Contre-offensive des détracteurs de la « sale-guerre »

En Algérie, dans les deux premiers jours qui ont suivi la parution du livre de Habib Souaidia « La sale guerre », l’expectative régnait, et les journaux algériens lui trouvaient même un certain intérêt exprimé par des questionnements curieux et parfois bienveillants.

Mais par la suite, le rouleau compresseur a été mis en branle. C’est à qui, parmi les journalistes, est le plus virulent, diffamatoire et insultant. Des contrevérités sont produites depuis, quotidiennement, par des prétendus collègues, co-détenus, habitants de la région de Lakhdaria, dans la tradition des faussaires algériens qui nous ont habitués aux faux barrages, aux faux maquis, aux fausses barbes et aux faux témoignages, etc. Il y a toujours des éléments vrais truffés de mensonges comme le montre une des dernières découvertes en date autour de l’affaire Omar Chikhi.

Exactement le même scénario fut mis en oeuvre lors de la publication de « Qui a tué à Bentalha » de Nesroulah Yous pour discréditer les témoins, les traiter d’imposteurs, de menteurs, de complotteurs, de criminels, voire de terroristes.

Les journalistes qui ne versent pas dans l’intoxication sont tout bonnement censurés.

Cette énorme mise en scène actuelle qui dépasse le cadre du témoignage de Souaidia à proprement parlé fait appel à toutes sortes de registres des plus grossiers et vulgaires. Une relecture du catalogue de « recommandations » relatives au « traitement de l’information à caractère sécuritaire » que les ministères de l’Intérieur et de la communication avaient imposé aux médias en 1994 montre bien les pressions pesant sur la presse dite « indépendante » en Algérie. Voir aussi l’interview de Salima Ghezali faite par algeria-interface et celle de Abdou Benziane publiée par Le Monde.

Les tentatives de diversion et de manipulation (et les menaces à peine cachées) sont nombreuses pour tenter de désorienter ceux qui doutent de « la version autorisée ».

aw

—————————————————————————————————-

Le Matin, 1er mars 2001

Souaïdia : une  » affaire « 
pour lever la  » ligne rouge « 
La communication de Mahieddine Amimour est trop  » neutre  » pour ne tenir que de la médiocrité qui caractérise son secteur depuis des années.

Paru le 8 février aux éditions La Découverte, le livre de Habib Souaïdia a paradoxa-lement réussi à s’imposer aux médias d’ici et d’ailleurs comme un élément incontour-nable dans le débat sur l’Algérie, le terrorisme qui la ronge et la crise qui la taraude. Un tel  » succès  » dont s’auréole l’ouvrage tient-il seulement à son contenu qui, il est vrai, n’est pas dénué de sensationnel mais dont la caractéristique essentielle reste, de l’avis de la majorité de ses lecteurs, cette incroyable légèreté qui transparaît tout au long de l’écrit ?
La question est requise, aujourd’hui que certains des  » faits  » narrés par Souaïdia ne résistent plus devant des mises au point formelles apportées par des témoins oculaires des massacres que l’auteur de La Salle Guerre a tenté d’imputer à l’Armée.
L’ouvrage de l’ex-sous-lieutenant des forces spéciales de l’ANP a indéniablement bénéficié de  » coups de pouce  » à commencer par celui donné, dès la parution du bou-quin, par les médias de l’Hexagone. Mais il n’y eut pas que ces derniers pour faire de La Sale Guerre un livre-événement, un livre-repère.
Il y eut aussi le silence officiel en Algérie et, pis encore, certaines tentatives de ri-poste si grotesques que l’on se demande si elles n’étaient pas plutôt destinées à mon-trer une Algérie incapable de contredire les graves accusations contre son armée. Une manière comme une autre d’accabler celle-ci pour mieux amadouer ses chefs et les amener, à plus ou moins court terme, à lever les  » lignes rouges  » devant l’avancée islamiste vers la prise du pouvoir. Jusqu’à la récente sortie du général Lamari, tout concourait en effet à mettre l’Algérie devant une situation de fait accompli : la diplo-matie sclérosée de Belkhadem comme la communication muette de Amimour ont sans doute convaincu le chef d’état-major de l’ANP qu’il devait lui-même, au nom de son institution,  » aller au charbon « .
Ce faisant, il a montré toute la profondeur du fossé qui sépare la dimension irréver-siblement républicaine de l’Armée, qu’il a tenu à rappeler dans son ordre du jour aux troupes, et le projet auquel Belkhadem adhère avec une conviction affichée depuis le  » contrat de Rome  » jusqu’à ses plus récentes déclarations faites avant sa nomination par Bouteflika au poste de ministre d’État, ministre des Affaires étrangères (lire l’article de Djamel B.). Comment donc ne pas conclure à des complicités quand on constate l’exclusion des Boudjedra, Khadra, des Latifa Benmansour des médias pu-blics au profit de psychologues anonymes qui s’essaient, en guise de réactions suppo-sées démentir les allégations de Souaïdia, à dresser de lui – et à distance ! – un profil de  » personnalité tourmentée  » ? Non, la communication de Madhiedine Amimour, celui-là même qui reproche à la presse indépendante de ne pas être neutre (lire l’article de Youcef Rezzoug), cette communication-là est  » trop neutre  » à l’égard de cette campagne anti-algérienne pour ne tenir que de la seule médiocrité qui caractérise le secteur depuis des années. Saïd Chekri

La face cachée de Amimour
L’Algérie est-elle si vulnérable qu’un livre  » insignifiant « , édité à l’étranger, puisse porter  » atteinte à sa stabilité  » ? Il est vrai que la campagne faite à ce livre a dépassé l’imaginaire, mais quelle a été la riposte de l’État pour rétablir la vérité si ce n’est quelques écrits maladroits parus dans la presse publique ? Ni le ministre de la Com-munication n’a osé une réplique au nom du gouvernement qui aurait épargné au minis-tère de la Défense de réagir par la voix du général du corps d’armée Mohamed Lamari, ni la télévision, dirigée par Habib Chawki, ne s’est sentie concernée en tant que média public pour faire un travail professionnel, qui aurait pu éclairer l’opinion sur les véri-tables enjeux de cette campagne dirigée contre l’institution militaire. Invité par la télé-vision El-Djazira à l’émission hebdomadaire  » Bila houdoud  » pour défendre la posi-tion officielle de l’Algérie, Mahieddine Amimour, ministre de la Communication, a décliné l’invitation alors qu’une semaine auparavant le plateau de cette même émis-sion a été  » offert  » à Abbas Aroua, l’un des dirigeants du parti dissous à l’étranger et l’auteur d’un livre intitulé Chronologie et vérités sur les massacres. Ce refus n’aurait pas été significatif s’il n’y avait pas eu, lors de cette émission, l’intervention à partir d’Alger du journaliste chroniqueur Saâd Bouakba qui a déclaré que  » les massacres sont perpétrés par l’État et les groupes armés « . C’est le même discours que Habib Souaïdia, auteur de La Sale Guerre, et Nasroulah Yous, signataire de Qui a tué à Ben-talha ?, ont tenu lors de l’émission en intervenant à partir de Paris. Il y a quelques mois, Saâd Bouakba a été désigné par le ministre de la Communication pour représen-ter les journalistes algériens au congrès de l’Union des journalistes arabes qui a eu lieu à Amman. Le secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ) a refusé de participer à ce congrès protestant contre le fait que le ministère envoie  » ce chroni-queur pour représenter les journalistes algériens tout en lui octroyant des frais de mis-sion provenant de l’argent du contribuable « . Bouakba exprime en réalité une position de  » neutralité  »  » non neutre « . Une constante dans les prises de position de Amimour par rapport à la crise que traverse l’Algérie. Une thèse que le ministre de la Communi-cation a développée dans un entretien accordé au début du mois décembre dernier à la radio britannique BBC. Il y a souhaité que les médias étrangers ajoutent des qualifica-tifs d’appartenance  » aux courants politiques ou à une obédience idéologique, tels que laïque « , lorsqu’ils citent les journaux algériens comme source d’informations sécuri-taires. Pour Amimour, les titres indépendants ne sont pas neutres. Mais quelle neutrali-té revendique-t-il ?
Et quelle neutralité devrait être celle des journaux indépendants ?
La plupart de ces journaux ont fourni aux lecteurs un travail professionnel conjugué à une prise de position tranchée quant aux tentatives de disculper les terroristes islamistes de leurs crimes. Mais cette presse, qui se bat pour la survie de l’État et de la République, a été toujours dans le collimateur de Amimour qui a affirmé, dans la même interview accordée à BBC, qu’il comptait  » instaurer des mécanismes régissant la publication de l’information sécuritaire « . Les écrits de Amimour, avant qu’il ne soit ministre, dans le journal El-Ahrar sont là pour prouver qu’il n’a jamais porté dans son cur la presse indépendante. L’épée de Damoclès pèse toujours sur elle, particulièrement maintenant avec le projet de loi de code pénal qui réserve de sévères sanctions contre les journalistes et les publications. L’ENTV sous Amimour, et concernant la campagne médiatique déclenchée par la publication de La Sale Guerre, s’est distinguée par une émission dont l’animateur n’a cité ni l’auteur du livre ni les promoteurs de cette campagne, se limitant à dire  » certaines tentatives  » et à désigner  » certaines parties « . Où sont les principes du professionnalisme, du service public et, enfin, de la défense des institutions de l’État ? A quoi sert donc un ministère de Communication qui ne communique pas ou, s’il lui arrive de réagir, c’est pour reproduire les  » tares  » de ceux qui le dirigent en s’attaquant à la presse indépendante ou en proposant de nouveaux interdits pour mieux asphyxier la liberté d’expression ?
Youcef Rezzoug

Algérie-Kosovo-Irak : comment les laveurs de cerveaux mettent l’assassinat de civils sur le compte des armées locales
Révélations sur les maîtres de l’intox
Canal + a levé le voile sur les agissements des manipulateurs de la communication : ils réussissent à disculper les vrais coupables, en in-venter de nouveaux et vendre toutes les guerres, toutes les causes et toutes les idées. Ils l’ont fait pour le Kosovo, ils l’ont fait pour l’Irak. Ils le font aujourd’hui pour l’Algérie à travers les  » révélations  » de Souaïdia et de Yous Nasroullah. Suivez le guide de l’intox.

