Quarantième anniversaire de la répression du 17 octobre 1961 sur fond de polémique

Quarantième anniversaire de la répression
du 17 octobre 1961 sur fond de polémique

Le Monde, 17 octobre 2001

Quarante ans après la violente répression policière du 17 octobre 1961, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, inaugure une plaque en mémoire des Algériens tués sur la rambarde du pont Saint-Michel, au croisement du quai du Marché-Neuf, côté Seine. Ont été conviés à cette inauguration les 163 conseillers de Paris, tous les élus du 4e arrondissement et les associations « de mémoire », du MRAP à la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

Il y a quarante ans, la police avait violemment réprimé une manifestation d’Algériens protestant contre le couvre-feu décrété par le préfet de police de l’époque, Maurice Papon. Ces exactions avaient provoqué la mort de plusieurs dizaines de personnes, jusqu’à 200 selon certains historiens.

Alors que l’initiative du maire PS de la capitale a provoqué l’ire d’une partie de la droite et des syndicats policiers, pour la première fois un préfet de police de Paris en exercice, Jean-Paul Proust, s’est exprimé mardi sur le sujet, déclarant : « On ne peut que déplorer certaines exactions commises en octobre 1961 ». Il a toutefois souligné qu’il souhaitait que « la mémoire s’exerce à l’égard de toutes les victimes » de la guerre d’Algérie, rappelant à cet égard le nombre de policiers et gendarmes tués dans l’exercice de leurs fonctions.

« J’ai aussi un devoir de mémoire vis-à-vis des policiers victimes du devoir pendant la guerre d’Algérie », a-t-il déclaré.

« CRIME CONTRE L’HUMANITE »

La droite ne sera pas là, après avoir ferraillé en Conseil de Paris contre le contenu et le calendrier de l’hommage. RPR, UDF et DL avaient ainsi dénoncé la « sélectivité » du « devoir de mémoire ». « La moindre des équités exigeait que l’on se souvienne du contexte de l’époque, de la politique d’autodétermination conduite au milieu de difficultés immenses, de la lutte contre l’OAS, de la campagne d’attentats en cours contre la police », avait notamment estimé Philippe Séguin (RPR).

Des syndicats de police se sont aussi élevés contre une initiative qu’ils jugent « inopportune » dans le « contexte actuel » de tensions et de plan Vigipirate. Le SGP/FO a ainsi mis en garde contre les « risques » encourus.

En marge de la cérémonie organisée par la mairie, un « Collectif unitaire du 17 octobre 1961 » appelle à manifester à 18 heures, du cinéma Rex (9e arrondissement) au pont Saint-Michel, pour commémorer les victimes de ce qu’il appelle « un crime contre l’humanité ». Ce collectif regroupe une soixantaine d’associations (Ligue des droits de l’homme, MRAP, Cimade, Gisti, Act up…), syndicats (CGT, unions départementales CFDT, SGEN-CFDT…) et partis de gauche et d’extrême gauche (Lutte ouvrière, LCR, Verts, Parti communiste, fédération de Paris du Parti socialiste).

Avec AFP

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Le massacre du 17 octobre 1961 obtient un début de reconnaissance officielle

Philippe Bernard et Christine Garin, Le Monde, 17 octobre 2001

Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, devait inaugurer mercredi une plaque dédiée aux « nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 ». La droite parisienne estime, par la voix de Claude Goasguen, que ce geste est une « provocation ». Quarante ans après le 17 octobre 1961, la répression policière de la manifestation pacifique des Algériens de Paris est en passe d’intégrer l’histoire de France. Il aura fallu dix années de luttes menées par des enfants de l’immigration algérienne, soutenus par des associations antiracistes récemment rejointes par des intellectuels, pour effacer trente ans de dénégation et d’oubli. Un début de reconnaissance officielle est aujourd’hui accordé à la répression sanglante de ce défilé pacifique organisé à Paris par le FLN afin de protester contre le couvre-feu imposé aux « Français musulmans d’Algérie » par le préfet de police de l’époque, Maurice Papon.

Le maire (PS) de Paris, Bertrand Delanoë, conformément à un engagement pris pendant la campagne des municipales, doit dévoiler, mercredi 17 octobre au matin, la première plaque commémorative de France. Les vifs débats qui ont accompagné sa rédaction témoignent de la multiplicité des mémoires de la guerre d’Algérie. Plusieurs manifestations artistiques appuient cet événement en Ile-de-France comme en province (Le Monde du 16 octobre), tandis qu’un défilé est organisé, mercredi en fin d’après-midi à Paris. Une quarantaine d’associations, syndicats et partis politiques (PCF, LO, LCR) appellent à parcourir l’itinéraire de la manifestation du FLN entre le métro Bonne-Nouvelle et le pont Saint-Michel, d’où des Algériens ont été jetés dans la Seine le 17 octobre 1961. Ils réclament « la reconnaissance officielle de ce crime contre l’humanité », « le libre accès aux archives », « la création d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes » et « l’introduction et l’étude de ces événements dans les programmes et les manuels scolaires ».

« Il est temps que les évidences s’imposent, commente Mehdi Lallaoui, réalisateur de télévision et animateur de l’association Au nom de la mémoire, qui milite depuis la fin des années1980 pour la reconnaissance des événements du 17 octobre, auxquels son père a participé. En 1991, les chaînes de télévision nous jetaient quand on leur proposait un documentaire sur octobre 1961 : la réalité était niée. On partait de très loin. A présent que les faits sont établis, on peut les nommer, les reconnaître. Lorsque ce sera fait, nous pourrons sortir de la séquence “douleur” et consacrer toutes nos forces à la fraternité. »

EXTRÊME « SOBRIÉTÉ » DU TEXTE

Pourtant, ceux qui, comme M. Lallaoui, attendent « une parole libératrice » de la part des autorités risquent d’être déçus. Le maire de Paris ne prononcera en effet aucun discours en inaugurant la plaque « à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 ».

