Débandade et extraterritorialité

Débandade et extraterritorialité

Abdou B., La Tribune 11 février 2001

Longtemps accusé de vouloir porter une guerre interne vers l’extérieur, le FFS n’est plus désormais seul à exposer le régime, la situation intérieure, aux regards du monde. Pour contrer les thèses de Aït Ahmed et son parti, on a voulu lui porter la contradiction. Non pas à travers un débat permanent, transparent et serein en Algérie mais à l’étranger. On peut donc, sans risque de se tromper, constater que l’un des hommes de Novembre, qui a tant fait pour que la lutte armée soit débattue à l’ONU, est arrivé à l’objectif assigné.En 2001, tout le monde se rue vers les enceintes internationales, les médias étrangers, les maisons d’édition, les ONG pour dire son point sur le drame national. Toujours redoutée, longtemps retardée, l’internationalisation est arrivée à maturité. Des intellectuels de Paris, sans véritable ancrage dans l’intelligentsia, le monde universitaire et associatif, coupés des puissants réseaux partisans ont été balayés. B.-H. L., Glugksman et «Marianne» ne pèsent plus devant le Monde Diplo, Libération, le Monde et d’anciens partisans de l’indépendance algérienne comme le directeur de la Découverte, une maison de qualité et respectée en Europe.Sans parler d’intellectuels et de politiques nationaux, d’autant plus écoutés qu’ils sont «lynchés» ici. Et c’est bien entendu le fruit aussi d’une gestion médiatique médiévale, bricolée de «coups» et de mauvais choix à répétition. Combien d’intellectuels algériens ont interpellé le gouvernement sur les couples arrêtés, sur les atteintes aux libertés et aux droits de l’Homme ? Les penseurs français, chez eux, s’expriment sur leur pays, la culture, le Maghreb, la Serbie et l’embargo sur l’Irak. Ils sont donc plus libres que les nôtres.Cette internationalisation prévisible est bel et bien en marche. «La main des ennemis de l’Algérie», celle des «revanchards» et toutes les explications «psychosomatiques» devant une débandade d’envergure ne règlent pas une série de problèmes politiques intérieurs qu’on a voulu gérer en dehors de la pratique politique. Les intellectuels français, pour ne prendre qu’un pays important pour l’Algérie, ont des traditions sur le plan de l’engagement politique qui ont fait leur crédibilité, leur popularité et leur influence. Les injures parties d’ici et autres raccourcis pitoyables n’y font rien, sachant que les Algériens pianotent comme des malades pour passer d’une chaîne française à El Djazira et de celle-ci à CNN, etc. Et lorsqu’on a eu besoin de certains intellectuels français, on n’a pas réfléchi une seconde. Les résultats actuels témoignent de l’entêtement, du mépris envers une opinion publique qu’on ne veut pas écouter et qui se défoule par procuration aux échos d’un livre anti-pouvoir ou d’une pétition dans laquelle se retrouvent des gens de qualité, au-delà des opinions de chacun d’eux. On ne le dira jamais assez, aujourd’hui, le président de la République est diabolisé en Algérie, surtout par les partis qu’il a mis au gouvernement et qui ont soutenu son programme et la concorde civile. A l’extérieur, et aujourd’hui, des accusations sont portées contre une institution clé, l’ANP. Ainsi donc, au moment où deux institutions, les plus déterminantes de la vie politique algérienne, sont malmenées à l’intérieur et à l’extérieur, la manipulation et le «bricolage» de certaines parties prennent de l’ampleur. Il y a la farce des quatre tranchées : les pour le Président et les contre, les pour l’ANP et les contre.D’anciens responsables civils et militaires polémiquent et s’étalent progressivement sur des listes d’officiers supérieurs en activité. Ceux-là même qui sont visés par des livres, des enquêtes et des écrits journalistiques. Exit donc ces Institutions et ces partis censés générer et abriter nos débats autour des problèmes qui nous concernent.Prise sous n’importe quel angle, sans une concorde politique, en y associant l’opposition, la crise politique va durer avec son cortège de malheurs, en aggravant la méfiance internationale, les accusations et les ingérences dont les Algériens ne veulent pas. Les incantations et les exorcismes de quelques journalistes nationaux ne changeront point le cours des choses tel qu’il se déroule.

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Les derniers témoignages en europe sur le drame algérien l’imposent

Un climat tendu entoure la visite de Védrine à Alger

 