Edifiant documentaire que celui présenté par Canal + le mardi 23 janvier et rediffusé plusieurs fois par la suite, dans le cadre de l’émission  » 90 minutes  » : il y est fait éta-lage de toutes les supercheries dont ont été victimes les journalistes et l’opinion publi-que sur la guerre du Kosovo. Ce même magazine qui eut à présenter, un mois avant, un travail très discutable sur l’affaire Matoub, mettant notamment en cause le RCD et le député Aït Hamouda, s’est formidablement racheté par une enquête professionnelle sur les agissements des grands communicateurs de l’Occident qui ont manipulé, à leur insu, les journalistes du monde entier. Un formidable retour sur l’intox, avoué hum-blement et décrit brillamment par Luc Hermann et Gilles Bovon. L’histoire d’une énorme duperie : les reporters de la planète ont rapporté et défendu les mensonges dic-tés par les grands communicateurs, américains notamment, venus au secours du porte-parole de l’OTAN, Jammy Shea, qui était embarrassé par les bavures de l’aviation al-liée qui venait de bombarder les civils au village de Korisa, bavure qui a coûté la vie à 87 civils albanais. Jammy Shea, devant les questions pressantes des journalistes, ne savait quoi répondre. Avouer la bavure et risquer de voir l’opinion se retourner en fa-veur de Milosevic ? Pas question. Il fallait aller jusqu’au bout du  » scénario serbe  » et accabler Belgrade. La Maison-Blanche dépêche alors à Bruxelles des spécialistes de  » la communication améliorée « , les spin doctors, de brillants cerveaux payés pour inventer des thèses fausses mais crédibles. Leur nom ? James Rubin et Jonathan Prince, anciens conseillers de Bill Clinton, Joe Lockhart, porte-parole de la Maison-Blanche. Se sont joints à eux quelques conseillers de Tony Blair. Leur mission : re-tourner l’opinion contre Milosevic, minimiser les bavures de l’OTAN et diaboliser efficacement le pouvoir serbe. Cela fut fait magistralement. Avec des procédés
critiquables, mensongers mais efficaces : des informations délibérément gonflées, orientation des journalistes sur de fausses pistes mais surtout invention de nouvelles thèses. Planchant toute la nuit sur la bavure de Korisa, les spin doctors sortirent avec une parade qui fit la une de tous les journaux : les victimes ont été réellement tuées par l’OTAN, mais c’est parce qu’elles avaient été utilisées comme  » boucliers humains  » par les Serbes. Tout le monde s’engouffra dans la brèche et le répéta à qui mieux mieux. On sut, quelques mois plus tard, grâce à l’enquête d’Amnesty International, qu’il n’y eut jamais de  » bouclier humain  » à Korisa, mais c’était trop tard. L’idée avait fait son chemin et était devenue une vérité dans la tête des gens.
Les spin doctors ont  » vendu  » une autre thèse : le  » plan fer à cheval  » qui aurait été préparé à l’origine par les Serbes pour expulser massivement les Kosovars. Ce prétendu plan, dévoilé par le ministre allemand de la Défense, se révéla être un faux fabriqué dans le but de retourner l’opinion allemande qui était hostile aux bombardements de l’OTAN. Et ce fut un général allemand éminent, Heinz Loquai, qui dévoila la supercherie. Aujourd’hui, Heinz Loquai, a perdu son emploi. Et la guerre du Kosovo s’est  » bien vendue « , au prix de multiples mensonges. En 1991, les spin doctors ont pu diaboliser efficacement Saddam Hussein et présenter le régime comme un régime d’exterminateurs : exterminateurs d’opposants, de Kurdes, de populations récalcitrantes Tout indique que ce marketing guerrier est aujourd’hui appliqué à l’Algérie. Le but : retourner l’opinion contre l’Armée algérienne en vendant l’idée que les militaires sont aussi coupables de massacres de civils. Et toujours la même idée : donner de l’Armée algérienne l’image d’une armée d’exterminateurs. La procédure est en marche avec des produits pivots : les livres de Habib Souaïdia et de Yous Nasroullah, les pétitions et autres appels à une enquête internationale La machine continuera de tourner jusqu’à ce que les résultats politiques soient obtenus. Les spin doctors ont convenu de s’occuper de l’Algérie.

Lahouari K.

Les vraies convictions de Belkhadem
Abdelaziz Belkhadem, le ministre des Affaires étrangères, fait une lecture  » singulière  » de la campagne menée par certains médias contre l’institution militaire depuis quelques semaines à l’étranger, particulièrement en France. Il n’y voit qu’une campagne visant à  » semer le doute quant à la capacité de notre pays à se réconcilier « . Comme pour donner la preuve à ses compagnons de Sant’Egidio qu’il n’a pas changé, même en devenant ministre d’État, Belkhadem exhorte – comme le ferait n’importe quel ministre des Affaires étrangères d’un pays qui vit normalement et qui ne subit aucune agression ou pression étrangère, – les diplomates à  » promouvoir l’image de l’Algérie, à défendre ses intérêts et à s’intéresser davantage à notre communauté à l’étranger « . Les représentants à l’étranger de l’État algérien sont ainsi chargés de ven-dre la concorde civile version Bouteflika qui n’exclut pas de promulguer une autre amnistie pour les terroristes et priés de ne pas se mêler à cette  » campagne « . L’homme qui a exprimé aux ayatollahs sa disponibilité à collaborer, un matin de jan-vier 1992, ne voit nullement une quelconque tentative visant à  » affaiblir  » l’armée. Alors que les dirigeants du parti dissous,  » dopés  » par le discours réconciliant de Bou-teflika, relancent en Algérie la question du  » Qui tue qui ? « , il n’estime même pas  » utile  » d’ordonner à ses services d’informer les médias nationaux sur le dossier Souaïdia qui a été remis aux représentants du panel en l’été 1998, au même titre, pour reprendre le général Lamari, que  » ceux des éléments condamnés pour des infractions commises dans le cadre de l’accomplissement d’un service commandé « . Même les ONG internationales ont eu leur copie. Pour plusieurs observateurs, ce silence, qualifié de  » lourd et calculé « , viserait un double objectif : affaiblir la grande muette d’abord, pour rendre ensuite, maintenant qu’il est établi que la classe politique est  » tétanisée et discréditée « , la solution islamiste  » incontournable « . Belkhadem qui avait dit  » non  » à l’arrêt du processus électoral en 1992, et qui a vu en la venue de Wafa de Taleb Ibra-him un  » plus dans le paysage politique national « , a toujours déclaré que le FIS a été dissous administrativement seulement. Une loi dite de concorde nationale qui ne serait, selon les islamistes, que la deuxième étape de la concorde civile est quasiment annon-cée pour les prochains mois. De tous les diplomates algériens en poste à l’étranger et sollicités pour certains d’entre eux par des médias qui voulaient en savoir davantage sur Souaïdia, un seul a osé parler. Ghoualmi, l’ambassadeur algérien dans la ville la plus convoitée par nos diplomates, Paris, a qualifié le livre de Habib Souaïdia d' » imposture « .
Djamel B.

