En Algérie, le roi est nu

En Algérie, le roi est nu

Habib Souaidia, Le Monde, 16 avril 2001

DEPUIS que mon livre La Sale Guerre (La Découverte) est paru, une violente polémique s’est déclenchée, visant à décrédibiliser mon témoignage sur le rôle des forces spéciales de l’armée algérienne dans la guerre qui ensanglante mon pays depuis 1992. Des dizaines d’articles ont été publiés, en Algérie et en France, utilisant tous les moyens, y compris les plus bas. On a dit que mon livre contenait de « monstrueuses invraisemblances » (Mohamed Ghoualmi dans la page Débats du Monde du 13 mars). Que j’avais été « manipulé » par mon éditeur (l’hebdomadaire Marianne, 19 février), ce que je démens formellement. Que j’étais l’instrument d’un complot contre l’armée algérienne, organisé, au choix, par les islamistes, la DGSE, l’Internationale socialiste et même… Vivendi ! Que j’étais un « voleur », un « terroriste » et même que j’avais été « acheté avec de grosses sommes » (Rachid Boudjedra, Le Matin, 22 février)…

Cette campagne est la poursuite de la guerre médiatique menée depuis des années par le service d’action psychologique du DRS algérien (l’ex-Sécurité militaire), que dirige le colonel Hadj Zoubir. Ce service a réussi à enrôler de nombreux journalistes algériens et à manipuler l’information de façon à occulter la responsabilité des forces de sécurité dans les violences, pour les attribuer uniquement aux terroristes islamistes. Je ne dis pas que tous ceux qui mettent en cause mon témoignage sont manipulés. Mais je dois constater qu’au-delà des préjugés et des insultes, personne n’a remis en cause le tableau général que j’ai tenté de donner du fonctionnement de l’armée. Les dizaines de faits précis que je rapporte n’ont fait l’objet que de rares contestations.

Parmi celles-ci figureraient « deux erreurs qui créent la suspicion », selon le journaliste Francis Ghilès (Le Monde du 24 mars). Il conteste d’abord que le général Ali Boutighane (partisan d’une réconciliation avec les islamistes) ait pu être assassiné, en 1995, parce qu’il n’avait pas de gardes du corps : selon lui, ce général « a toujours refusé toute protection ». Mais il n’y a là aucune « erreur ». Le jour où une enquête impartiale sera menée, j’indiquerai qui sont les témoins absolument fiables dont je tiens cette information. Ils expliqueront comment le général Boutighane s’était vu refuser, quelques jours avant son assassinat, une protection armée, et pourquoi la cause immédiate de sa mort a sans doute été l’enquête qu’il menait sur une affaire de corruption impliquant de hauts responsables de la marine.

La seconde « erreur » concernerait la fameuse affaire dite « de l’Amirauté » (février 1992) lors de laquelle un commando islamiste attaqua le commandement des forces navales (CFN), tuant quatre militaires. J’explique dans mon livre qu’il s’agissait d’une « provocation particulièrement tordue » de la Sécurité militaire.

Pour M. Ghilès, « la vérité est autre ». D’abord, parce que l’attaque a eu lieu à la base navale d’Alger et non au siège du CFN, distant de 800 mètres, dit-il, sous-entendant que je parle de ce que je ne connais pas. Mais j’ai expliqué que l’attaque visait « l’Amirauté », lieu regroupant le CFN, la base navale et d’autres bâtiments de la marine, très proches les uns des autres. Il est ridicule de voir là une contradiction. Ensuite, parce que, selon M. Ghilès, l’élève-officier Djnouhat, complice de l’attaque, n’aurait pas été arrêté en 1991 comme je le dis, mais en 1994 : je maintiens tout ce que j’ai écrit à ce sujet, qui m’a été rapporté en détail par Djnouhat lui-même, que j’ai connu en prison (mais aussi par un autre témoin dont je n’ai pas parlé). L’article de M. Ghilès comporte des précisions (comme le prénom de Djnouhat) qui, à ma connaissance, n’ont jamais été publiées : je me demande bien, neuf ans après les faits, quelles sont ses sources.

