Le procès Nezzar contre Souaïdia s’ouvre en février à Paris

Le procès Nezzar contre Souaïdia
s’ouvre en février à Paris

Djamel B., Le Matin, 7 octobre 2001

« Je savais en déposant plainte contre Souaïdia que le procès allait prendre une dimension politique, et cette évolution ne m’effraie nullement », déclare au Matin l’ex-ministre de la Défense, le général-major Khaled Nezzar, qui jure que si la plainte n’avait pas été enregistrée avant les attentats du World Trade Center (New York) et du Pentagone (Washington), jamais elle ne l’aurait été aujourd’hui. « J’ai assez d’amour-propre et de sens du respect pour les 6 000 victimes de ces deux attentats terroristes et aussi d’arguments à faire valoir devant la justice, fut-elle d’un autre pays, pour ne pas paraître comme un opportuniste ou un homme qui saisit une conjoncture aussi douloureuse pour en profiter ». La liste des témoins rendue publique le fait sourire. « Il est normal, dit-il, que le pion Souaïdia et ses commanditaires rappliquent avec les partisans de Sant’Egidio. ». Nezzar promet de porter son combat républicain et l’arrêt du processus électoral dans le « jardin français », selon son expression. Retour sur un procès « historique ». Des enjeux de politique intérieure algérienne seront débattus à Paris.

Nezzar : « Derrière Souaïdia, les partisans du retour du FIS »
Le procès intenté par Nezzar à la 5e et à l’ancien sous-lieutenant Habib Souaïdia, auteur de La Sale Guerre paru en février 2001 aux éditions La Découverte de François Gèze aura lieu les 12, 13 et 19 février prochain selon un calendrier fixé mardi dernier par la XVIIe chambre du tribunal de grande instance de Paris. Maîtres William Bourdon et Antoine Comte, les deux avocats-conseils de Souaïdia ont communiqué la liste de trente-cinq témoins (sept présentés comme anciens officiers de l’armée dont le commandant Samraoui, et deux anciens ministres sous Hamrouche, dont Ghazi Hidouci) qu’ils entendent faire intervenir lors du procès qu’ils veulent celui du régime algérien. « Par ses témoignages et sa détermination personnelle à mener jusqu’au bout le combat pour la vérité et la justice, Souaïdia tient à faire reconnaître que ce procès dépasse largement sa seule personne, de même que la généralité des mises en cause de Nezzar montre que ce dernier se pose en défenseur de l’ensemble du pouvoir algérien et des actes dont celui-ci est responsable », lit-on dans un communiqué des éditions La Découverte rendu public vendredi. « Tous ces témoins ont donné leur accord pour attester de la pertinence et de la véracité de l’analyse de Souaïdia sur la nature du pouvoir réel en Algérie : la place prééminente qu’y occupe la haute hiérarchie de l’armée, la responsabilité de cette hiérarchie dans les très graves violations des droits de l’Homme survenues en Algérie depuis 1988 et dans les circuits de corruption, et le rôle particulier du général Khaled Nezzar », affirment les deux avocats français. Dans son livre vendu à plus de 70 000 exemplaires, Souaïdia met en cause l’armée dans les massacres de civils, dont certains n’ont jamais eu lieu comme celui de Zaâtria, commune de Mahelma dans la wilaya d’Alger. Une vingtaine de morts, selon l’auteur de La Sale Guerre. Selon le communiqué de La Découverte, Nezzar reproche notamment à Souaïdia le fait d’avoir déclaré entre autres : « Cela fait dix années qu’il n’y a pas de président (en Algérie), plus même. Il y avait des généraux, ce sont eux les politiciens, ce sont eux les décideurs, c’est eux qui ont fait cette guerre. Ce sont eux qui ont tué des milliers de gens pour rien du tout. Ce sont eux qui ont décidé d’arrêter le processus électoral, c’est eux les vrais responsables (). Je ne peux pas pardonner au général Massu et au général Aussaresses les crimes qu’ils ont commis, comme je ne peux pas pardonner au général Nezzar, ex-ministre de la Défense. Il faut qu’on juge les coupables () Ce sont les ex-déserteurs de l’armée française qui ont mené le pays vers l’anarchie, vers la faillite. » Souaïdia et Gèze affirment que ce procès « n’aura pas pour objet de juger les crimes commis ces dernières années en Algérie, quels qu’en soient les auteurs. » Ces crimes, disent-ils, « relèvent d’autres instances et sans doute d’un tribunal pénal international ad hoc ».
Le 22 août dernier, le général Khaled Nezzar avait annoncé dans une conférence de presse organisée à la maison de la presse Tahar-Djaout d’Alger qu’il avait chargé ses avocats du « barreau de Paris et du barreau d’Alger de déposer plainte devant la juridiction française compétente » pour défendre ses droits et intérêts contre ce qu’il appelle une « orchestration médiatique » menée par « quelques officiers totalement obscurs ou radiés de l’armée », dont le but serait de « déshonorer l’armée à travers ses anciens serviteurs et redorer le blason ensanglanté de leur idéologie d’un autre âge ». « Par-delà ma personne, la cabale entend également jeter le discrédit sur les hautes fonctions qui furent les miennes durant une époque cruciale de l’histoire du pays. C’est pourquoi je décide de poursuivre le dénommé Habib Souaïdia, un repris de justice qui n’est qu’un pion sur un grand échiquier dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants, tant il est aveuglé par son esprit revanchard et qui, lors de l’émission  » Droit d’auteurs « , spécial Algérie, diffusée par la chaîne française la Cinquième le 27 mai 2001, a porté atteinte à mon honneur et à ma considération par des allégations et imputations à caractère diffamatoire », déclarait Khaled Nezzar. La Sale Guerre n’intéresse pas outre mesure Nezzar. « L’ouvrage ne me critique pas personnellement et ne porte aucunement atteinte à mon honneur et à ma considération », affirme-t-il. Nezzar est formel. Toutes ces agitations actuelles à l’extérieur du pays relayées par un certain discours politique au niveau national cachent des vélleités du FIS. « On veut remettre le Fis sur selle », avertit-il. « Pourquoi sont particulièrement ciblés, s’interroge-t-il, ceux qui ont mis fin au processus électoral en janvier 1992 ? »
Le procès de février prochain aura comme arrière-plan les accusations du coauteur de La Sale Guerre. Mohamed Sifaoui, ex-journaliste algérien qui a opté pour l’exil, accuse François Gèze « d’avoir supprimé du livre des passages relatifs à la responsabilité des islamistes dans de nombreux attentats pour dédouaner les terroristes islamistes de leurs crimes et incriminer davantage les militaires ». Une chose est sûre, avec ce procès, la fameuse question « Qui tue qui ? » a des chances de revenir encore une fois au-devant de l’actualité dans l’Hexagone même si, entre temps, il y eut les attentats de New York et de Washington.

 

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