Ces voix contraires qui se font entendre
Les enjeux politiques recentrés
Après une sorte de banalisation de la situation politique marquée par la réitération de la concorde civile élargie à la concorde nationale, qui a nourri bien de polémiques au sein de la coalition avec une remontée des islamistes, une pluie d’événements s’est abattue, aggravant la confusion politique qui a ouvert les champs de communication aux voix irréductibles du terrorisme islamiste. En l’espace de deux jours, les 8 et 9 février, deux  » brûlots  » ont fait resurgir la question du  » Qui tue qui ?  » en France : la sortie aux éditions La Découverte de La Sale Guerre de Souaïdia et la déclaration du groupe d’intellectuels français (sous la griffe de personnalités intellectuelles, entre au-tres Pierre Bourdieu et Pierre Vidal-Naquet les mieux connus en Algérie). Le lien entre les deux écrits est manifeste. L’argumentaire de la déclaration repose sur le  » témoignage  » de Souaïdia.
Des voix contraires à ces manipulations idéologiques, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, n’ont pas tardé à s’exprimer et à démonter les mécanismes de cette machination politico-médiatique. Elles sont globalement de trois ordres : militaire, intellectuelle, religieuse, journalistique, associative et gouvernemental.
La riposte militaire vient de l’écrivain Yasmina Khadra qui, après avoir levé le mys-tère de sa signature, s’est clairement prononcé en apportant un démenti formel sur les  » vérités  » de La Sale Guerre en opposant de l’intérieur de l’Armée son ancienneté, son grade, son éthique et sa personnalité intellectuelle à la courte carrière entachée de points noirs de Souaïdia :  » Une personne qui a exercé uniquement deux ans dans un même endroit à la tête d’une petite unité et qui a passé deux fois plus de temps en pri-son ne peut avoir ce niveau d’information.  » Les écrits littéraires de Moulessehoul, alias Yasmina Khadra, sont en même temps des récits authentiques sur les massacres terroristes vécus sur le terrain de la lutte antiterroriste et ne peuvent souffrir de com-plaisance ou prêter à polémique. Dans le même entretien accordé à El Watan du same-di 17 février, il a lancé ce défi au Monde qui a publié l’appel des  » intellectuels  » :  » Je n’ai jamais lu, vu, découvert ou mis la main par mégarde sur un document incitant les militaires à tuer ou à exercer des exactions sur la population civile. « 
Ce témoignage, bien sûr, n’entre pas dans les directives éditoriales de La Décou-verte ni dans la ligne de la bible des intellectuels français, Monde.
A cette voix qui a fraîchement révélé son identité, la sortie médiatique du chef d’état-major a rompu non seulement le silence officiel mais aussi et surtout le ton de la polémique, situant les véritables enjeux de la déstabilisation dans leur dimension poli-tique. Le général de corps d’armée, Mohamed Lamari, a recentré les ingrédients de cette grossière manipulation dans ses visées politiques au-delà des faits divers dont le projet  » inavoué  » est de  » saper la cohésion dans les rangs de l’armée et des corps de sécurité dans le but évident de renforcer la subversion et la conforter dans ses objectifs politiques jusqu’ici interdits ou hors de portée « .
Les réactions outre-mer, en France, ont eu également la même fermeté dans la dénonciation des deux écrits. Dans les colonnes du Matin, Jean Tabet, fondateur du réseau Curiel et membre du mouvement international antifasciste a été l’une des premières voix françaises qui a riposté à la machination du  » Qui tue qui ?  » en axant ses propos sur un fait majeur : la diversion de La Sale Guerre attribuée aux militaires algériens n’est autre qu’une volonté de réhabiliter le Fis ; réhabilitation qui se confirme de plus en plus dans la logique de la concorde nationale. L’hebdomadaire Marianne, représenté par Jean-François Kahn qui vient d’initier un débat sur cette question à Paris avec la participation du quotidien Le Matin représenté par Hassan Zerrouky, a apporté un démenti vigoureux que de nombreux Algériens composant l’assistance ont partagé ; démenti renforcé par l’absence des deux invités : François Gèze, le directeur général des éditions La Découverte, éditeur de La Sale Guerre, signataire de la déclaration et le journaliste du Monde Tuquoi qui a consacré une une élogieuse à Souaïdia dont la  » reculade  » est significative.
En Algérie, par la voix de l’un de ses intellectuels les plus représentatifs, Rachid Boudjedra, la polémique est également replacée dans la logique de la concorde civile qui a ouvert la voie à ce genre de grossières manuvres. Pour l’auteur de Le Fis de la haine qui a été censuré par Le Monde, cette mascarade participe de la vision néocolo-nialiste qui ne démord pas et qui trouve confort dans les visées de déstabilisation isla-miste :  » Il y a un parti anti-algérien puissant, manipulé () Ce sont des courants politi-ques et intellectuels qui, globalement, ont la haine de l’Algérie  » Dans son hommage à l’Armée, Boudjedra précise qu’il est contre la concorde civile et la concorde nationale qui  » permettent aujourd’hui aux terroristes un regain d’existence politique « , a-t-il souligné dans les colonnes du Matin. D’autres voix citoyennes se sont fait entendre : celle de l’association du CCVJ (Comité de coordination pour la vérité et la justice) qui, lors d’une conférence de presse tenue à la maison de la presse Tahar Djaout, a tenu à démentir les allégations de Souaïdia sur les prétendus massacres de Zaâtria en 1993. Une voix forte s’est également exprimée sous la forme d’une mise au point : celle de l’archevêque d’Alger, Mgr Tessier réagissant à la déclaration accusant les forces de sécurité algériennes du massacre des moines de Tibhirine :  » Les sept moines, c’est le GIA. « 
Toutes les voix contraires à Souaïdia et aux auteurs de la déclaration ont eu la même riposte qui peut être résumée ainsi : c’est une manuvre de déstabilisation qui vise la réhabilitation des islamistes en les dédouanant de leurs crimes pour en attribuer la paternité à l’armée
Rachid Mokhtari

Comment le discours et la pensée uniques ont force de loi en France
Retour sur un débat
Le débat du lundi
26 février 2001 organisé par Marianne à Paris a montré une chose : La Sale guerre et l’excessive médiatisation dont il a bénéficié n’ont convaincu que leurs auteurs, les-quels ont refusé d’en débattre. Pourtant, ce débat se déroulait à Paris, ville qui est loin d’être un terrain conquis à l’avance.
François Gèze a refusé. Contacté, José garçon de Libération a également refusé, a-t-on appris de la bouche de Jean-François Kahn. D’autres personnalités et des journalis-tes proches des thèses de Gèze ont également décliné l’invitation. En revanche, les médias, notamment les télés, continuent à ne diffuser qu’un seul discours : celui qui accuse l’armée.
Trois exemples de cette manipulation de l’information, ou plutôt de cette campagne de désinformation. D’abord France 3 a sollicité Mohamed Sifaoui et lui a proposé de l’interviewer, de faire passer l’interview à laquelle répondrait Habib Souaïdia en direct du plateau. Sifaoui a, bien sûr, refusé et proposé d’être invité à l’émission pour une confrontation en direct. Ce que, bien sûr, France 3 a refusé. Deuxième exemple : Jean-François Kahn a été interviewé durant une demi-heure par le  » Vrai journal  » de Karl Zero.
L’entretien n’est pas passé. En revanche, François Gèze et Habib Souaïdia ont été longuement interviewés. Sans contradicteurs.
Troisième exemple édifiant. Les rescapés de Bentalha se sont rendus en février der-nier au siège de Libération. Durant plus d’une heure, on les a écoutés et enregistrés. Pas une seule ligne n’a paru dans les colonnes du journal. En revanche, Nesroullah Yous a eu droit à un article pour son livre et un entretien pour dire sa  » vérité « . Le même Yous était interviewé le soir même par France 2 !
Tout ce qui contredit la thèse en vigueur – à savoir c’est l’armée qui tue – est élu-dé, évacué. Ni Le Monde, ni Libération, ni les radios et télés ne donnent la parole à ceux qui défendent une thèse contraire. Ces médias ne veulent entendre que ce qu’ils veulent bien entendre. Dès lors qu’un journaliste ou un écrivain s’inscrit en faux, même pour ceux qui n’acceptent ni les islamistes ni le pouvoir actuel, mais pour qui, néanmoins, ce sont les islamistes qui tuent, les portes se ferment irrémédiablement. Yasmina Khadra est en train d’en faire les frais. J’en conclus que dans le pays qui se targue d’être celui du débat libre et du pluralisme, le discours et la pensée uniques ont force de loi dans les médias les plus en vue.
En revanche, ces mêmes médias n’ont pas hésité à monter au créneau quand le parti néonazi de Haïder est arrivé au pouvoir en Autriche. Articles, reportages, points de vue n’ont pas manqué pour dénoncer la menace fasciste sur l’Europe. Le gouvernement français était interpellé afin qu’il refuse de collaborer dans le cadre de l’Union européenne avec l’Autriche, de faire pression sur les chrétiens-démocrates autrichiens pour qu’ils cassent leur alliance avec le parti de Haïder. Même tollé lorsqu’il s’agit des attentats commis par le Hamas palestinien qui, selon ces mêmes médias, menace le processus de paix. Là, également, il est reproché à Yasser Arafat de laisser faire, voire de ne rien entreprendre pour collaborer avec les services de sécurité israéliens pour neutraliser le Hamas, dont on se plaît à rappeler que c’est un parti intégriste financé par l’Iran et qui a des liens avec Oussama Ben Laden.
S’agissant de l’Algérie, le ton change. L’islamisme est déculpabilisé. Il est reproché aux militaires de les avoir empêchés de prendre le pouvoir en cassant le processus électoral, qualifié de  » coup d’État « . Le terrorisme islamiste, selon eux, n’est qu’une riposte à l’arrêt du processus électoral.
Le GIA est manipulé, disent-ils, par les services algériens. Les colonnes des jour-naux sont ouvertes aux dirigeants du FIS qui expliquent que le pouvoir est derrière les actes terroristes. Mais quand l’un d’eux, Anouar Haddam en l’occurrence, revendique les attentats, comme ce fut le cas pour celui du boulevard Amirouche, Libération ne donne pas l’information et Le Monde la publie sous forme de brève de quelques lignes écrasée par une multitude d’autres brèves.
On peut ainsi, à l’infini, citer de nombreux exemples de ce traitement partial de l’information sur l’Algérie.
Dès lors, comment ces médias, qui ne développent qu’un seul discours et qui refu-sent de voir que le FIS est porteur d’un projet de société totalitaire – il suffit de lire son programme ou les déclarations de ses responsables, comme l’entretien de Bouk-hamkham dans le jeune indépendant du 14 février -, peuvent-ils affirmer qu’ils trai-tent de l’Algérie de façon objective et impartiale ? Finalement, le livre de Souaïdia n’est pas une si mauvaise chose à condition que l’on en débatte publiquement, argu-ments contre arguments ! Mais accepteront-ils ?

Hassane Zerrouky

 

Un témoin apporte un démenti à certains propos de Souaïdia
 » Je suis bel et bien vivant ! « 
Chaque jour apporte une nouvelle réaction des personnes citées dans le livre de Ha-bib Souaïdia. Après le témoignage des habitants de Zaâtria, une autre personne citée dans le livre, précisément aux pages 151 et 152, se manifeste et dément catégorique-ment ce que dit l’auteur du livre. Il s’agit de Mohamed Berrouag, chauffeur d’un grand commerçant de Relizane Medjadi Djilali.
Selon l’auteur de La Sale Guerre, une Renault Express, immatriculée dans la wilaya de Relizane, aurait été repérée au mois de mai 1995 aux environs de Lakhdaria et fut soumise à un contrôle de routine.
La vérification du véhicule aurait permis la découverte de 6,5 millions de dinars (650 millions de centimes). Après avoir contacté sa caserne, Souaïdia aurait reçu l’ordre du général Chibane de conduire le suspect à la caserne. Ce qu’il a accompli. Après avoir conduit le suspect et le  » butin  » auprès du général susnommé, il lui aurait même demandé de lui signer une décharge qui mentionnerait l’arrestation d’un suspect portant une importante somme d’argent. Une demande qui aurait essuyé un net refus en plus du flot d’injures. L’auteur du livre affirme ensuite que le conducteur de la Re-nault Express aurait été retrouvé égorgé deux semaines plus tard dans les environs de Lakhdaria.
Ce récit aurait pu passer comme authentique ; seulement un ami du commerçant en question, Mohamed Boukhedia, qui vit en France a lu le livre et s’est aperçu que l’auteur relatait la mésaventure très connue d’un de ses amis. Et le déroulement de cette mésaventure était tout autre. Il prend contact avec son ami et le met au courant. Il lui envoie même un exemplaire du livre pour vérifier par lui-même. Après avoir mesu-ré la gravité des allégations de Souaïdia, Mohamed Berrouag a décidé de démentir pu-bliquement l’auteur de La Sale Guerre.  » C’est vrai que j’ai été arrêté par cet officier le 28 ou le 29 mai 1995 vers 11 h du matin. J’avais en ma possession exactement 652 millions de centimes. Il m’a gardé près de trois heures au niveau du barrage, puis m’a conduit à la caserne où un commandant fut chargé de mon interrogatoire.  » Mo-hamed Berrouag explique à son interlocuteur qu’il est chargé de livrer cet argent à un client de son patron résidant à M’sila car le transfert de la somme par la banque ne lui aurait pas permis d’effectuer une transaction dans les délais prévus. Le chauffeur de l’Express aurait été gardé la nuit à la caserne pour vérifier la véracité de ses propos. Son patron fut contacté par l’ANP et on lui a demandé de se présenter à la caserne de Bouira. Il s’est exécuté et c’est ainsi qu’il a pu récupérer son argent et son véhicule intacts. La fin de l’histoire était tout bonnement fictive. Au-delà du démenti public, Berrouag Mohamed a même annoncé aux nombreux journalistes présents, hier, à la conférence de presse qu’il a animée qu’il enclenchera une action judiciaire contre ce  » menteur « . Répondant à la question des journalistes qui lui demandaient comment il a pu se rappeler le visage de l’officier, il dira :
 » Je saurai l’identifier entre mille personnes, j’ai passé trois longues heures avec lui. « 
Ghada H.

