Habib Souaidia: « Je suis prêt à rentrer »

Habib Souaïdia au Matin

« Je suis prêt à rentrer »

SAS, Le Matin, 22 février 2001

Le Matin : Est-ce qu’il y a aujourd’hui une raison particulière qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Habib Souaïdia : Aucune. Ce que je peux vous dire, c’est que si je ne l’avais pas écrit avant, c’est parce que je n’en avais pas la possibilité. Tant que j’étais militaire, il m’était difficile d’obtenir un passeport. Ce livre, je l’ai écrit dès que j’ai pu venir en France. A ma sortie de prison, en juin 1999, j’ai encore eu des difficultés. Je n’ai pu avoir mon passeport que trois mois après ma libération, et grâce à des interventions. Le visa, je l’ai acheté, comme tout le monde. C’est comme cela que je suis arrivé à Marseille en avril 2000.

L’idée de faire ce livre trottait déjà dans votre tête
Oui, bien sûr. J’étais arrivé avec l’idée de faire ce livre. J’y pensais déjà en prison.

Et pourquoi étiez-vous en prison ?
Ils m’ont accusé de vol. Mais moi je dis que je n’ai été que l’une des nombreuses victimes qui se sont retrouvées à la prison militaire de Blida. Aucune procédure légale n’a précédé mon arrestation. Pour votre gouverne, sachez que j’ai été envoyé devant les juges militaires avec un ordre de mission. J’avais reçu l’ordre de me rendre au tribunal militaire de Blida. Ils ne m’en ont pas précisé les motifs. Une fois là-bas, on me passe les menottes en présence du général Boukhari, le procureur général du tribunal militaire. C’est lui-même qui a jugé Abassi Madani et Ali Benhadj. J’ai été immédiatement incarcéré. Mis en isolement. Je ne savais pas pourquoi. Cela a duré des jours et des jours. Je n’ai eu droit à aucun contact, ni avec ma famille ni avec un avocat. Mais j’avais été présenté devant un juge d’instruction. A ce moment-là, j’étais assez énervé. Je lui ai alors dit que c’était grâce à de jeunes officiers comme moi que des gens comme lui se permettaient de bafouer la loi et le droit. J’ai amèrement regretté cette phrase car après cette entrevue, j’ai été battu avec des matraques. Plusieurs fois.

Mais avez-vous une idée des vrais motifs de votre arrestation ?
Ce que je sais, c’est que durant mes trois ou quatre années de service, nous parlions beaucoup entre nous. Nous parlions des méthodes militaires, de ces procédés, de la torture, des assassinats de civils, de certains ordres que nous recevions et dont les sources étaient non identifiées. Cela ne plaisait évidemment pas à tout le monde. Et je me souviens qu’un jour le général Chibane, le chef du secteur opérationnel de Bouira (un proche du général Lamari), m’a menacé. Il me trouvait trop bavard et trop revendicatif. Et puis, je me suis retrouvé avec une affaire d’incitation à la mutinerie et à la désertion sur le dos. En fait, je les gênais parce que j’exprimais mon désaccord avec leurs méthodes.
Mais moi je suis prêt à rentrer en Algérie si on me garantit un procès équitable, devant un tribunal impartial et compétent.

Pourquoi souhaitez-vous un procès ? Pour prouver la véracité de votre témoignage ?
Pour confirmer mon témoignage et pour rétablir mon innocence. Je dirai tout, je parlerai de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai vu et de ce que l’armée a fait aux civils.

Vous êtes donc prêt à rentrer en Algérie. Vous dites aussi que vous serez prêt à aller devant un tribunal pour confirmer les graves accusations que contient votre livre
Je ne rapporte que la vérité dans mon livre.

