Le procès en diffamation du général Khaled Nezzar contre M. Habib Souaïdia

Communiqué de presse des Éditions La Découverte

Algérie : le procès en diffamation du général Khaled Nezzar contre M. Habib Souaïdia, en février 2002 à Paris, sera le premier grand procès du régime militaire algérien

Le mardi 2 octobre, la 17e chambre du Tribunal de grande instance de Paris a fixé aux 12, 13 et 19 février 2002 les audiences du procès en diffamation intenté par le général Khaled Nezzar contre La Cinquième et M. Habib Souaïdia, ancien officier de l’armée algérienne (de 1989 à 1999) et auteur de l’ouvrage La sale guerre, paru en février 2001 aux Éditions La Découverte.

Ancien élève des écoles militaires françaises de Strasbourg et Saint-Maixent, M. Nezzar, né le 27 décembre 1937, est passé dans les rangs de l’ALN dans les dernières années de la guerre d’indépendance. Diplômé de l’École d’état-major de Frounzee à Moscou (1964-1965), puis de l’École de guerre de Paris (1975-1976), il a été commandant des forces terrestres de novembre 1986 à novembre 1988, puis chef d’état-major de l’armée jusqu’au 27 juillet 1990, date à laquelle il a été nommé ministre de la Défense du président Chadli Bendjedid. Après l’interruption du processus électoral de janvier 1992, dont il revendique avoir été l’un acteur essentiel, il devient membre du Haut comité d’État (HCE), présidence collégiale qui dirige le pays, et conserve son portefeuille de la Défense jusqu’au 10 juillet 1993.

Le 24 août dernier, M. Nezzar a assigné La Cinquième et M. Souaïdia pour  » diffamation  » en raison des propos tenus par ce dernier lors de l’émission  » Droits d’auteur  » diffusée par la Cinquième le 27 mai 2001. M. Nezzar reproche notamment à M. Souaïdia d’avoir déclaré :  » Cela fait dix années qu’il n’y a pas de président [en Algérie], plus même. Il y avait des généraux, ce sont eux les politiciens, c’est eux les décideurs, c’est eux qui ont fait cette guerre. C’est eux qui ont tué des milliers de gens pour rien du tout. C’est eux qui ont décidé d’arrêter le processus électoral, c’est eux les vrais responsables. […] Je ne peux pas pardonner au général Massu et au général Aussaresses les crimes qu’ils ont commis, comme je ne peux pas pardonner au général Nezzar, ex-ministre de la Défense. Il faut qu’on juge les coupables. […] Ce sont les ex-déserteurs de l’armée française qui ont mené le pays vers l’anarchie, vers la faillite.  » M. Nezzar a tenu à préciser dans son assignation que ce sont bien ces propos qu’il incrimine, et non l’ouvrage La sale guerre,  » qui ne le critique pas personnellement et ne porte aucunement atteinte à son honneur et à sa considération « .

Lors de l’audience de fixation du 2 octobre, les avocats constitués par M. Souaïdia, Mes William Bourdon et Antoine Comte, ont indiqué que Me Mahmoud Khelili, avocat au barreau d’Alger et président du Syndicat national des avocats algériens, serait à leurs côtés pour assurer la défense de leur client. Et qu’ils souhaitaient faire citer en défense au moins trente-sept témoins lors du procès, dont on trouvera ci-après la liste. Tous ces témoins ont donné leur accord pour attester de la pertinence et de la véracité de l’analyse de M. Souaïdia sur la nature du pouvoir réel en Algérie : la place prééminente qu’y occupe la haute hiérarchie de l’armée, la responsabilité de cette hiérarchie dans les très graves violations des droits de l’homme survenues en Algérie depuis 1988 et dans les circuits de corruption, et le rôle particulier du général Khaled Nezzar.