Souaïdia-Bouteflika : un même discours
Par Mohamed Benchicou

Comme une lettre à la poste. L’appel de Blida lancé par le président Bouteflika est passé comme une lettre à la poste. Pourtant, le chef de l’État n’y annonçait pas moins que la prolongation du  » pardon  » aux terroristes et, surtout, la prochaine tenue d’un référendum populaire, probablement avant l’automne, pour imposer  » légitimement  » un second Sant’Egidio et contourner les adversaires civils ou militaires de la solution islamo-réconciliatrice. Bouteflika, qui s’obstine à revenir à janvier 1992 et qui n’ignore pas que des résistances sont réelles au sein de la société et de l’armée, s’entête à leur opposer le poids de la  » légitimité populaire « , quitte à truquer le verdict des urnes ou à présenter un éventuel  » non  » comme le fruit de la pression des géné-raux.  » Pour la concorde nationale, je descendrai dans la rue s’il le faut, je ne laisserai aucune institution me barrer la route. « 
Bouteflika désigne du doigt ses adversaires. La vraie bataille ne fait que commen-cer. Armes privilégiées : l’intox, la désinformation et le silence. Le président de la Ré-publique bénéficie, pour cette tâche, du travail efficace des ministres, deux islamo-baâthistes nommés à la communication et aux affaires étrangères, Mahieddine Ami-mour et Abdelaziz Belkhadem, chargés l’un et l’autre de faire basculer l’opinion dans le camp de la réconciliation avec les islamistes (lire en pages intérieures les articles sur le jeu caché de ces deux ministres). Mais Bouteflika jouit aussi et surtout de formida-bles relais extérieurs engagés dans la promotion de la  » solution négociée  » et qui sont d’une redoutable efficacité.
Vous lirez dans le dossier que nous vous proposons aujourd’hui comment les experts occidentaux de la communication sont parvenus, au Golfe ou au Kosovo, à vendre à l’opinion publique les thèses qu’ils désirent utiliser comme supports psychologiques préalables à une agression militaire. Appliqué à l’Algérie, le marketing politique des spindoctors entend obtenir l’élimination des chefs militaires de la sphère de décision en les présentant comme une oligarchie d’assassins qui bloque le processus de réconciliation avec les islamistes et qui entretient les tueries pour se maintenir au pouvoir. Habib Souaïdia et Yous Nasroullah l’écrivent, médias français et nouveaux groupes d’intellectuels européens et américains le répètent. Mais c’est aussi ce qu’on lit sur El Moudjahid, sous la dictée des hommes de Bouteflika ! Trois commentaires rédigés à la Présidence de la République et publiés hier par le quotidien gouvernemental dévoilent le jeu de Bouteflika et reprennent exactement les idées des pétitionnaires de Paris : la violence terroriste serait à la fois le fait des islamistes et des militaires. El Moudjahid désigne les premiers comme les  » tenants de l’obscurantisme  » et les seconds comme les  » tenants de la diabolisation « , les deux étant  » les tenants de la violence  » dont l’éditorialiste de la Présidence de la République explique qu’  » ils sont aussi bien portés par le maintien d’une situation de confusion politique pour préserver leurs privilèges que confortant une situation de violence pour empêcher le redressement et le renouveau.  » (1) Avant de décrocher cette grave affirmation :  » l’actualité récente a montré combien la capacité de nuisance des uns et des autres était encore importante.  » (2) L’actualité récente ? Les  » révélations  » de Souaïdia, bien sûr et celles de Yous Nasroullah incriminant les forces de sécurité dans les massacres de la population. Les deux brulôts deviennent des références pour le cercle présidentiel qui se réjouit ainsi peu ou prou de la campagne d’intox qui sévit en Europe. Et le discours de Bouteflika se déploie en parfaite harmonie avec la propagande anti-ANP. Voilà qui explique à la fois la censure du texte du général Lamari par l’ENTV et le mutisme officiel affligeant devant les calomnies de Souaïdia. Le journal de Bouteflika pour qui  » le pays a choisi la voie de la réconciliation nationale, ce qui signifie qu’aucune partie de la société ne sera exclue  » termine par une mise en garde à l’endroit des  » partisans de la diabolisation à tous crins qui empêchent que le retour à la normale ne s’opère et que les réformes essentielles ne s’accomplissent  » (3). L’Algérie s’engage dans la capitulation.
M. B.

(1), (2) et (3) : El Moudjahid du 28 février 2001

Latifa Benmansour au Matin
 » L’absence de François Gèze est un mépris pour le débat démocrati-que  » Docteur d’État en linguistique, Latifa Benmansour vient de publier son troisième roman L’année de l’éclipse aux éditions Calman-Levy.
Présente au débat organisé par Marianne sur l’Algérie, lundi dernier à Paris, elle dit dans cet entretien ce qu’elle pense de la polémique susci-tée par la parution du livre de Habib Souaïdia, La Sale Guerre.
La voix des victimes est étouffée

Le Matin : François Gèze et Jean-Pierre Tuquoi qui devaient participer au dé-bat organisé par Marianne et auquel vous avez pris part ne sont pas venus. Qu’en pensez-vous ?
Latifa Benmansour : Je pense que c’est navrant. Ils auraient pu avoir la force de-vant un parterre très intéressé pour développer leurs arguments afin d’enrichir le débat. Du fait de leur absence, il n’y avait qu’un seul son de cloche avec lequel je suis d’accord et que je respecte. Mais il aurait été intéressant d’avoir leur point de vue pour aller un peu plus loin dans ce qu’ils avancent.

Pensez-vous que leur absence a faussé le débat ?
Je pense que l’absence de François Gèze est un mépris pour le débat démocratique. Quant à Jean-Pierre Tuquoi, je crois qu’il y avait une clause, à savoir qu’il ne partici-pera que si le directeur de la Découverte participe en personne. De sa part, je ne pense pas qu’il y ait un mépris du débat. Cela dit, le directeur de la Découverte ne fait qu’affirmer qu’il est sur une seule ligne, celle de Sant’Egidio et des réconciliateurs. Il n’y a qu’à voir ce qu’il publie sur l’Algérie alors que, par ailleurs, il publie des livres très intéressants sur la Tunisie, le Front national de Le Pen. Or sur l’Algérie, il ne fait que souligner son parti pris. C’est dommage pour les gens qui étaient là hier, c’est dommage pour les Français qui souhaitent s’informer. Gèze doit donc prendre ses res-ponsabilités parce que, quelque part, il met en danger les démocrates algériens, mais aussi les démocrates français parce qu’il fait le lit, à son insu, du Front national. Je l’ai rappelé au cours du débat organisé par Marianne, à savoir que Le Pen qui a toujours dit qu’il serait au pouvoir le jour où le FIS prendrait le pouvoir en Algérie et qui ver-rait l’arrivée massive en France de cinq millions d’Algériens. Je me demande alors si François Gèze se rend compte de la gravité de la situation ; qu’il se reprenne un peu et qu’il publie des ouvrages d’Algériens qui ne sont impliqués ni avec les uns ni avec les autres pour faire le contrepoids s’il veut que l’on accorde du crédit à sa parole parce que, pour moi, à l’heure actuelle, elle n’a pas de crédit.

Mais alors qu’est-ce qui explique ce parti pris ?
J’aurais souhaité entendre François Gèze. J’étais venue pour ça et pour lui poser cette question qui est pour moi nodale : comment se fait-il que cet éditeur qui, en principe, doit être de notre côté, soit en train quelque part de creuser notre tombe ? En effet, tous les textes qu’il a publiés sur la Tunisie – Mon ami Ben Ali, le livre de Taoufik Ben Brik – sur le Front national au sujet duquel il a publié des textes majeurs sont à l’opposé de ce qu’il propose sur l’Algérie où il ne donne qu’un seul son de cloche : celui des pro-islamistes, voire celui des islamistes. Mais on ne se laissera pas faire

C’est-à-dire
Eh bien, on se défendra : un livre contre un livre. J’invite les Algériens à publier des livres, des témoignages, des contre-enquêtes Car si on se laisse faire, on va nous ren-dre totalement muets – c’est ce qu’ils cherchent – et, en second lieu, ils sont en train de nous mettre véritablement en danger. Et ça, je pense que c’est trop grave pour un pays démocratique.

