloniales pouvait aussi permettre cette passivité face à la violence. » Tout cela, poursuit-il, arrivait comme « une suite épouvantable et traumatisante » à ce que cette génération avait déjà vécu au cours de la seconde guerre mondiale.

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