17 octobre 1961 : qui se souvient aujourd’hui de ces massacres?

17 et 18 octobre 1961 : qui se souvient de ces massacres ?

Olivier Le Cour Grandmaison, Sidi Mohammed Barkat, Olivier Revault d’Allonnes

Mardi 17 octobre 1961 au soir, des centaines d’Algériens décident de manifester pacifiquement dans les rues de Paris pour protester contre le couvre-feu que le gouvernement français de l’époque leur impose à eux seuls. Le soir même et dans les jours qui ont suivi, la répression est d’une extrême brutalité ; elle fera, selon l’historien Jean-Luc Einaudi, plus de 200 morts. Certains furent tués par balles, d’autres furent froidement assassinés dans la cour de la préfecture de police de Paris que dirigeait alors Maurice Papon, d’autres encore furent battus à mort ou noyés dans la Seine après y avoir été jetés par des policiers.

Qui se souvient aujourd’hui de ces manifestations oubliées parce qu’elles sont, entre autres, occultées par la raison d’Etat et – la formule est de J-F. Lyotard – par une « histoire édifiante » qui continue, à propos de ces événements, à raconter le passé en nous racontant des histoires ? Qui se souvient aujourd’hui de ces victimes massacrées pour défendre un ordre colonial moribond ? Qui se souvient aujourd’hui qu’en ces jours d’octobre 1961, un crime contre l’humanité fut commis par l’Etat ? Qui se souvient aujourd’hui que c’est cette toute jeune Ve République qui, 13 jours après avoir fêté ses trois ans d’existence organisa une répression dans laquelle elle donna libre cours à sa toute-puissance meurtrière contre une catégorie « à part » de Français et, avec le plus grand des cynismes, couvrit des fonctionnaires de police après qu’ils eurent exécuté sommairement des personnes, organisé de nombreuses disparitions, pratiqué la torture et des actes inhumains pour des motifs politiques et raciaux ? Ces termes ne sont pas choisis au hasard puisque dans le nouveau Code pénal – art. 212-1 -, ils définissent le crime contre l’humanité auxquels ressortissent les actes qui ont été perpétrés. En effet, « l’Algérien » de l’époque, c’était le colonisé méprisé, outragé, soumis à un régime d’exception lequel prospère au cour même de la République qui l’organise, le défend quoi qu’il en coûte et viole ainsi les principes fondamentaux des droits de l’homme dont elle se réclame pourtant, cependant qu’elle porte ainsi atteinte à l’unité du genre humain. « L’Algérien », c’était aussi, presque nécessairement, « le terroriste » du FLN, le musulman enfin, corps étranger, depuis longtemps déjà réputé inassimilable, qui osait braver les autorités au cour même de la capitale et revendiquer, pour lui-même, la plénitude de cette liberté, de cette égalité et de cette dignité que la France républicaine a toujours, obstinément et violemment, refusé de lui accorder.

Près de quarante ans se sont écoulés depuis que ces crimes ont été commis et ceux qui les ont organisés ou permis n’ont jamais eu à rendre compte ni de leurs décisions ni de leurs actes. Cette situation est inacceptable ; elle ajoute à ces massacres l’outrage aux victimes et à leurs proches ; elle autorise toutes les négations et toutes les révisions politiquement intéressées de ceux qui, de ce passé, ne veulent rien savoir. Afin que cesse cette injustice qui se soutient d’un silence complice et délibéré, nous avons lancé un appel pour que la République reconnaisse enfin qu’il y a eu crime, pour que soit créé un lieu du souvenir à la mémoire des victimes et des disparus, pour que l’oubli ne vienne pas s’ajouter à leur assassinat. Oubli qui, en occultant le crime, permet à ce passé de passer sans qu’aucune mémoire ne vienne rappeler aux citoyens que nous sommes l’extrême gravité de ces événements.

La justice, la vérité, le combat indispensable pour s’opposer aux crimes contre l’humanité quels que soient les temps et les lieux où ils ont été commis, quels que soient les régimes qui les ont perpétrés, la lutte enfin contre une raison d’Etat qui triomphe encore, exigent que les plus hautes autorités politiques de ce pays fassent droit à ces revendications légitimes. Aujourd’hui, cet appel a recueilli plus de 2600 signatures. Plus de 200 élus, maires, conseillers régionaux, parlementaires, sénateurs et députés européens français et étrangers, des membres du Collège de France, des philosophes, des sociologues, des historiens, des juristes, des universitaires, des écrivains, des artistes, des responsables d’associations, des journalistes, des salariés, des étudiants et des lycéens se sont joints au mouvement qui s’ébauche pour dire : cet oubli et cette injustice doivent cesser. Indépendante et unitaire, comme en témoigne la diversité politique et intellectuelle de ceux qui aujourd’hui la soutiennent, cette initiative s’adresse à tous ceux qui estiment, quelles que soient leurs opinions, leurs engagements partisans, associatifs ou syndicaux, que les crimes commis les 17 et 18 octobre 1961 doivent être, officiellement et publiquement, reconnus par la République. De  même, nous nous adressons aux partis et aux syndicats pour qu’ils se prononcent en ce sens afin, qu’avec les associations anti-racistes et de défense des droits de l’homme qui ont lutté pour mettre un terme à cette amnésie nationale, un nouvel élan soit donné à ces revendications. Tous ensemble, nous devons préparer le quarantième anniversaire de ces massacres pour que soient organisées, à Paris et en France, des manifestations politiques, universitaires, artistiques et cinématographiques destinées à rappeler ces massacres d’octobre.

Olivier Le Cour Grandmaison, président de l’Association « 17 octobre 61 contre l’oubli », Sidi Mohammed Barkat, vice-président, Olivier Revault d’Allonnes, membre du comité d’honneur.

 

Extrait de l’ouvrage de Paulette Péju intitulé Ratonnades à Paris précédé de Les Harkis à Paris avec une préface de Pierre Vidal-Naquet, une introduction de Marcel Péju et une postface de François Maspero. Editions La Découverte, 2000.

Voir aussi:
Les archives baillonnéesde la guerre d’Algérie (Le Monde diplomatique)

 

Retour