Quand vous dites :  » ils nous mettent en danger « 
Je m’explique : ils mettent les démocrates en porte-à-faux. Si on est contre les isla-mistes, donc on ne peut être, nous les démocrates, qu’avec l’armée et la sécurité mili-taire. Je trouve que ce sont des accusations trop graves. Je trouve que ce n’est pas ren-dre justice aux journalistes qui sont morts dans l’exercice de leur fonction, ce n’est pas rendre justice aux milliers d’Algériens massacrés par les islamistes, et ils le disent. Moi-même, j’ai un cousin qui a été assassiné dans un faux barrage. Sa mère, qui est ma tante, pouvait très bien dire face au corps de son fils âgé de trente ans – et rien ne pouvait l’en empêcher – que c’est l’armée qui a assassiné son fils qu’elle a récupéré dans un état terrifiant. Pourtant, elle a dit que son fils est tombé dans un faux barrage du GIA.
Elles sont des milliers de mères qui le disent et elles n’ont pas droit à la parole en France. On ne cherche même pas à les écouter ! François Gèze, donc, par son parti pris, est en train d’étouffer la voix de ces centaines de milliers d’Algériens. Je trouve cela trop grave.
Entretien réalisé par Hassane Zerrouky

Entretien avec Rachid Tlemçani
 » Un État manipulateur est incapable de riposte « 
Rachid Tlemçani est enseignant chercheur à l’Institut des sciences po-litiques et des relations internationales de l’Université d’Alger. Il est l’auteur d’une contribution dans le Dictionnaire du vote pour ce qui concerne l’Algérie, ouvrage récemment paru chez Puf sous la direction de Pascal Perrineau et de Dominique Reynié. Il a publié en 1999, aux édi-tions El Hikma, État, Bazar et Globalisation sous-titré L’Aventure de l’infitah en Algérie, ouvrage qui est au centre des enjeux politiques en Algérie. Il tente, ici, un regard d’ensemble sur les principaux événements liés à la conjoncture du moment.

Le Matin : L’absence de riposte des intellectuels algériens aux derniers écrits qui ont fait resurgir la question du  » Qui tue qui ? « , la déclaration du groupe d’intellectuels français, La Sale Guerre de Souaïdia est, en dehors de rares voix, manifeste. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Rachid Tlemçani : Dans une telle conjoncture politique marquée par des manipula-tions idéologiques, il est difficile pour un intellectuel honnête d’apporter un jugement, une appréciation. L’intellectuel devra dépasser cette pluie d’événements en prenant du recul par rapport à la complexité de la décennie écoulée. Faute de ce regard serein, les éléments de la crise sont surestimés ou sous-estimés. De plus, on ne tient pas compte d’un fait : l’intellectuel dans notre pays est marginalisé et il est illégitime de lui de-mander d’expliquer une situation. Par ailleurs, lorsqu’il est sollicité, il est considéré comme prêt à justifier une décision politicienne. L’intellectuel algérien est mal infor-mé. Et à l’heure de la deuxième génération de la téléphonie et de la consommation de l’Internet, il est de plus en plus décalé. Cette absence de riposte peut ainsi s’expliquer, mais il y a d’autres éléments. Ce n’est là qu’une vision réductionniste. Par ce biais, l’intellectuel algérien, dans ce contexte de manipulations touchant aux enjeux de fond de la crise, je ne crois pas que le rôle de l’intellectuel soit celui d’une riposte pour conforter des individus. L’enjeu véritable étant la question de l’élite, l’intellectuel tra-vaille sur la sédimentation des faits et, partant, sur les éléments pertinents de la crise qui est une crise d’État. A ce titre, deux remarques théoriques s’imposent sur le rôle de l’intellectuel dans des situations aussi floues que complexes telles celles que vous sou-lignez : l’intellectuel organique, selon l’expression de Gramsci, et l’intellectuel de sta-tu quo. Les islamistes utilisent la théorie gramscienne. En d’autres termes, ils se veu-lent plus léninistes que Lénine.

Mais comment expliquer qu’un intellectuel comme Pierre Bourdieu, de renom-mée internationale et dont les travaux ethnologiques sur l’Algérie font autorité dans les universités, ait pu signer une telle déclaration  » brûlot  » ?
Les intellectuels français se querellent mais leur conflit a une limite : celle de l’ordre national auquel ils obéissent. Ils investissent les médias et le domaine de la recherche et cette relation à deux niveaux enrichit la base nationaliste et démocratique. Mais pour ce qui concerne l’Algérie, ils obéissent aux intérêts financiers et non aux luttes démocratiques. Ce phénomène explique la vision néo-colonialiste que Edouard Saïd a analysée dans son livre L’orientalisme paru en 1970. La quasi totalité des intellectuels occidentaux dénient la capacité de vision globale aux intellectuels tiers-mondistes. Ils mettent ces derniers dans des catalogues d’enquêteurs bien qu’ils aient obtenu leurs diplômes des plus grandes universités françaises et occidentales.
Les Français appelés communément  » les amis de l’Algérie « , devant la décomposition sociale et politique de notre pays, renforcent l’intérêt français aux niveaux économique et géopolitique.

Un autre type de riposte  » scientifique  » a émané du pouvoir. Souaïdia serait une personnalité  » tourmentée  » et d’un  » déficit transgénérationnel « . Quelle en est votre appréciation ?

La neutralité de la science est manipulée à des doses différentes. Là, c’est un cas de manipulation au premier degré qui ne peut tromper l’opinion publique. C’est aussi un exemple de manipulation sophistiquée qui nie les véritables enjeux de communication.

Entre l’État et la société, il n’existe aucun relais intermédiaire, bien que cha-que ministère possède un service de presse, de communication. Mais la question que je me pose est celle-ci : le pouvoir algérien a-t-il une stratégie de communica-tion ? Le silence et la manipulation de la neutralité de la science participent-ils de cette stratégie si tant elle en est une ?
Soustraite de la communication, la transition démocratique n’existe pas. J’appelle cet État qui ne communique pas un État sécuritaire, un nouvel ordre politique sans ac-cumulation primitive, non démocratique, soutenu par des puissances économiques dans ses formes de  » bazar « . Et cette absence d’institutions intermédiaires fait que, entre le pouvoir et le peuple, le trait d’union, c’est le bâton ou des formes de répression autrement plus symboliques. Sur ce point, l’exemple le plus significatif est le motif sécuritaire qu’invoquent les puissances occidentales pour engager des politiques d’investissement en Algérie. Or cet argument est faux dans la mesure où, en même temps, elles investissent à fond dans les hydrocarbures, c’est-à-dire dans le secteur rentier. Il faut ajouter que ces mêmes puissances ont réalisé des projets d’investissement dans des pays où la situation sécuritaire est plus accentuée que celle qui prévaut en l’Algérie.

Le discours officiel est fait d’occultations du  » réel social  » et de la nature de la crise. Les islamistes ne profitent-ils pas de ce  » silence  » pour détruire l’État na-tional ?
On ne peut expliquer la crise d’une telle amplitude en en isolant les facteurs. Je crois pouvoir dire que le terrorisme en Algérie touche à sa fin car il a atteint l’abîme de l’horreur, et c’est ce qui explique sa résurgence en massacres. Mais, en aggravant la crise, en ne l’expliquant que par ses éléments internes, en occultant ses enjeux de fond, le risque est de voir, même avec la fin du terrorisme, la disparition de l’État-nation. L’État national va dépérir et céder sa place historique à l’incohérence tribale. De ce fait, cette vision répond au projet islamiste et elle est encouragée par les puissances économiques occidentales.
Entretien réalisé par Rachid Mokhtari

Le Matin, 1 mars 2001

Qui mène « la-sale-guerre » à qui ?

La Sale Guerre n’est pas un livre comme les autres. Il est certes de la même veine que celui de Nasroullah Yous – Qui a tué à Bentalha ? – paru quelques semaines auparavant aux éditions La Découverte. Il s’en distingue pourtant par bien des aspects, dont l’identité de son auteur : un ancien sous-lieutenant de l’ANP, désormais établi en France et qui, de surcroît, est supposé connaître de l’intérieur l’Armée dont il est issu pour y avoir servi comme officier dans les rangs des forces spéciales chargées de la lutte antiterroriste. De fait, ses « témoignages » allaient faire leur effet. Le caractère sensationnel des évènements narrés par Souaïdia, conjugué à leurs implications politiques et à la conjoncture actuelle en Algérie ont vite fait de reléguer au second plan la question essentielle de savoir dans quelle mesure les faits rapportés seraient sincères ou nés dans des esprits soucieux de peser sur le cours des évènements. Le silence des représentants de l’Etat algérien, à commencer par les responsables de la communication officielle et de la diplomatie, a fait le reste : la voie était toute tracée à une levée de boucliers contre l’Armée algérienne, et les islamistes, déjà bien servis par une concorde civile devenue encore plus prometteuse par sa promotion annoncée en concorde nationale, ont de quoi se frotter les mains miraculeusement blanchies. Il s’en trouve pourtant et heureusement des voix à même d’apporter la contradiction à Habib Souaïdia. Parmi elles, celles de Boudjedra, de Khadra et d’autres encore s’élèvent et rappellent désormais au moins au devoir de vérification avant de prononcer toute sentence. Le Matin leur offre cette opportunité sans en priver l’auteur de La Sale Guerre. Puissent nos lecteurs comprendre par eux-mêmes « qui-mène-la-sale-guerre-à-qui ? »
S. C.