Un livre dans lequel vous dénoncez aussi bien la « violence terroriste » que ce que vous qualifiez de « sauvagerie militaire »
Absolument. Mais disons que ce n’est pas la peine de trop s’étaler sur les actes terroristes. Nous savons tous quels actes innommables ils ont commis.
Ce livre, je le veux une dénonciation des méthodes appliquées par l’Etat, et ces généraux qui veulent se faire passer pour les sauveurs de l’Algérie et les gardiens de la démocratie. La vérité, c’est qu’ils veulent garder le pouvoir. Et pour cela, ils sont prêts à laisser cette guerre se poursuivre pendant des années encore. Mais c’est une guerre où il ne peut y avoir de vainqueur.

Accusez-vous l’armée en tant qu’institution ?
Non. L’armée, en tant qu’institution, n’est absolument pas responsable des massacres commis sur les populations. Ce ne serait pas vrai de dire que c’est l’armée qui tue. Cette institution est aussi composée d’hommes honnêtes. Cependant, j’accuse certains généraux d’uvrer à la perpétuation de cette guerre. Des civils ont été tués par des militaires, et des militaires qui refusaient cette guerre ont été assassinés par les services secrets, les hommes de main de quelques généraux.
J’accuse aussi les régiments de paracommando, les régiments de reconnaissance et tous les corps d’élite d’avoir assassiné des civils simplement parce que l’armée les soupçonnait de soutien aux groupes islamistes.
L’armée s’est transformée en justicier. Elle juge, condamne, torture et tue de manière sommaire. J’ai vu des gens jetés de chez eux et livrés à « l’éboueur » qui les assassinait froidement sur le pas de leur porte. De mes yeux, j’ai vu un militaire transformer une personne en torche vivante. La victime était un enfant de quinze ans.
Ces militaires tortionnaires veulent impliquer tous les autres. A Lakhdaria, on m’intimait l’ordre d’accompagner un prisonnier torturé que l’on transférait. Avait-on besoin de mon assistance pour un transfert ? Non, on voulait simplement m’impliquer et me rendre responsable de la torture parce que je discutais les ordres et les méthodes.

Vous dénoncez les dépassements des militaires.
Pourtant, votre récit précise bien que votre ambition au début, quand vous avez opté pour cette carrière, était de lutter contre le terrorisme pour finir, pourquoi pas, avec le grade de général. Vous dites même que votre devoir était de lutter contre l’islamisme armé
Je suis musulman pratiquant, et j’avais choisi de mener la guerre aux terroristes, mais j’ai vu par la suite la dérive. Plus grave que cela, je me suis retrouvé à les accompagner dans des missions que je désapprouvais.

Aujourd’hui, vous sentez-vous coupable de dépassements vous aussi ?
Je suis autant coupable que les autres. Je le dis et le redis.

Avez-vous réfléchi aux conséquences de votre démarche ?
Cela fait des années que j’y pense.

On pourrait facilement prendre votre livre pour une revanche. Après tout, vous avez été radié de l’armée, vous avez un casier judiciaire pas tout à fait vierge, on vous a accusé de vol
Qu’ils disent ce qu’ils veulent.

Quel est le but que vous vous êtes fixé en faisant ce livre ?
La constitution d’une commission d’enquête nationale. Je sais que l’armée peut tout simplement dire que je suis un menteur. Une enquête prouverait le contraire. je suis prêt à rentrer en Algérie si on me garantit qu’une enquête se déroulera dans la transparence et qu’elle sera menée par des gens honnêtes. Je leur livrerai toutes les informations en ma possession : sur les lieux des tortures, sur les lieux où les cadavres ont été abandonnés. Je dirai tout.
Mais je sais que je suis seul contre de puissants et richissimes généraux. Mais moi, j’ai fait ce qu’il fallait.

