Redha Malek: «Le pouvoir prépare le terrain pour d’autres explosions sociales»

 

REDHA MALEK, PRESIDENT DE L’ALLIANCE NATIONALE REPUBLICAINE

«Le pouvoir prépare le terrain pour d’autres explosions sociales»

Par Amine Lotfi, El Watan, 24juin 2002

Le taux d’abstention aux législatives du 30 mai dernier a été si considérable que même le pouvoir a été obligé de l’admettre. Est-ce une évolution du système ?
Le taux d’abstention 54 % selon les chiffres officiels, sans compter un million de bulletins nuls était tellement élevé que le pouvoir ne pouvait faire autrement que de le reconnaître. Encore faut-il relativiser cet accès de sincérité, car les chiffres avancés ne reflètent pas tout à fait l’ampleur du désastre. C’est bien d’avouer que la participation a été faible 46 % , mais cet aveu n’est pas fait pour sauver la validité de ces élections compromises par une désaffection quasi générale. Certes la Constitution reste muette sur le minimum de participation exigible, mais politiquement ça fait problème.
Vous avez appelé, sans être entendu, au report des législatives qui viennent d’avoir lieu…
Deux raisons ont motivé notre décision : 1) La situation en Kabylie, où le scrutin du 30 mai était condamné d’avance. Il ne fallait donc pas jeter davantage d’huile sur le feu. Un report aurait été largement justifié et aurait probablement rendu les esprits plus perméables à une solution.
2) Nous voulions marquer notre claire opposition à une pratique devenue courante, qui consiste à organiser des élections à l’ère du multipartisme avec les méthodes du parti unique. Nous avions jusqu’ici joué le jeu, mais notre participation aux élections législatives de 1997 nous a laissé un goût amer. La fraude et l’arbitraire y avaient régné en maître. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire n’a jamais vu le jour. Allions-nous poursuivre dans la même voie, comme si de rien n’était ? Et puis, il y a cette politique des quotas où les partis au pouvoir se taillent à l’avance la part du lion sans qu’ils aient et pour cause ! présenté un bilan de leur mandat. A moins de devenir des opportunistes patentés, les complices, toute honte bue, d’une forfaiture à ciel ouvert, nous devions dire non à cette immense dérive. Un non catégorique qui n’est rien d’autre qu’une protestation contre une politique sans âme et sans imagination, peu faite pour susciter l’adhésion des bonnes volontés.

Pourquoi cette méthode ne vous a-t-elle pas paru définitivement inacceptable que pour le scrutin du 30 mai dernier ?
Il faut bien qu’arrive le moment où l’on arrête le recours à cette pratique des quotas et de la fraude. Cette cuisine électorale, où l’on gonfle un parti et dégonfle un autre, nourrit une double crise : celle de la représentativité et celle du militantisme. On ne choisit pas les vrais militants qui apportent quelque chose, qui se battent pour une idée, une conviction, mais des gens qui, fantasmant sur la fonction d’élu, la ravalent à une source unique de prébendes et d’enrichissement éclair. Pour la représentativité, on sait dans quelle piètre estime le peuple tient ses élus. Mille d’entre eux ont maille à partir avec la justice, dont 500 croupissent dans les prisons. C’est pour cela qu’avant d’aller aux élections, il fallait d’abord nettoyer les écuries d’Augias. Sinon les opérations électorales tournent automatiquement à la foire d’empoigne, se transforment en souks de la corruption où le tribalisme et le clientélisme font la loi.

Comment expliquez-vous alors le retour en grâce du FLN qui s’est présenté comme le continuateur du FLN des années nationalistes ?
Le FLN de la période héroïque et le FLN de maintenant sont deux choses radicalement différentes. C’est vrai qu’on a essayé de faire appel à des universitaires pour améliorer le label du parti, mais ce n’est pas suffisant. Le FLN a besoin de militants et non pas de simples diplômés. Il ne suffit pas d’injecter des diplômés dans un parti pour le rendre plus efficace et plus représentatif. La réforme du FLN est d’abord celle des mentalités. Dans le contexte actuel, cela semble difficile. A moins de sauter le pas et de partir sur des bases nouvelles en changeant de sigle.