La personnalité des premiers témoins qui ont accepté d’être cités en défense par les avocats de M. Souaïdia (leur nombre exact dépendra des contraintes de temps déterminées par le tribunal) témoigne de la volonté de ce dernier de mener jusqu’au bout le combat pour la vérité et la justice qu’il a engagé en publiant son livre, et de la qualité des soutiens qu’il a reçus. Figurent notamment parmi eux des responsables d’organisations de défense des droits de l’homme (comme Me Patrick Baudouin, Mme Nassera Dutour et M. Kamel Daoud), des universitaires (comme Mmes Anna Bozzo, Véronique Nahoum-Grappe, Fatiha Talahite et Tassadit Yacine, MM. Lahouari Addi, François Burgat, Bruno Étienne, Mohammed Harbi, Werner Ruf et Pierre Vidal-Naquet), des journalistes (comme Mmes Florence Aubenas, Nicole Chevillard, José Garçon, Salima Ghezali, MM. Jean-Baptiste Rivoire et Jean-Pierre Tuquoi), d’anciens responsables politiques algériens (comme MM. Ghazi Hidouci et Omar Benderra), ainsi que des officiers dissidents de l’armée algérienne (comme MM. Ali Baali, Ahmed Chouchen, Hacine Ouguenoune, Mohamed Samraoui), lesquels apparaîtront pour la première fois à visage découvert devant un tribunal.

Par ces témoignages, par sa détermination personnelle, M. Habib Souaïdia tient à faire reconnaître que ce procès dépasse largement sa seule personne, car ses propos ne font que refléter les convictions de l’immense majorité du peuple algérien sur la nature du pouvoir militaire (le slogan  » Pouvoir assassin !  » est devenu le leitmotiv des nombreuses manifestations de ces derniers mois). Et cela d’autant plus que la généralité des propos critiqués par M. Nezzar montre que ce dernier se pose bien en défenseur de l’ensemble de ce pouvoir et des actes dont celui-ci est responsable. M. Souaïdia entend bien que ce procès n’aura pas pour objet de juger les crimes commis ces dernières années en Algérie, quels qu’en soient les auteurs (adeptes de l’islamisme extrémiste ou de l' » éradication  » de celui-ci et de ses partisans supposés) : ces crimes relèvent d’autres instances et sans doute d’un tribunal pénal international ad hoc. Mais il entend aussi que le procès en  » diffamation  » que lui intente M. Nezzar puisse être l’occasion de contribuer à l’établissement de la vérité, pour qu’un jour, justice soit faite, et que son pays retrouve enfin la paix.

À Paris, le 5 octobre 2001

Pour tout contact avec M. Souaïdia : service de presse des Éditions La Découverte, Mme Pascale Iltis (01 44 08 84 22, [email protected]).

Liste des témoins ayant accepté de déposer au procès de M. Khaled Nezzar contre M. Habib Souaïdia, à la date du 5 octobre 2001

Samir Abdi, Officier de l’armée algérienne
Lahouari Addi, Sociologue
Messaoud Allilli, Officier de l’armée algérienne
Florence Aubenas, Journaliste
Ali Baali, Officier de l’armée algérienne
Patrick Baudouin, Avocat
Abdelali Belazzoug, Ancien officier de l’armée algérienne
Omar Benderra, Consultant
Anna Bozzo, Historienne
François Burgat, Sociologue
Nicole Chevillard, Journaliste
Ahmed Chouchen, Officier de l’armée algérienne
Kamel Daoud, Professeur de médecine
Nassera Dutour, Sans profession
Bruno Étienne, Professeur des universités
José Garçon, Journaliste
François Gèze, Éditeur
Salima Ghezali, Journaliste
Mohammed Harbi, Historien
Hamid Hasni, Officier de l’armée algérienne
Ghazi Hidouci, Économiste
Ferdinando Imposimato, Avocat
Baudouin Loos, Journaliste
Salima Mellah, Journaliste
Rachid Mesli, Avocat
Véronique Nahoum-Grappe, Ingénieur de recherches
Hacine Ouguenoune, Officier de l’armée algérienne
Bernard Ravenel, Enseignant
Jean-Baptiste Rivoire, Journaliste
Werner Ruf, Politologue
Mohamed Samraoui, Officier de l’armée algérienne
Fatiha Talahite, économiste
Jean-Pierre Tuquoi, Journaliste
Pierre Vidal-Naquet, Historien
Tassadit Yacine, Anthropologue
Nesroulah Yous, Artiste
Mohamed-Larbi Zitout, Commerçant