Mais je ne comprends pas. Pourquoi les militaires ne présentaient-ils pas tout simplement au tribunal les personnes qu’ils arrêtaient pour complicité avec les terroristes ?
Le général Lamari avait bien signifié, dès le début de la lutte antiterroriste, qu’il ne voulait pas de prisonniers. Il ne voulait pas d’islamistes dans les prisons. L’évasion de Lambèse est édifiante. Je ne croirai jamais que des centaines de prisonniers ont pu s’en échapper de cette manière.
Les fugitifs de Lambèse ont été aidés dans leur fuite pour faciliter leur exécution et infiltrer ensuite les groupes armés.
D’ailleurs, trois mois après l’évasion, nous avions pu en arrêter quatre. Aucun d’eux n’était armé.

Que croyez-vous que les militaires aient fait ?
Les ont-ils reconduits en prison ?

Non. Ils les ont exécutés.

Vous citez encore l’affaire Ezaâtria. Pouvez-vous brièvement nous en parler ?
Ezaâtria n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. C’est une montagne aux environs de Mahalma (Boufarik). Il s’y est produit un massacre que l’on a attribué aux terroristes. En réalité, il avait été perpétré par des militaires.

Vous semblez dire que nous sommes dans un engrenage de violences d’où nous ne sortirons jamais
Mais nous n’en sortirons pas.

A 31 ans, croyez-vous que votre vie soit déjà brisée ou que
Oui, brisée. Elle est brisée.

Pensez-vous pouvoir rentrer en Algérie un jour ?
J’aimerais bien Mais que voulez-vous ? La concorde civile a permis de hisser des émirs, des assassins au rang de respectables citoyens. Vous savez, pour l’anecdote, il se trouve que c’est moi qui ai ramassé le corps du fils de Mostefa Benboulaïd. Il était tombé dans un faux barrage. Une semaine plus tard, son assassin, l’émir Touati, qui sévissait dans la région de Lakhdaria, s’est rendu. Et depuis 1995, il collabore avec les militaires. Il est armé et respecté par les officiers supérieurs. Le général Chibane le reçoit dans son bureau et lui donne du « si Touati ». Pourtant, c’est un ancien émir qui a tué et assassiné. C’est cela la concorde civile. Elle permet de garder en prison qui on veut et d’en faire sortir qui on veut.
Vous savez, j’aime mon pays. J’avais seize ans quand je suis rentré à l’Ecole des cadets. J’étais alors prêt à mourir pour le pays, mais j’ai vu que ceux qui sont morts n’ont même pas eu droit aux honneurs militaires. On nous envoie à la mort comme des chiens.

Votre famille a-t-elle subi des pressions depuis la sortie du livre ?
Depuis juin passé, mes amis et ma mère ont subi des interrogatoires. Deux fois de suite. C’était suite à la publication dans Le Monde d’un article sur l’achat d’armes et d’hélicoptères et d’un autre « Nous sommes devenus des sauvages ».
Mais ils n’ont rien pu prouver et puis personne n’était au courant de mon projet de livre. Jusqu’au jour où Mohamed Sifaoui (1) a envoyé un manuscrit à Alger.
Et il y a aussi le journaliste Miloud Benmohamed qui prétend travailler pour plusieurs journaux et qui s’est rendu chez ma mère avec une caméra. Il a voulu l’interroger en la filmant. Mais que pouvait-elle lui dire ? Elle ne sait même pas que j’ai fait un livre. Elle lui a répondu que son fils a été injustement jeté en prison, qu’aujourd’hui il n’a ni argent ni grade de général et que si on voulait le tuer qu’on la tue à sa place.

Qu’espérez-vous maintenant après la publication de votre livre ?
Dans la conclusion de mon livre, je dis que je suis prêt à n’importe quoi pour que justice soit rendue.

Propos recueillis par SAS

(1) Mohamed Sifaoui était journaliste à Alger avant de s’installer en France. Avant que le conflit (voir Le Matin du 12/2/2001) n’éclate avec François Gèze, responsable des éditions La découverte, Sifaoui devait assurer la rédaction du livre de Habib Souaïdia en tant que coauteur.

 

 

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