Zine Cherfaoui, La Tribune, 11 février 2001

La question algérienne occupe à nouveau les débats au sein de la société civile et des milieux intellectuels européens comme le montre assez la réaction qui vient de précéder la visite qu’effectuera, mardi prochain à Alger, le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine. Selon la presse parisienne, une pression significative se manifeste en faveur d’une prise de distance du gouvernement français par rapport au «régime d’Alger». D’après les mêmes sources, les rapports des ONG internationales de défense des droits de l’Homme sur la situation algérienne ont eu un impact important sur l’opinion européenne de l’avis de ces structures. Pour rappel, Amnesty International et Reporters sans frontières sont particulièrement restées critiques sur la situation des droits de l’Homme en Algérie au terme de leurs visites à Alger. Les conclusions d’Amnesty International et de RSF rejoignent également celles des ONG nord-américaines qui ont fait le déplacement à Alger. De même qu’il semble également que les derniers témoignages sur le drame algérien fournis en Europe par des nationaux ont participé à donner de nouvelles orientations aux débats sur la crise algérienne. Un débat qui, pour ainsi dire, reste toujours difficile à entreprendre en Algérie. Néanmoins, les interventions surprenantes dans la presse nationale de l’ancien président Chadli, de l’ancien patron du FLN, Abdelhamid Mehri, et du général-major à la retraite Khaled Nezzar, tous des acteurs privilégiés de la crise algérienne, aident à voir un peu plus clair dans les événements tragiques qui ont marqué les Algériens durant la dernière décennie. C’est ainsi que l’AFP a rapporté, hier, que le quotidien français Le Monde a publié dans son édition de vendredi dernier un appel à travers lequel des intellectuels français ont interpellé le chef de la diplomate française. Selon l’AFP, ces derniers accusent le gouvernement français de «complicité de crimes contre l’humanité» dans sa guerre contre les groupes armés qui a fait une centaine de milliers de morts durant la dernière décennie.Les intellectuels, dont l’éminent sociologue Pierre Bourdieu et l’historien Pierre Vidal-Naquet, posent notamment, ajoute-t-on, la question qui consiste à savoir si «le gouvernement français n’a-t-il pas trop longtemps soutenu la politique algérienne qui, sous couvert de lutte antiterroriste, n’est rien d’autre que l’éradication, tant politique que physique, de toute opposition ?». En plus, précise-t-on, des effets provoqués par le dernier rapport de RSF sur le cas des journalistes algériens disparus, la réaction des intellectuels français est expliquée aussi par «le désenchantement à Paris envers l’apparente absence d’évolution en Algérie» comme il est indiqué, en outre, que «depuis, la sympathie a fait place dans la presse française à de la suspicion sur le thème ‘‘qui tue qui ?’’ en Algérie». Lors d’une conférence de presse animée à Bruxelles vendredi dernier en marge des travaux du second forum du Parlement européen, le président du RCD, Saïd Sadi, a également tenu des propos sévères à l’égard du pouvoir. Estimant que l’Algérie ne peut connaître une évolution sous l’ère de Bouteflika, Saïd Sadi a établi «un constat de blocage à tous les niveaux, une panne presque généralisée […]». Saïd Sadi a conclu sa conférence de presse en disant que «le système en place commence à atteindre sa phase finale, une phase qui, a-t-il ajouté, le conduira à sa disparition». Pour sa part, l’opposition politique, conduite par le FFS, présidé par Hocine Aït Ahmed, réclame la justice et la vérité sur le drame algérien.

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En raison des blocages politiques et institutionnels internes

La crise nationale est de nouveau internationalisée

Le semblant de débat de ces dernières semaines remonte aux origines du drame algérien et resitue les responsabilités

Abdelkrim Ghezali, La Tribune, 11 février 2001

La crise algérienne est de nouveau exposée en dehors des frontières nationales par ceux-là mêmes qui s’opposaient à son internationalisation et qui sont, de surcroît, alliés du président de la République. Sadi a estimé lors d’une conférence de presse à Bruxelles que le système et le pouvoir algériens ont atteint leur seuil d’incompétence et leur prédit, de ce fait, une fin dans des délais plus ou moins proches. A Paris, c’est le livre controversé, la Sale Guerre 1992-2000, qui relance le fameux «qui tue ?» et qui mobilise des intellectuels et des médias français appelant à l’isolement du pouvoir algérien. Cette campagne intervient quelques jours avant la visite très attendue du chef de la diplomatie française, Hubert Védrine, à Alger. Cette visite devant confirmer le réchauffement des relations algéro-françaises est mal vue par certains milieux parisiens qui parlent de désenchantement par rapport aux promesses de changement démocratique faites par Bouteflika. La crise nationale est de nouveau sur les étals parisiens et bruxellois en raison notamment du blocage politique et institutionnel qui semble empêcher tout débat serein et sérieux sur les préoccupations nationales, qu’elles soient politiques ou économiques. L’opinion publique nationale a pourtant assisté à une agitation tous azimuts depuis la sortie de Bouteflika à Batna où il a lancé le concept flou de «concorde nationale» comme une phase qualitative par rapport à la concorde civile qualifiée de «triomphe total» en réponse à ses détracteurs qui y voient un «échec total», arguant des massacres contre les populations et des éléments des services de sécurité qui ont fait beaucoup de victimes, notamment depuis le dernier mois de ramadhan. Du retour de Chadli sur la scène médiatique à l’attitude incompréhensible des partis de la coalition gouvernementale, la problématique algérienne aura prouvé qu’elle a la peau dure et qu’elle résiste à toutes les alchimies politiques pour la transcender. Ces dernières semaines sont marquées par un forcing visant à isoler Bouteflika. Toutes les interventions de Chadli, Nezzar, Mehri, Benaïcha et celles enregistrées à Paris et à Bruxelles exhument le passif de la crise algérienne et ses origines, insinuant que tout ce qui a été fait n’a servi à rien. Si tout débordement est contenu intra-muros, il est impossible de contrôler ce qui se dit et se fait outre-mer. Ce blocage interne explique le recours aux tribunes étrangères pour évoquer la crise nationale et prédire la «phase finale» du régime qui la gère. Sadi parle-t-il en analyste se basant sur les donnes objectives et subjectives que génèrent les spasmes de la crise ou en tant que politique au fait de certains scénarios qui se trament dans les arcanes de certains centres de décision ? Difficile à dire, tant l’opacité continue à caractériser la situation interne. Pourtant, le contexte économique et social ne permet aucune perte de temps ni hésitation tant les enjeux nationaux et régionaux sont vitaux.

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