Souaïdia parle, Bouteflika se tait

Alors que la première édition du livre intitulé La Sale Guerre de Habib Souaïdia, un ancien officier de l’ANP, épuisée, des voix s’élèvent en Algérie et à l’étranger, particulièrement en France où des intellectuels de renom ont signé une pétition pour réclamer une commission d’enquête internationale pour identifier le « Qui tue qui ? » en Algérie et que les émirs « repentis » sèment le doute sur les auteurs de certains carnages, le pouvoir officiel, si prompt il y a quelques années à réagir pour récuser « globalement et dans le détail » cette « question », opte pour le silence. Bouteflika, le chef suprême de la grande muette garde le silence. Une attitude paradoxale. Le Président a la réputation de monopoliser les médias publics, particulièrement la chaîne de télévision, laisse Souaïdia et Yous Nasroullah avec son livre-témoignage Qui a tué à Bentalha ? montrer du doigt des militaires comme auteurs de certains carnages. Belkhadem, le patron de la diplomatie algérienne qui a longtemps défendu les thèses du FIS, le parti dissous, en fait autant. Pourrait-il faire autrement, lui le partisan du contrat de Rome qui a initié la question du Qui tue qui ? Ce silence, qui tranche radicalement avec la diplomatie algérienne des années 90 qui montait au créneau à chaque fois que des voix à l’extérieur tentaient de « dédouaner » les groupes armés islamistes, étonne observateurs et hommes politiques algériens et étrangers. Seul un officiel algérien a réagi : Ghoualmi Mohamed, ambassadeur d’Algérie à Paris, qui a qualifié à la chaîne de télévision privée française LCI d’« imposture » le livre de Souaïdia. La classe politique algérienne commence à sortir de sa torpeur. Le FLN, l’ex-parti unique, réinvente la langue de bois. Il voit en ce livre et l’agitation faite en France « un complot qui se trame contre l’Algérie dont le retour à la stabilité inquiète certains milieux français ». Un constat que font les comités de soutien à Bouteflika dans leurs manifestations publiques. L’Alliance nationale républicaine (ANR), un parti membre de la coalition gouvernementale, affirme, dans un communiqué, que l’Algérie est « en présence d’une tentative de déstabilisation des esprits et des repaires ». Le MSP, Mouvement de la société pour la paix, fait le constat de la « médiocrité » de la communication officielle. Nahnah conseille vivement aux militaires auxquels il dit sa fidélité de désigner un porte-parole officiel.
Paradoxalement, le Rassemblement national démocratique (RND) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), deux partis qui réagissaient violemment à chaque fois que le Qui tue qui ? ressurgit, se gardent de réagir même avec un communiqué laconique. Des réactions parfois individuelles de ceux qui affirment avoir connu personnellement Souaïdia et tendant à « démonter » l’auteur de La Sale Guerre sont enregistrées ici et en France. Certains iraient vers des tribunaux pour diffamation. Le Comité national contre l’oubli et la trahison (CNOT) voit en ce livre par lequel est venue toute une polémique sur le « Qui tue qui ? » une tentative d’« exonérer l’islamisme de tous les crimes barbares qu’il a commis ». Une explication que partagent plusieurs intellectuels français qui s’élèvent contre le discours « tapageur » qui fait que les « victimes se tuent elles-mêmes ». Y a-t-il un officiel qui remettra Souaïdia à l’endroit ?
Djamel B.

Sifaoui : « Gèze a triché »
Mohamed Sifaoui, journaliste algérien en exil, raconte sa rencontre avec Habib Souaïdia, l’auteur de La Salle Guerre,
et explique les raisons de ses démélés avec François Gèze, le directeur des éditions La Découverte.

Le Matin : Aviez-vous l’idée d’écrire un livre sur la situation en Algérie avant de rencontrer Habib Souaïdia ?
Mohamed Sifaoui : L’idée d’écrire un livre sur les événements tragiques que connaît l’Algérie depuis une dizaine d’années a germé dans mon esprit il y a de cela cinq ans. Je pense que les contours du drame qui frappe notre pays intéressent, en premier lieu, les Algériens eux-mêmes mais aussi l’opinion internationale. S’il est vrai qu’une partie de la presse algérienne a travaillé d’arrache-pied pour informer l’opinion, il reste plusieurs zones d’ombre, notamment en raison de l’opacité entretenue par le pouvoir au sujet de certains aspects de la crise. Est-il utile de rappeler que le pouvoir n’a jamais su, médiatiquement parlant, gérer cette guerre civile. La censure, qui a parfois visé les journaux, la langue de bois usitée par les responsables et le manque de franchise de ces derniers ont laissé le champ libre à des spéculations et à des surenchères de tout genre. Ce qui n’a pas manqué de compliquer une situation déjà ô combien complexe ! Les articles de presse et les livres publiés ici et là ont tenté tantôt de dédouaner les criminels intégristes de crimes ou bien de blanchir un pouvoir en le caressant dans le sens du poil. Je ne suis pas de ceux qui pensent que d’un côté ou d’un autre tout est blanc ou tout est noir. Objectivement parlant, je reste convaincu que si les islamistes ont mis en péril l’Etat algérien et ses institutions, à travers des actions terroristes préméditées et planifiées de longue date, la riposte des forces de sécurité n’a pas toujours su respecter les principes qui caractérisent un Etat de droit. Je pense qu’il est du devoir de tout journaliste algérien de mettre le pouvoir devant ses responsabilités. Tout Algérien est en droit d’exiger aujourd’hui des réponses claires sur un certain nombre de questions. Et pour répondre entièrement à votre question, je dirai que je réfléchis depuis plusieurs années à plusieurs projets de livres traitant de thèmes différents. Il est temps d’engager un débat sérieux et constructif et amener le pouvoir à tirer les enseignements d’une gestion catastrophique des affaires du pays pendant quarante ans. D’autant plus qu’aujourd’hui plusieurs indices montrent que le pouvoir est en train de refaire de nouvelles erreurs.
Ainsi, ma rencontre avec Habib Souaïdia n’a eu aucune influence sur mes projets. Je pensais naïvement qu’il avait un objectif similaire au mien. Je me suis trompé mais je considère que c’est un accident de parcours.

Sur quoi devait porter le livre que vous vouliez écrire ?
Comme je l’ai dit précédemment, le livre devait mettre en évidence certains aspects de la crise. Il devait, certes, mettre en évidence les atrocités perpétrées par les terroristes islamistes, mais aussi évoquer les dérapages des services de sécurité. Je pense, et c’est ma conviction, que l’islamisme armé doit être éradiqué dans le cadre du strict respect des lois de la République. Sinon on ouvre la voie à l’anarchie.
Je voulais aussi expliquer à l’opinion internationale les dessous de la crise algérienne, car je pense que la vérité a souvent été tronquée. Trop de choses ont été écrites, notamment en France, par certains pseudo-journalistes qui se sont autoproclamés « experts de la crise algérienne » mais qui en réalité ne connaissent de l’Algérie que la version rapportée par certains bonimenteurs ou autres apprentis sorciers en quête de célébrité.

Comment avez-vous rencontré Habib Souaïdia ?
Par hasard. Je l’ai croisé dans les couloirs d’une association connue sur la place. Il venait d’arriver en France et cherchait à rencontrer des journalistes pour témoigner de son expérience dans l’Armée algérienne.

A la suite de cette rencontre, le contenu de votre livre ne devait-il pas changer ?
Non. J’avais juste décidé d’utiliser son témoignage comme fil conducteur pour mon livre. Je vais, néanmoins, vous expliquer dans quel contexte j’ai pris la décision d’inclure le témoignage de Habib Souaïdia dans mon ouvrage. Au départ, tous ces journalistes qui sont en train de s’exciter autour du livre La Sale Guerre lui avaient tourné le dos. Hormis trois médias, les autres l’avaient filmé, interviewé mais ils n’ont jamais rien diffusé. Le discours équilibré qu’il tenait au départ n’a pas intéressé trop de journalistes. C’est tout de même curieux ! Cette situation l’avait frustré considérablement. Je lui ai donc proposé de me faire part de l’intégralité de son témoignage afin de l’inclure dans mon livre. Et c’est ainsi qu’est né La sale Guerre qui devait porter en quelque sorte sur les coulisses de la guerre civile.
Ce que je n’arrive pas à expliquer aujourd’hui, ce sont toutes ces informations qu’on retrouve dans la version publiée et qu’il n’avait jamais évoquées au cours de nos différents entretiens.

Quelle différence existe-t-il entre la version initiale et
la version publiée aujourd’hui ? De quoi au juste le livre a-t-il été tronqué et qu’y a-t-on ajouté ?
C’est très pervers. A partir de la version initiale, François Gèze, directeur des éditions La Découverte a, avec la complicité de Souaïdia, censuré des passages qui revenaient sur la création des groupes armés et il a rajouté d’autres passages qui accablent l’armée. Ils ont mis au conditionnel des informations vérifiées et ont affirmé des hypothèses. En somme, il y a eu un jeu d’écriture à la fois vulgaire et subtil qui a dénaturé considérablement le texte orignal. Je vous le dis honnêtement, bien qu’ayant toutes les raisons du monde pour être subjectif par rapport au pouvoir algérien, vous savez que je suis réfugié politique en France, l’honnêteté intellectuelle m’a poussé à m’élever au-dessus des considérations personnelles et faire un travail objectif, sans parti pris et sans négationnisme. Je le dis modestement : je voulais mettre tous les acteurs de la crise devant leurs responsabilités.
Malheureusement, Gèze et Souaïdia n’étaient pas mus par les mêmes considérations. Ce qui les intéressait était de me voir « pondre » un réquisitoire contre l’Armée algérienne. J’estime que mon rôle n’est pas de juger ou de condamner mais d’informer. Je ne peux, par ailleurs, me permettre de dédouaner les islamistes et de les mettre dans la position de victimes, alors qu’ils restent les véritables bourreaux du peuple algérien.

Comment expliquez-vous ces modifications ? Est-ce pour des raisons politiques ou commerciales ?
Je pense que l’éditeur est mû à la fois par un souci commercial et un autre politique. Il est vrai que le sensationnel se vend bien surtout lorsqu’il concerne l’Algérie. Par ailleurs, les opinions tranchées de François Gèze à l’égard de la crise algérienne sont connues de tous depuis longtemps. Je crois qu’il a fait à travers ce livre d’une pierre deux coups.

Alors que vous êtes déjà en procès, François Gèze vous attaque, ainsi que la revue Marianne, en justice pour diffamation. C’est dire qu’il dément vos déclarations
François Gèze m’attaque pour un crime de lèse-majesté. Il montre à tout le monde qu’il n’accepte pas la contradiction. Il se permet de porter un jugement sur un Etat souverain et sur des institutions et il n’accepte pas un avis contradictoire. C’est hallucinant, n’est-ce pas ?
Je suis à l’aise. A travers cette démarche, il me donne une preuve supplémentaire sur ses véritables intentions. Ceux qui prétendent défendre la liberté des peuples et ceux qui prétendent vouloir faire éclater la vérité sont subitement gênés, outrés et contrariés quand une liberté de ton ou une vérité les éclabousse. De toute manière, je vous assure que moi la nuit, je dors tranquille, je suis en paix avec moi-même. Je me demande si c’est son cas. J’ai entière confiance en la justice française. La loi est claire et les magistrats ne sont pas dupes. Il est clair qu’il ne me fera pas taire, ni lui ni ses amis d’ailleurs.
Je me battrai pour dénoncer la supercherie qui entoure le livre La Sale Guerre.