Le « massacre de Douar Ez-Zaatria » : j’ai raconté comment mes supérieurs, une nuit de mars 1993, m’avaient demandé d’escorter avec mes hommes un camion transportant une vingtaine d’éléments de mon unité et du DRS, déguisés en combattants islamistes, jusqu’à quelques kilomètres de ce village, proche d’Alger. Le camion avait ensuite, seul, poursuivi sa route dans sa direction. De retour à la caserne, j’ai compris, par l’un des membres du commando, qu’ils venaient de commettre un massacre. Après la parution de mon livre, des journalistes algériens (El Watan, 19 février) et français (Le Nouvel Observateur, 29 mars) ont affirmé qu’ils n’avaient trouvé aucun témoin d’une telle tuerie à Zaatria. Je ne peux rien dire du sérieux de ces enquêtes. Mais ce que j’ai vu de mes yeux – ce commando de militaires se faisant passer pour des islamistes – je le maintiens absolument. Et j’affirme qu’ils ont massacré des civils dans les environs de Zaatria, sinon dans le village lui-même.

Une autre critique précise qui m’a été faite à ce jour concerne l' »affaire de la Renault Express » : j’ai raconté comment, en mai 1995, j’ai arrêté, près de Lakhdaria, le conducteur d’un tel véhicule, qui y avait caché une importante somme d’argent. Le général Chibane, commandant de notre secteur opérationnel, m’a demandé de lui remettre le véhicule, l’argent et le suspect. J’apprendrai plus tard que ce dernier avait été retrouvé égorgé, que l’argent avait disparu et que la voiture était devenue un véhicule de service. Mais, le 28 février dernier, un homme a « spontanément » témoigné, lors d’une conférence de presse à Alger : c’était lui l’homme de la Renault Express, et j’avais donc menti. J’ai pu voir son visage à la télévision : ce n’est pas lui que j’avais arrêté. Le DRS aurait-il la faculté de ressusciter les morts ?

J’attends en tout cas que l’on me présente Mohamed Moutadjer, les frères Boussoufa, les frères Bairi et bien d’autres (réputés « disparus »), dont j’ai raconté comment, en 1994, ils ont été assassinés par des officiers de mon régiment. A moins que l’on ne prétende que c’est moi qui les aurais tués… Dans ce cas, je suis prêt à comparaître, devant une juridiction algérienne indépendante (cela n’existe pas aujourd’hui) ou devant un tribunal pénal international : je donnerai tous les noms des officiers de la chaîne de commandement, du général Mohamed Lamari aux lieutenants assassins, qui ont permis ces crimes. Et j’apporterai les preuves de leurs responsabilités.

Quant à l’officier-écrivain Yasmina Khadra, qui, « durant huit années de guerre, n’a jamais été témoin -du- moindre massacre de civils susceptible d’être perpétré par l’armée » et affirme que tous l’ont été par les GIA (Le Monde du 13 mars), je sais qu’il ne faisait pas partie des forces spéciales quand j’y étais et qu’il n’a jamais été le témoin des tortures et des tueries dont j’ai rendu compte : par quel miracle peut-il affirmer que les militaires ne sont responsables que de « dérapages isolés » et faire semblant d’ignorer que les GIA sont largement manipulés par le DRS ? Pour moi, Yasmina Khadra fait partie de ces nombreux officiers « HTM » (« hchicha taalba ma’icha » : « une herbe qui ne demande qu’à pousser »), comme on appelle en Algérie ceux qui préfèrent ne se poser aucune question.

Toutes ces accusations ne me surprennent pas, car je connais de l’intérieur le système de pouvoir des généraux mafieux algériens. Je demande simplement que la vérité soit faite et que les coupables des crimes, militaires, islamistes ou autres, soit jugés et châtiés. Les journalistes libres peuvent contribuer à la vérité. Mais seule une commission d’enquête indépendante – qui devra être internationale vu l’état de la justice de mon pays – permettra que justice soit rendue. Quant à moi, je me battrai jusqu’au bout dans ce but.

Habib Souaïdia est ancien sous-lieutenant des forces spéciales de l’armée algérienne.

 

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