Est-ce qu’il vous paraît, à vous, que le gouvernement issu de ces élections aura les moyens de régler les diverses crises qui agitent le pays ?
Les conditions pour que le gouvernement puisse apporter réellement quelque chose de nouveau sont malheureusement inexistantes. La situation est même beaucoup moins favorable pour le gouvernement qu’il y a cinq ans. Parce que plus le temps passe, plus on reste figé, et plus les problèmes s’aggravent. Tant que la vision et la volonté politiques feront défaut, nous continuerons à tourner en rond.

Mais est-ce que vous considérez que c’est aussi le FLN qui a été désavoué par les millions d’Algériens qui n’ont pas été aux urnes le 30 mai et qui représenteraient le vivier du pôle républicain et démocratique ?
Il y a des Algériens qui aiment leur pays de façon très consciente. Et je ne dis pas que ceux qui ont voté le 30 mai n’aiment pas leur pays. Mais la prise de conscience, dans ce cas, est quelque chose de fondamental et le pouvoir doit en tenir compte. Ce sont des pans entiers de la société qui veulent que le pays avance, qu’il y ait un Etat de droit sur lequel on puisse compter et qu’on cesse ces palinodies qui consistent à dire aujourd’hui blanc et demain noir, et ainsi de suite. Pour l’instant, on est pris dans une espèce de vent de sable dans lequel tout se brouille devant nous.

Comment voulez-vous dans ces conditions relancer l’économie, redresser la justice, juguler le chômage, impulser la réforme de l’éducation, rendre l’espoir aux Algériens en proie au doute et à la peur d’un avenir incertain ?
Mais on n’a pas le sentiment que le pouvoir ait pris acte de ce vaste potentiel dans lequel vous placez les plus grands espoirs. Il ne pourra pas gouverner sans lui. Les élections du 30 mai n’ont pas eu de caution démocratique. L’ANR ne les a pas cautionnées. On va nous dire : «On s’en passe et ça n’aura aucun impact.» C’est un tort, parce que ce sont ces millions d’Algériens dont nous faisons partie qui donnent au pays son la, ses repères. Ce ne sont pas les islamistes ou les trotskistes. Le vrai label, c’est celui de la République démocratique tournée vers la modernité et ancrée dans la nation. Si cette vocation moderniste et démocrate est absente, les dérives continueront de plus belle.

Est-ce que vous partagez l’analyse de ceux qui affirment que l’Assemblée issue des dernières élections ne décidera de rien, car c’est en fait le président qui détient tous les pouvoirs ?
Cette Assemblée a été mal élue et cela affaiblit notablement ses capacités. Ceux qui l’ont cooptée gardent la haute main sur les décisions. C’est une Assemblée qui n’a pas de pouvoir et qui plus est n’est pas représentative. Et l’un des péchés rédhibitoires du pouvoir actuel est l’absence de dialogue, de concertation et d’ouverture sur la société. Il ne consulte en fait, et de façon très formelle, que ceux qui lui renvoient son propre écho. Le président de la République n’a consulté, par exemple, que des gens qui étaient déjà dans une Assemblée, elle aussi mal élue. Il n’y a pas en Algérie que cette Assemblée. Il y a d’autres formations, d’autres personnalités avec lesquelles il aurait dû, en cette période de crise, prendre langue. L’Etat, je l’ai déjà dit, ne peut se suffire de l’islamisme mou et du conservatisme flasque et considérer tous les autres courants comme quantité négligeable. Mais cette quantité négligeable représente des idées qui sont imposées par une évolution historique. Après quarante ans d’indépendance, l’Algérie est confrontée à des mutations d’envergure, qui se résument dans une aspiration irrépressible à une véritable citoyenneté où l’homme algérien puisse récupérer pleinement sa dignité et participer réellement, et non en théorie, à l’édification de son pays. Passer à côté de cette mutation, dont les prémices ont fait leur apparition en Kabylie, c’est se condamner tout simplement à l’immobilisme et fermer les portes de l’espoir.

N’est-ce pas, selon vous, un facteur qui accentue les tensions politiques qui paralysent le pays ?
Les forces de progrès qui existent dans la société piaffent parce qu’elles ne voient pas venir le bol d’oxygène. Il n’y a qu’à prendre l’exemple de la Kabylie qui a bougé et qui a opéré une brèche dans ce dispositif bureaucratique tendant à maintenir le statu quo et à asphyxier les forces de renouveau. En persistant dans cette attitude, le pouvoir prépare le terrain pourd’autres explosions.