Souaïdia a-t-il écrit lui-même ce livre ?
Arrêtons de dire n’importe quoi. Souaïdia est incapable d’écrire ne serait-ce qu’une seule ligne. Comme il est incapable d’analyser une situation politique. Ce n’est pas du mépris que j’exprime à son encontre. Je rappelle que c’est un militaire qui a été formé à mener une lutte antiterroriste non pas à écrire des livres. Les aménagements de fond apportés au texte ont été faits par François Gèze en personne. A-t-il le courage de le dire ? Posez-lui la question et vous verrez.

Le livre La Sale Guerre a suscité de vives réactions en Algérie. Comment les appréciez-vous ? Sont-elles, selon vous, à la hauteur des enjeux réels de cette affaire ?
Quelle réaction ? Celle des médias. C’est la seule que j’ai pu constater. Je pense que la presse indépendante doit enquêter sur les dessous de cette campagne médiatique. Je pense qu’il y a à boire et à manger. J’attends, toutefois, avec impatience les réactions officielles bien que, sur ce point, je ne me fais pas d’illusions. Quand on connaît ceux qui gèrent la communication en Algérie, je vous le dis franchement, je ne m’attends pas à écouter des choses convaincantes. Ce n’est pas avec Mahieddine Amimour et ses semblables que le pouvoir pourra convaincre l’opinion. Je me permets de rejoindre à ce sujet ce qu’avait écrit Mohamed Benchicou dans l’une de ses chroniques : on ne riposte pas à des chars électroniques avec des tire-boulettes. Tout compte fait, Amimour et ses semblables feraient mieux de se taire
Entretien réalisé par Saïd Chekri

 

Yasmina Khadra : « Leur djihad et le nôtre »

Mohamed Moulessehoul – de son nom de plume Yasmina Khadra – s’est imposé comme l’un des plus grands écrivains algériens de sa génération. Ancien officier, il a aussi vécu la tragédie au quotidien. Peu suspect de complaisance à l’égard d’une armée qu’il a quittée, il se dit pourtant « indigné » par le récit de Habib Souaïdia.

Marianne : Comment réagissez-vous à la lecture de La Sale Guerre ?
Yasmina Khadra : Avec beaucoup de tristesse et d’indignation. Des individus à côté desquels Machiavel passerait pour un enfant de chur essaient encore de faire croire que les groupes armés islamistes ne sont pas responsables de la tragédie de mon pays. Des bébés, des enfants, des femmes, des vieillards se font massacrer pendant qu’on essaie de laver les terroristes de leurs crimes. On peut critiquer l’armée, on le doit, je l’ai fait. Mais on ne peut pas accepter le mensonge car, un jour, l’histoire nous jugera. Comme officier, j’ai participé à la lutte antiterroriste dès le début.
Nous avons vu des choses indescriptibles et je peux l’affirmer : tous les massacres portent la même signature. Celle des groupes armés islamistes. Certains soldats sont devenus fous en découvrant un enfant massacré. Un enfant, c’est l’innocence, on n’a pas le droit d’y toucher. Pourtant, les islamistes continuent chaque jour à le faire. Les dédouaner de leurs crimes, c’est impardonnable.

Pourtant, Habib Souaïdia dit avoir vu un adolescent brûlé vif dans une caserne
Inconcevable. Les soldats qui auraient reçu un tel ordre se seraient retournés contre leurs chefs. En revanche, de nombreux soldats tombés aux mains des terroristes ont été brûlés vifs. L’un de mes camarades officiers a été enlevé, nous l’avons retrouvé le lendemain complètement dépécé. Il a été écorché vif.

Sur quels autres faits êtes-vous en désaccord avec lui ?
C’est tout un livre qu’il faudrait écrire pour démentir celui-là ! Un exemple parmi d’autres : l’auteur soutient qu’en 1995, à Aïn Defla, lors d’une grande offensive contre le GIA, l’armée a bombardé indistinctement des civils et des caches de terroristes.
Or, j’ai participé à cette opération. Avant le déluge de feu, nous avons évacué tous les civils. Après l’opération, lorsque nous avons ramassé les corps, il n’y avait que des soldats et des terroristes ; il nous est arrivé de renoncer à des assauts parce que, précisément, les terroristes ; détenaient des otages civils. Comment accepter que l’auteur attribue à la sécurité militaire l’attentat du 1er novembre 1994 à Mostaganem ? J’étais là, j’ai tout vu. J’ai ramassé les corps déchiquetés des scouts. Ces images sont à jamais gravées dans ma mémoire. C’est à ce moment précis qu’est née Yasmina Khadra dans une sorte de catalepsie.

Mais enfin, vous ne pouvez pas nier que l’armée se livre elle aussi à d’insupportables exactions
Il est arrivé que certains se vengent de ce qu’avait subi leur famille, c’est vrai. Mais je crois que ce sont des actes isolés. A Saïda, cinq gardes communaux ont violé une femme et tabassé son mari. Quatre d’entre eux ont été condamnés très lourdement, le cinquième a préféré se suicider avant son arrestation. L’armée n’a jamais communiqué sur le ménage interne, mais il est impitoyable.

Habib Souaïdia accuse l’armée d’avoir mené une guerre contre tous les musulmans
On veut faire l’amalgame entre islamiste et musulman. Comme tous les Algériens, je suis musulman, je suis pratiquant. Dire que l’on peut être arrêté parce qu’on fait la prière est absolument faux. En revanche, ce qui est exact, c’est que tous les islamistes qui ne cachaient pas leurs convictions ont été écartés dès le début. Ecartés pas exécutés ! Ceux qui ont eu des relations avec les terroristes ont été arrêtés et jugés. La guerre contre les intégristes est devenue pour certains un véritable djihad. Moi-même j’estime que nous avons défendu l’islam contre ceux qui souillent notre religion sacrée.
Propos recueillis par Abdel Taos
In revue Marianne du 19 au 25 février 2001

———————————

El Watan, 28.2.01

«Il n’y a jamais eu de massacre à Zaâtria»

Sept Patriotes du douar Zaâtria, à Mahelma, wilaya de Tipaza, ont démenti hier les propos du sous-lieutenant Habib Souaïdia, coauteur du livre très controversé, La Sale guerre, publié en France en début de ce mois par les éditions La Découverte et selon lequel les militaires auraient massacré douze villageois de cette bourgade en 1993.

Souaïdia affirme qu’au mois de mars 1993, il avait escorté des militaires vers ce village sans connaître l’objet de cette mission. Le lendemain, la presse algérienne aurait titré «Douze personnes massacrées à Zaâtria». Une tuerie autour de laquelle Souaïdia a articulé le contenu de son livre, pour conclure à l’implication directe des militaires dans les massacres. Or, il s’avère aujourd’hui que la presse écrite n’a pas fait état de ce massacre parce que tout simplement il n’a jamais eu lieu. Après avoir été faite par les habitants dans un de nos reportages (El Watan du 12 février), la confirmation vient d’être appuyée, hier à la Maison de la presse Tahar Djaout, par le témoignage de sept Patriotes de ce village et du président du Comité des citoyens pour la vérité et la justice (CCVJ), Djamil Benrabah. Un à un, les intervenants ont tenu à rappeler la situation vécue durant les années noires du terrorisme, à savoir de 1992 à 1995. «Au début, ils tuaient les membres des services de sécurité, les gendarmes, les policiers et les militaires. Puis, ils se sont attaqués à des personnes qui n’avaient aucun lien avec le pouvoir ou la politique…», révèle l’un des Patriotes qui affirme : «Dieu merci, il n’ y a jamais eu de massacre à Zaâtria.» Sexagénaire, un de ses compagnons a perdu deux de ses enfants et trois de ses cousins. Selon lui, «les terroristes ne choisissaient plus de victimes. Ils tuaient tous ceux qu’ils rencontraient. En février 1995, ils sont venus chez moi pour enlever mes enfants et mes cousins. Le lendemain, nous avons retrouvé leurs têtes à l’entrée du village et les corps jetés sur la chaussée, à l’entrée de Douéra. Après l’enterrement, tout le village a été déserté. Personne ne voulait retourner là-bas. Nous avons demandé des armes, et ce n’est qu’après les avoir eues que nous sommes retournés chez nous. C’était une grande fête pour tous les habitants.» Interrogé sur l’identité des auteurs, le Patriote déclare connaître les bourreaux de ses enfants. «Ce sont des terroristes qui résidaient dans les villages limitrophes. Nous les connaissons tous. Ils venaient régulièrement à Zaâtria pour terroriser la population.» Il précise au passage que les militaires se rendaient rarement à cette bourgade, «mais lorsqu’ils viennent pour effectuer des ratissages, tous les habitants dorment tranquillement». L’intervenant se dit «scandalisé» par les informations contenues dans le livre de Habib Souaïdia et se demande si «ce sous-lieutenant n’est pas un terroriste infiltré dans les rangs de l’Armée pour justement massacrer la population, à partir du moment où il affirme avoir assisté à des massacres». Interrogation que partage Djamil Benrabah, président du CCVJ. «Ce livre est un tissu de mensonges montés probablement par les services français pour attaquer l’ANP. Tout le monde sait que l’Armée a évité au pays une véritable catastrophe. Jusqu’à aujourd’hui, les militaires poursuivent les ratissages et les offensives pour neutraliser les terroristes, alors que les politiques continuent à tergiverser sur la fameuse concorde nationale.» Il insiste longuement sur les sacrifices de cette institution pour combattre les groupes islamistes armés et réinstaurer la sécurité dans de nombreuses régions du pays. «Il s’agit pour nous, en tant que victimes et en tant que Patriotes, de rétablir la vérité et de défendre la seule institution qui poursuit la lutte, malgré les graves accusations de ceux qui ont trahi leur peuple et leur pays…»

Par Salima Tlemçani

 

El Watan, 28.2.01

Le débat contradictoire n’a pas eu lieu

«Il ne s’agit pas de faire le procès de qui que ce soit», a, d’entrée, signalé le directeur de Marianne, Jean-François Kahn. «Je vous supplie de faire preuve de la plus grande tolérance.» «Pourquoi veut-on exonérer les islamistes de leurs crimes ?» «J’ai un a priori, celui de refuser tout compromis avec le fascisme. Je ne veux pas arranger la réalité en fonction de préférences partisanes. Nous l’avons écrit : il y a deux tendances. Qu’on en discute. Pourquoi une seule tendance s’exprime-t-elle dans les médias ? Ce n’est pas juste du point de vue du pluralisme. Quand des témoins viennent en France dire ce qu’ils ont réellement vécu, personne ne les écoute.»