Le lieu retenu témoigne déjà de la difficulté de l’exercice : l’objet sera scellé sur le pont Saint-Michel, non du côté du 5e arrondissement, dont le maire (RPR) est Jean Tiberi, mais dans le 4e, chez la socialiste Dominique Bertinotti. L’endroit, à l’angle du quai du Marché-Neuf, fait précisément face à la préfecture de police. M. Delanoë revendique l’extrême « sobriété » du texte de la plaque, voté le 24 septembre, par le Conseil de Paris après un débat houleux. « Nous ne sommes ni des historiens ni des procureurs », déclare-t-il, jugeant « plus efficace, après les polémiques qu’il y a eu et qu’il y a », de s’en tenir « à un acte fort dédié à la mémoire ».

C’est donc entouré des seuls membres de l’exécutif parisien et d’élus des groupes socialistes, communistes, Verts et du Mouvement des citoyens que le maire de Paris devait, en silence, procéder à cette inauguration. Aucun membre du gouvernement n’a été convié, assure-t-on à l’Hôtel de Ville, à l’exception du ministre de l’intérieur, Daniel Vaillant, qui l’a été en tant qu’élu parisien. « Je l’ai beaucoup vu ces temps-ci, nous a déclaré le maire de Paris, mais c’est un sujet que nous n’avons pas abordé. » L’embarras de M. Vaillant est sans doute lié à l’attitude des syndicats de policiers, qui voient d’un mauvais œil l’hommage rendu aux victimes du 17 octobre 1961.

Dénonçant « l’attitude irresponsable de certains hommes politiques », Alliance, organisation majoritaire au sein de la police parisienne, affirme que « l’évocation d’une période particulièrement douloureuse de notre Histoire ne peut avoir pour conséquence que d’éloigner la police nationale des Français ». Le SGP-FO, de son côté, estime que le maire devrait « faire de même pour tous les policiers (…) assassinés (…) par le FLN ». Le maire de la capitale apparaît ainsi bien seul pour assumer une initiative qui, faute de mieux, restera « strictement parisienne ». La Ligue des droits de l’homme ne s’y est pas trompée. Tout en se félicitant du geste des élus parisiens, l’association juge que « cette démarche serait incomplète si les plus hautes autorités de la République devaient rester silencieuses sur le sujet ».

Les débats au Conseil de Paris, le 24 septembre, sur le projet de délibération concernant la plaque du pont Saint-Michel, avaient, dès la rentrée, donné le ton de la controverse qui se développe à l’approche de la date anniversaire. Les groupes d’opposition RPR, UDF, DL et tibéristes, qui ont voté contre ce texte, avaient contesté, comme Claude Goasguen, conseiller de Paris (DL), « un devoir plus que sélectif de mémoire » et réclamé « que le gouvernement algérien reconnaisse aussi ses torts ». « Est-ce véritablement le moment d’aller donner des arguments à tous les extrémistes musulmans ? », avait poursuivi M. Goasguen, qui avait conclu à une « provocation ». Sur un autre plan, Philippe Séguin, président du groupe RPR, avait affirmé que « les origines et le déroulement de l’événement du 17 octobre 1961 restaient à préciser », avant de dénoncer une « approche manichéenne » de l’Histoire et de juger « inutile de rouvrir des controverses ».

UNE AUTRE RÉDACTION REJETÉE

Pour la plaque, M. Séguin avait proposé une autre rédaction, qui a été rejetée par la majorité municipale : « La guerre d’Algérie est un moment particulièrement douloureux de notre histoire, indiquait ce texte. Ces lieux ont servi de cadre à l’un de ses épisodes les plus controversés. Ici, le 17 octobre 1961, un grand nombre d’Algériens perdirent la vie pour la cause qu’ils s’étaient choisie. » Finalement, la droite avait quitté momentanément l’Hémicycle parce qu’un élu Vert, Sylvain Garrel, avait évoqué « un crime de masse ordonné et couvert par les plus hautes instances de l’Etat », en prononçant le nom du général de Gaulle, alors président de la République, ainsi que ceux de Maurice Papon, préfet de police, Roger Frey, ministre de l’intérieur, et Michel Debré, premier ministre.

 

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Une violence « injustifiable » pour 45 % des Français

Moins d’un Français sur deux a « entendu parler » de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 et seul un sur cinq sait « de quoi il s’agit », selon un sondage CSA publié le 13 octobre par L’Humanité hebdo, tandis qu’une majorité de l’opinion ignore tout de l’événement. Cette faible notoriété n’empêche pas 45 % des personnes interrogées d’estimer qu’il s’agit d' »un acte condamnable que rien ne peut justifier », 33 % étant d’un avis contraire et 22 % ne se prononçant pas.

41 % des personnes interrogées se sont déclarées défavorables à une « condamnation officielle de la part des autorités françaises », que 39 %, en revanche, attendent. Sur cette question, les sympathisants du Parti communiste sont les plus convaincus (65 % d’opinions favorables), suivis par les proches du PS (50 %). Les opposants à une condamnation officielle sont plus nombreux chez les proches de l’extrême droite (59 %), de l’UDF (58 %) et du RPR (41 %).

 

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