Témoignages d’anciens officiers

Témoignages d’anciens officiers

Défilé «d’agents secrets»

Mounir B., Le Quotidien d’Oran, 4 août 2001

Trois années après l’affaire des faux transfuges de la DRS qui étaient apparus à Paris et à Londres, une autre apparition de deux autres anciens officiers des services spéciaux algériens, en Allemagne et en Thaïlande, relance le tir croisé contre l’Armée et le département dirigé par le général Toufik.

En 1998, trois militaires, qui se présentaient comme des anciens officiers des renseignements algériens, avaient écumé les plateaux de télévisions européennes à l’occasion du lancement du site du Mouvement Algérien des Officiers Libres (MAOL), dirigé par le sulfureux colonel B. Ali, « promu » général à l’occasion des derniers développements en Kabylie.

L’ensemble des investigations de l’époque avaient désigné le capitaine Belhacine Ouguenoune, ancien militaire déserteur qui avait fait ses études de chimie à Paris, comme étant la cheville ouvrière de ce mouvement. Quant aux transfuges en question, il s’est avéré que « le colonel Hakim » et l’agent « Noureddine » qui avaient accordé la plupart des entretiens à la presse internationale, où ils évoquaient déjà un « complot militaire destiné à liquider le Président Boudiaf » et un autre visant l’ancien patron de la sécurité militaire Kasdi Merbah (baptisé « opération Virus »), étaient en fait, une seule et même personne. Trahi par sa voix, le colonel B. Ali avait cessé de se démultiplier auprès des médias, car son manque de crédibilité avait fini par porter un sérieux coup à son organisation subversive, à force de diffuser des informations erronées.

Cette fois, les révélations émanent d’autres transfuges des services secrets que sont Mohamed Samraoui et Abdellah Tigha. Le premier a effectué une prestation détonante sur le plateau de la télévision Qatarie « El Djazira », alors que le second s’est confié à la presse depuis Bangkok où il avait demandé, et s’était vu refuser, l’asile politique. Il s’agit d’abord de savoir dans quelle mesure ces officiers sont dans le vrai ou pas, et quel a été leur parcours au sein de la DRS ? Selon des sources connaissant le « colonel » Samraoui, ce dernier a effectivement fait partie des cadres de la DRS, sauf qu’il avait le grade de commandant, lorsqu’il avait décidé de déserter l’armée. Se présentant comme « responsable en charge du département de la recherche », le « colonel Habib » a occupé des fonctions subalternes et était souvent détaché au niveau des bureaux de renseignements régionaux, comme à la wilaya de Guelma, avant d’être transféré vers Tipaza.

« Officier sans rayonnement particulier », dira un ancien responsable à la retraite, ce transfuge a été néanmoins affecté à l’Ambassade d’Algérie à Bonn, en Allemagne en 1996, où il y séjourna quatre années. Rappelé à l’expiration de la durée légale de représentation, le « colonel Habib » a refusé de rentrer en Algérie, après avoir eu bon espoir que le commandement militaire le reconduise à son poste. Après maintes lettres pour ramener sa famille en Allemagne, demande qui était en soi suspecte lorsqu’il s’agissait de respecter l’ordre de rentrer émanant de sa hiérarchie, le « colonel Habib » a décidé de franchir le pas et trahir. Il déserta et demanda le statut de réfugié politique. Sa réputation au sein des services de renseignements, et qui fait que de nombreux témoins se rappellent facilement de ce personnage, consiste dans le fait qu’il est passé maître international au jeu d’échecs. Obnubilé par sa passion pour ce jeu, ce commandant déserteur passait le plus clair de son temps à participer à des tournois locaux en Allemagne (il est même licencié de la fédération internationale des jeux d’échecs), ce qui lui a valu des réprimandes officielles de sa hiérarchie.

Mais au delà de son profil professionnel et humain, les « révélations » de ce transfuge qui, à l’instar de Abdellah Tigha (voir article de M.L. Zouaïmia), interviennent dans une conjoncture où, non seulement les généraux de l’armée algérienne sont particulièrement ciblés, ce qui est devenu un classique, mais aussi et surtout à travers eux, l’ensemble de l’appareil de sécurité algérien.

Ces accusations sont souvent portées par d’anciens agents aux motivations troubles, les fameuses « taupes » (islamistes, ré-infiltrés après leur recrutement par des SR étrangers, motivations financières, vengeance, règlements de compte avec des supérieurs) qui sont le lot de tous les services secrets au monde et qui sont la hantise des responsables du contre-espionnage interne aux « services ».

Ces accusations accentuent les thèses de divergences politiques entre les généraux et le Président Bouteflika qu’on tente d’accréditer, et auxquelles sont venus se greffer d’autres événements, comme le livre du sous-lieutenant Habib Souaïdia, la cabale juridico-médiatique montée contre le général Nezzar à Paris, les rumeurs quant au départ du général Toufik, la mise en accusation du général Boustila lors des événements de Kabylie, le pression des ONG islamistes (comme celle de «justica universalis» de l’ex-avocat du FIS, Brahim Taouti) et les innombrables articles de presse qui veulent rééditer en Algérie «un scénario à la Yougoslave».

Dans le cas des révélations de ce commandant déserteur, que certains observateurs ont trouvé paradoxalement nouvelles, alors que le site Internet du MAOL regorge d’histoires tout aussi invraisemblables – la théorie de la création artificielle du GIA y figure en bonne place depuis trois années déjà -, ces révélations ont dépassé le cadre de la déstabilisation artisanale pour basculer dans le mode opérationnel psychologique, dont seuls les services de renseignements spécialisés maîtrisent les mécanismes.

«Débriefés» depuis plus d’une année par les SR étrangers, ces agents doubles ou retournés refont surface à une période caractérisée par la résurgence des enjeux sécuritaires (regain du terrorisme, instabilité des frontières avec le Maroc, émeutes en Kabylie,…) dans le but de saper le moral de l’opinion publique et paralyser les capacités de réaction des services spéciaux. Dans ce cas de figure, il apparaît comme dérisoire de riposter à cette campagne car, à ce stade, la désinformation exercée par des spécialistes de l’action psychologique est toujours supérieure au démenti. Et ce « filon » n’est pas prêt d’être épuisé.

 

 

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