L’armée entretient et fabrique le terrorisme

Entretien avec Pierre Vidal-Naquet

L’armée entretient et fabrique le terrorisme

Propos recueillis par Fabrice Nicolino, Politis, 637 du 8 février 2001

Pour l’historien, la seconde guerre d’Algérie rappelle, dans un mimétisme évident, le comportement de l’armée coloniale de la première

Politis : Que pensez-vous du livre de Habib Souaïdia ?

Pierre Vidal-Naquet : C’est un livre capital, car pour la première fois, on
y voit fonctionner, de l’intérieur, le nouveau terrorisme algérien, ce qu’on
appelle la seconde guerre d’Algérie. Franchement, il est empli de choses
passionnantes : cette histoire de la tête d’un déserteur sur le bureau du
général Mohamed Lamari, c’est tout de même quelque chose ! Ce qui est
frappant, au-delà de faits qui, dans leur extrême précision, sont
difficilement récusables, c’est ce mimétisme si évident de l’armée
algérienne par rapport à l’armée coloniale française. Du reste, bon nombre
des généraux algériens sont d’anciens d’anciens soldats de notre armée, dont
certains ont attendu 1961, c’est-à-dire les derniers mois de la guerre, pour
déserter.

Vous retrouvez dans le récit de Souaïdia des éléments déjà à l’oeuvre dans
la période 1954-1962 ?

P.V-N : Sans aucun doute. Je pense bien sûr aux faux maquis de Bellounis,
montés par les services français, ou à l’intoxication de la bleuite, qui a
conduit au massacre de centaines de combattants du FLN. Mais on est en face,
en réalité, de vieilles techniques remises au goût du jour, et qui ont été
utilisées par les Anglais en Malaisie, à Chypre, au Kenya contre
l’insurrection Mau-Mau. L’armée française les a employées, avant l’Algérie,
à Madagascar et en Indochine, et les Américains dans le Guatemala du colonel
Arbenz, puis au Vietnam. L’Algérie paie – en partie – le prix de la
destruction massive de l’Organisation politico-administrative du FLN, cette
fameuse OPA.

Que voulez-vous dire ?

P.V-N : Le général De Gaulle a voulu – et organisé – la destruction physique
de l’OPA, qui regroupait les cadres les plus instruits du FLN, sa véritable
infrastructure. Combien ont été tués ? Probablement des dizaines de
milliers. Ajoutez à cela la dramatique politique des regroupements : deux,
peut-être trois millions de paysans ont été expulsés de leurs villages pour
les couper du FLN, phénomène sur lequel Pierre Bourdieu a écrit un texte
célèbre, Les déracinés. Je me demande si cet exode, qui a conduit aux
bidonvilles, n’a pas été l’évenement le plus important de la guerre
d’Algérie, avant la torture.

Et à l’indépendance, les militaires ont été d’emblée les maîtres…

P.V-N : En fait, depuis la conquête en 1830, l’armée, française puis
algérienne, n’a cessé de jouer un rôle essentiel dans ce pays. L’armée
d’aujourd’hui, qui n’a jamais combattu, qui n’a jamais traversé une
frontière, est une caste corrompue, totalement coupée de son peuple. On
disait pendant la guerre, celle de 40, que Vichy était une SPA, une Société
protectrice des amiraux, tant ils étaient nombreux dans les cercles de la
collaboration. J’ai l’impression que l’Algérie est devenue une vaste Société
protectrice des généraux.

On finit par avoir l’impression qu’ils ont besoin du terrorisme, et qu’ils
l’entretiennent.

P.V-N : Ils l’entretiennent et ils le fabriquent ! C’est sans doute pour eux
le meilleur moyen de conserver leur pouvoir, et donc de garder le contrôle
sur la manne pétrolière. L’armée est devenue, comme l’écrit si justement
Habib Souaïdia, une Société nationale de formation des terroristes. Il est
manifeste que Bouteflika a été et demeure le fondé de pouvoir des généraux.
Il n’est que toléré par eux.

Pour en revenir à l’éternelle question, qui tue en Algérie ?

P.V-N : Il n’est pas question de dire que le GIA n’existe pas, mais il est
sans doute partiellement infiltré, et surtout imité par d’autres groupes qui
trouvent leurs racines dans l’armée. A votre question, je répondrai :
certains islamistes sans doute, mais aussi l’armée. Et peut-être surtout un
milieu interlope dans lequel des gens se croient membres du GIA alors qu’ils
peuvent parfaitement être manipulés par l’armée, qui a mis tout le pays en
coupe réglée.

Que pensez-vous de la façon dont la crise algérienne est perçue en France ?
Et du rôle des intellectuels français ?

Faut-il vraiment évoquer le rôle de M. Glucksmann et de ce farceur de
Henri-Lévy ? Leurs séjours en Algérie et le récit qu’ils en ont rapporté
rappellent les voyages que certains faisaient à Moscou, dans les années
trente. Il y a plus grave : la position des autorités françaises, qui
consiste à soutenir l’autorité en place, quelle qu’elle soit, est
scandaleuse et indéfendable. Le gouvernement s’honorerait à accueillir les
réfugiés politiques algériens, à accepter sur notre territoire une presse
algérienne d’opposition, et utiliser les moyens de pression dont nous
disposons pour imposer un minimum de respect des droits de l’homme.

 

 

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