La SM revient. Mais est elle partie un jour?

LA SM REVIENT. MAIS EST-ELLE PARTIE UN JOUR ?

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 1 novembre 2001

La vérité ne vaut pas seulement par elle-même. Elle vaut surtout par l’identité de celui qui la révèle. Du moins, en Algérie, comme en témoigne la nouvelle affaire révélée par Saïd Sadi.
Il a suffi au leader du RCD de déclarer, lundi dernier, que les célèbres « services » ont envisagé de l’assassiner, et ont séquestré un militant de son parti, pour en faire la « une » de toute la presse, et faire découvrir aux Algériens que la fameuse SM reste omniprésente. Elle change de sigle, pour s’appeler « DRS », elle varie ses cibles, elle multiplie les terrains d’action, mais elle reste la même dans ses méthodes et ses objectifs. « Sa culture politique, c’est la violence », a affirmé Saïd Sadi.
Pourtant, bien avant lui, des chefs de partis, comme Hocine Aït-Ahmed et Ahmed Taleb Ibrahimi, des militants des Droits de l’Homme, comme Ali Yahia Abdennour, et de nombreuses victimes, ont mis en cause cette structure dans des affaires graves. Les documents en possession des avocats Ali Yahia et Mecheri, sont effrayants. Leurs accusations n’ont cependant guère eu d’échos. Quand elles n’ont pas été passées sous silence, elles ont été confrontées à des contre-accusations de la part des « avocats » du régime, très nombreux, aussi bien dans « l’opposition » que dans la « société civile » et la presse.
De là provient probablement cette prudence qui a entouré les « révélations » de Saïd Sadi. A dire vrai, dans les cercles qui connaissent bien le pouvoir, elles font sourire. Elles font penser à un divorce, peut-être à une séparation de corps, après une cohabitation d’une décennie, assumée d’ailleurs à demi-mot par Saïd Sadi, quand il affirmait avoir conclu un « deal » avec l’Armée pour barrer la route aux intégristes. Ce ne sont donc pas les accusations de Saïd Sadi elles-mêmes qui suscitent l’intérêt, mais ce qu’elles peuvent avoir comme signification politique au sommet du pouvoir. Qui est visé par les accusations de Saïd Saadi et, à fortiori, en faveur de qui joue le leader du RCD ?
La question est d’autant plus troublante que Sadi est relayé rapidement par Ahmed Lakhdhar Bensaïd, Secrétaire général de la Coordination des enfants de chouhada (CNEC), qui porte une autre accusation, tout aussi grave, cette fois-ci contre l’homme clé du pouvoir algérien, Larbi Belkheïr. Pour Bensaïd, c’est Belkheïr qui est derrière l’assassinat de Mohamed Boudiaf. D’ailleurs, Sadi a lui aussi mis en cause les « services » dans l’assassinat de Boudiaf, ainsi que dans la mort de deux autres figures, Abou-Bakr Belkaïd et Abdelhak Benhamouda.
C’est donc un véritable « tir à l’artillerie lourde » qui est déclenché contre ce qui apparaît comme le coeur du pouvoir algérien, dans ses structures comme dans ses hommes. Curieusement, le président Abdelaziz Bouteflika, avec qui Saïd Sadi a affirmé avoir pris ses distances, semble non seulement hors de cause, mais il en tire profit. Car, pendant que les autres sont éclaboussés par toute cette boue qui remonte inexorablement, le chef de l’Etat conforte sa légitimité à l’extérieur, à défaut d’une forte légitimité interne. Il s’en va à la rencontre de George Bush, qui a le double avantage d’être l’homme le plus puissant du monde et de symboliser le martyre en ce début de siècle. Abdekka et George vont devenir des amis, ce qui comptera certainement dans le jeu interne en Algérie.
Il est cependant devenu absurde de dire aujourd’hui, après une décennie de drames et de souffrances, que c’est tel groupe qui manipule tel autre dans l’affaire Saïd Sadi, et que tel clan en tire profit pour renforcer son pouvoir. C’est un discours qui n’a plus de sens. Certes, il y a bien des cercles et des faiseurs d’opinion pour admirer le coup médiatique de Sadi, affirmer qu’il est habile, qu’il réussit à se mouvoir admirablement dans les arcanes tortueuses du système. Mais cela ne peut occulter le reste, beaucoup moins reluisant : que vaut le génie de Sadi face à la déliquescence de l’Etat, à la Kabylie qui part en lambeaux ? Que représente le bénéfice qu’il en tire devant les treize morts de Relizane ?
On a la nette impression que c’est tout le pays qui a perdu ses repères. « Il ne sait plus différencier ce qui est important de ce qui est secondaire », nous a déclaré une sociologue. « Treize morts à Relizane, ce sont treize familles à l’abandon, c’est un douar entier privé de ses éléments qui ont le plus de vitalité », dit-elle. Cela n’empêche guère Bouteflika de se rendre aux Etats-Unis, ni les autres de vaquer à ce qui semble être leur occupation première : comploter et s’enrichir.
Le pays a ainsi créé de nouvelles règles de fonctionnement, non codifiées. Ce nouveau comportement a transformé le jeu. Sont dépassés de nombreux concepts avec lesquels l’Algérie a vécu une décennie dramatique. Les démocrates n’ont plus droit à ce label, eux qui ont cautionné et soutenu un système qui a mené le pays à la dérive. Même les islamistes n’ont plus droit à cette appellation, eux qui ont fait de l’islam, un repoussoir. Les intellectuels, incapables d’imposer un vrai débat, la presse, impuissante à informer les Algériens de ce qui se passe dans leur pays, la société civile, devenue un simple appendice de légitimation du pouvoir, tout ce monde se trouve, d’une manière ou d’une autre, déclassé, parfois obsolète, souvent à côté des vrais sujets.
L’affaire Sadi le confirme totalement. Seules les retombées politiciennes de l’affaire intéressent les acteurs politiques, en attendant de voir qui va chuter et qui va le remplacer, et comment se placer au mieux auprès du prochain chef. Par contre, peu de gens s’intéressent au fond de l’affaire : des institutions militaires ou sécuritaires vivent à côté de la loi, font et défont les gouvernants, traitent les citoyens de manière totalement inacceptable ; de l’autre côté de la barrière, une société qui ne trouve aucun recours, contrainte de se réfugier dans l’émeute, seul moyen pour elle de se faire entendre.
Dans un tel désordre de la pensée, il devient impossible de promouvoir la réflexion. Seul l’extrême a droit à la parole. Y compris, quand il présente l’archaïsme comme solution ultime ou quand il affirme qu’une dictature, en bonne et due forme, est devenue nécessaire. Le mot de la fin revient finalement à Saïd Sadi. Il est remarquable quand il prône la décentralisation et affirme, à propos de la Kabylie, que l’idée d’un « paradis local » est absurde. Il est totalement à l’opposé, quand il expose son martyre et affirme, sur la tête de sa mère, découvrir que la SM est revenue. Est-elle jamais partie ?