La Découverte du groupe Vivendi

La Découverte du groupe Vivendi

Ahmed Hemmadi*, Le Matin, 3 avril 2001

Amoureux inconditionnel de la dérision, la parano n’est donc pas véritablement mon truc. Cependant, mon pays est suffisamment agressé en ce moment parce que nous nous sentons en  » état d’autodéfense nationale « . Essayons de récapituler ensemble les don-nées : l’ANP, par la voix de son chef d’état-major, nous explique (et nous confirme) que La Sale Guerre relève d’une vaste  » manip  » visant à déstabiliser l’une des rares institu-tions encore debout. La Sale Guerre a été éditée (voire écrite) par La Découverte qui ap-partient au groupe Vivendi. Bien que Vivendi envisage d' » exploser  » dans le créneau de la communication, il y a quelques mois, Jean-Marie Messier, patron du groupe, confir-mait à une chaîne française sa volonté de renforcer et de développer fortement l’activité eau.

Cette vénérable parisienne de la rue d’Anjou qu’est la CGE (Compagnie générale des Eaux) est en charge de l’eau au sein du groupe. Craignant que sa grande rivale de toujours (la Lyonnaise des Eaux) ne lui refasse en Algérie  » le cas de Casablanca « , la CGE s’est installée sur tous les fronts : ateliers et séminaires de partenariat à El Aurassi et au Sofitel, déclarations à la presse affirmant sa volonté de s’installer durablement en Algé-rie, forcing démentiel autour des projets de réhabilitation des réseaux d’AEP des grandes villes cofinancés par la BIRD. Le  » coup de Casablanca  » est une concession eau-électricité de la ville, accordée par les autorités marocaines à un groupe piloté majoritai-rement par la Lyonnaise.

La CGE parvient à entrer dans la réhabilitation du réseau de la capitale via la Société des Eaux de Marseille. Dans un moment d’égarement complètement inexplicable, la So-ciété des Eaux de Marseille est née d’un accouplement coupable entre les deux grands français de l’eau : Lyonnaise et Générale.

Cet accouplement forcé fut à mon très humble avis une manifestation de génie du pré-sident Deferre qui offrait ainsi à Marseille deux savoir-faire cumulés tout en neutralisant la guérilla. Comme l’a déclaré récemment un ancien Premier ministre (Hamrouche) :  » L’ANP n’a pas besoin d’avocats.  » C’est l’avis d’un connaisseur. S’il est donc vrai que l’ANP n’a pas besoin d’avocat, elle a par contre besoin que nous soyons solidaires autour d’elle et que nous défendions son honneur chacun(e) avec la conviction, la malice et le savoir-faire qui sont les siens.

Avant la découverte de Vivendi, les cadres de l’eau ont prouvé qu’ils n’éprouvaient aucune hostilité particulière à l’encontre de la CCE. Je vais aller plus loin. Soucieux de diversifier les partenariats, ces mêmes cadres ont pris le risque, dans le projet de réhabili-tation du réseau d’eau potable d’une grande ville, d’indisposer un bailleur connu en de-mandant que la CGE soit retenue. Or ce souci compréhensible de diversifier les partena-riats n’entre pas dans les procédures et mécanismes du classique de sélection des bailleurs.

Comprenez M. Messier que le comportement du groupe Vivendi me paraît très ambigu (c’est bien sûr un euphémisme). Vous couvrez directement par le silence des tentatives de déstabilisation de l’Algérie et, par ailleurs, en offrant vos services et ceux de la CGE dans le secteur de l’eau, vous semblez témoigner d’un intérêt pour notre pays. Quid de la vérité ?

Faites-nous l’honneur M. Messier de ne pas nous faire le coup de l’autonomie des fi-liales. J’ai trop longtemps vécu en France et dans son secteur de l’eau pour être dupe d’un tel alibi. Je reconnais sans complexe d’aucune sorte avoir beaucoup, vraiment beaucoup appris professionnellement grâce à cette longue expatriation. De retour ici, nous avons cru de notre devoir de leur transmettre les petites choses précieuses que nous avons appri-ses chez vous. Le quolibet de  » coopérants « , dont ils ont affublé trois de nos ministres, me blesse car je suis moi aussi un  » coopérant « . Ce qui se veut de l’ironie n’est finale-ment que l’aveu d’un complexe d’infériorité. Mais c’est là un autre débat, un débat algéro-algérien celui-là.

Nombreux sont les amis qui considèrent ici que le patron de La Découverte est un es-prit sophistiqué et pervers. Je suis plus nuancé et je relativise cet optimisme. Des capitai-nes Léger, la France ne peut pas en produire tous les jours. Lorsqu’une femme fait les cent pas j’ai pour habitude de m’intéresser aux raisons qui l’ont amenée à exercer l’aïeul de tous les métiers. Qui édite qui ? Celui qui fait don d’un imaginaire dérangé ? Celui qui écrit ? Celui qui réécrit ? Celui qui corrige ? Celui qui diffuse ? Celui qui médiatise ? Vaste débat.

Aujourd’hui monsieur, messieurs, il vous faut choisir entre La Découverte et l’eau en Algérie. Un groupe d’intellectuels algériens, dont Mohamed Dib, a fait récemment appel à la raison. Dans Son Infinie Bonté, Dieu m’a épargné l’honneur d’être un intellectuel. J’en appelle donc et très sordidement à vos intérêts M. Messier. Puisque nous parlons de l’honneur de l’ANP, je vais m’autoriser à achever ce courrier par deux recommandations.

Il vous faudra intégrer dans votre réflexion le fait que depuis décembre 1999 les desti-nées de l’eau ont été confiées à un ancien officier de l’ALN qui fut blessé et acheminé sur la Tunisie où il fut soigné. Il allait ensuite être un brillant patron militaire régional en charge de la très délicate gestion de notre frontière Sud-Ouest. Il fut plus tard un ministre de l’Intérieur dont les terroristes gardent un souvenir détestable. Je dis cela parce que c’est la rigoureuse vérité. Mes adversaires vous diront que j’ai tous les défauts sauf celui d’être courtisan. Il n’est plus objectif que le diagnostic d’un adversaire.

Les gens de la CGE seront peut-être (?) appelés à travailler avec les cadres algériens de l’eau. Il me paraît souhaitable que cela ne se fasse pas dans un climat alourdi par les non-dits de La Découverte. Mon âge m’autorise à dire que je crois connaître les cadres de l’eau et particulièrement ceux de l’AGEP. Leurs défauts comme les miens sont immen-ses, mais voyez-vous, M. Messier, ils n’ont qu’une qualité. Qu’il s’agisse de Saïd, Ha-mid, Ramdane, Farid, Djaffar, Nourredine, Nacer, ils sont incapables de sourire (même diplomatiquement) à ceux qui voudraient détruire notre pays.

La parole est à vous M. Messier.

Ahmed Hemmadi, ingénieur conseil eau

 

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