«Après 1962, je n’ai pas cessé de dénoncer le régime militaire en Algérie, le parti unique, j’ai interviewé des opposants et véhiculé leurs propos. Je n’ai pas de complexe par rapport au fait que l’Armée ait commis telle ou telle exaction.»
Jean-François Kahn a souligné qu’un journaliste du «Vrai Journal» de Canal+ est allé l’interviewer. «Il s’est érigé en procureur, convaincu de détenir la vérité, pour me demander de reconnaître mes erreurs. Trois quarts d’heure ont été enregistrés. L’auteur de La sale guerre, son éditeur se sont largement exprimés, alors que mes explications ont été passées sous silence.»
Archicomble. La salle de la Maison de l’Europe était noire de monde : des journalistes, des intellectuels, des militants et sympathisants de partis politiques (RCD et FFS surtout), de simples citoyens algériens, mais aussi des amis français de l’Algérie, d’hier et d’aujourd’hui au titre desquels André Mandouze et son épouse. Toutes ces personnes étaient venues participer à un débat qui devait être contradictoire et confronter deux points de vue sur la situation sécuritaire et la violence en Algérie. Les défenseurs de la thèse «Qui tue qui ?» ont déclaré forfait, le directeur de La Découverte, maison d’édition de Qui a tué à Bentalha ? et La sale guerre, qui avait proposé ce débat, s’est rétracté à la suite de la publication qu’il a qualifiée de «diffamatoire», de l’interview de Mohamed Sifaoui, coauteur de la première version du livre signé par Habib Souaïdia par Marianne. Jean-Pierre Tuquoi, journaliste du Monde, a décliné lui aussi l’invitation de Marianne.Christian Hoche, rédacteur en chef de Marianne, a rappelé que Habib Souaïdia était allé le voir avant la publication du livre. «Dans l’entretien ne transparaissaient pas les horribles massacres qu’il décrit dans le livre. J’insiste là-dessus.»«Si quelqu’un veut prendre la parole pour développer un autre point de vue, le micro est à lui.» Un monsieur qui se présente comme un opposant depuis vingt ans «déplore l’absence d’un stratège militaire pour (lui) expliquer comment se fait-il qu’on mette quatre heures pour aller au secours des victimes, alors que si on avait dépêché des parachutistes de France, ils seraient arrivés avant». Tollé d’indignation dans la salle. «Le livre Qui a tué à Bentalha a soulevé en nous une profonde révolte. Nous sommes des millions d’Algériens à faire les frais de l’islamisme… Je ne suis pas là pour défendre l’Armée, mais on oublie que tous les crimes ont été revendiqués et continuent à être revendiqués. Entre la non-assistance à personnes en danger et les crimes contre l’humanité, il y a un monde. Pourquoi nous fait-on des mises en demeure ? Pourquoi nous dit-on on vous soutiendra si vous dites que vous êtes d’accord avec les livres de Yous et de Souaïdia ?», a souligné à en perdre la voix Zazi Sadou, porte-parole du RAFD.
Quant à Mohamed Sifaoui, il a indiqué que «la cassette dans laquelle Habib Souaïdia me disait que ce sont les islamistes qui ont tué à Raïs, selon un camarade de sa promotion, est chez moi. Je la mets à la disposition de tout journaliste qui le souhaite. Quelques semaines plus tard, avec un journaliste français, on lui a visionné le film de France 2. Lorsque Yous et un militaire au visage voilé ont affirmé que ce sont les militaires qui ont tué à Bentalha, il s’est levé et a dit : c’est faux, ils mentent. Ces gens-là sont en train de raconter n’importe quoi pour justifier leur présence en Europe. J’ai insisté. Il m’a alors dit : même si on fait des coups foireux, ce n’est pas comme celui-là.» L’écrivaine Latifa Benmansour a longuement rappelé les méfaits de l’intégrisme, le projet totalitaire que développait l’ex-FIS du temps où il avait pignon sur rue. Et elle a ajouté que «si La Découverte veut avoir du crédit, elle devrait publier des gens qui développent un autre point de vue.»

Par Nadjia Bouzeghrane

 

El Watan, 28.2.01

Ouyahia : «Une action judiciaire va être lancée»

Ahmed Ouyahia estime que la surmédiatisation du livre de Habib Souaïdia entre dans le cadre d’«une dialectique d’agression de l’Algérie qui n’est pas nouvelle». Il rappelle à cet effet les différents degrés dans les attaques contre les institutions algériennes, dirigées par ceux qui «attribuaient une tribune aux assassins des Algériens».

Le ministre d’Etat, ministre de la Justice et aussi secrétaire général du RND revient sur l’affaire en question en affirmant qu’elle a reçu «le traitement politique qu’il convient». Il ne précise toutefois pas s’il fait simplement allusion à la riposte de l’ANP à travers la publication de l’ordre du jour du général-major Mohamed Lamari, dans le dernier numéro du mensuel El Djeïch ou aux réactions de certains partis politiques. Il ne sera pas plus franc sur les intentions des pouvoirs publics à déposer plainte contre ceux qui sont derrière la campagne médiatique contre l’ANP, en première ligne l’auteur et l’éditeur du livre La Sale guerre. «Le traitement juridique de cette affaire aura probablement lieu», se limite à annoncer Ahmed Ouyahia. Il ne manquera pas toutefois de parler du passif, dans l’armée algérienne, du sous-lieutenant Souaïdia, dont le nom figurait dans une liste d’officiers de l’ANP ou de police coupables de dépassements dans l’exercice de leur mission. Cette liste, régulièrement actualisée, selon le ministre de la Justice, a été remise au panel onusien en 1998 puis à des organisations internationales de défense des droits de l’homme. L’information a été pourtant refusée aux médias nationaux. «Je vous accorde qu’on aurait dû remettre ces listes à la presse nationale», avoue le Garde des Sceaux. Il aura mis ainsi le doigt sur les carences de la communication dans les hautes sphères de l’Etat. Des carences dont les décideurs sont, en fin de compte, les premiers à en pâtir. Le ministre de la Justice, interrogé sur les suites judiciaires à donner à l’affaire Omar Chikhi, chef terroriste qui a avoué, dans un entrentien réalisé en 1999 mais publié dernièrement, avoir tué des journalistes et qu’il regrettait de ne pas en avoir assassiné davantage, répond par l’ironie : «J’ai vu dans la presse une pétition pour dépôt de plainte contre Omar Chikhi, mais jusqu’à ce jour, personne n’est venu à la justice.»

Par S. H.

—————————————————————————————————-

Liberté, 28 février 2001

Bouteflika-anp
Un certain malaise
La campagne menée actuellement vise à blanchir les terroristes et discrédite l’Armée.

Le lien avec la prochaine session de la commission des droits de l’homme a déjà été établi par des observateurs intervenant sur la campagne médiatique contre l’Algérie.

Néanmoins, il est utile de préciser que ces attaques ciblent de manière précise l’ANP, dont des éléments seraient ordonnateurs d’assassinats de civils, selon l’argumentaire développé par les ONG des droits de l’homme et leur périphérie. Le scénario Pinochet titille les esprits et aiguise les appétits. Curieusement, ces tirs groupés épargnent toutes les autres institutions de l’État pour se concentrer sur l’Armée.
À présent, pétitions et rapports réclament ouvertement la saisine des juridictions internationales. Comment en est-on arrivé là ?
Difficile de ne pas relever que cette campagne « humanitaire » a enregistré une nette escalade depuis l’arrivée de Bouteflika à la présidence même si les deux faits n’ont pas de relation directe. Néanmoins, l’élection d’un civil à la magistrature supérieure, son discours réconciliateur et sa sympathie affichée pour les islamistes ont mis à l’aise les ONG humanitaires. Pour ces dernières, il est plus facile de faire valoir leurs thèses puisqu’elles ne visent que des actes d’individus – en l’occurrence des officiers algériens – et non des institutions. Et encore moins le Président de la République, qui les a d’ailleurs invitées en Algérie.

L’ANP a eu beau présenter explications et statistiques sur la situation sécuritaire et remis au panel onusien, comme révélé dans son ordre du jour de lundi dernier, les cas de dépassements tels que celui de Souaïdia, le déchaînement médiatico-politique contre elle continue.

À l’intérieur du pays aussi, des accusations à peine voilées leur ont été adressées. Aussi Boukhamkham et autres « émirs » s’interrogent sur l’identité des auteurs de massacres et parlent de « groupes infiltrés ». Affaire Bentalha, témoignage de Souaïdia, interviews des chefs islamistes et de leurs alliés convergent vers un même objectif : blanchir les groupes armés et discréditer l’Armée. Ces différents évènements se succèdent sans que l’État – à travers ses différentes institutions – réagisse pour contrer la stratégie de déstabilisation. Les quelques timides déclarations partisanes, une faible réaction de rares associations paraissent de peu de poids dans le grand jeu en cours. L’ANP, réfractaire à la communication, a de nouveau raté une opportunité de couper court aux rumeurs.

Persister à nier ses connexions avec le politique contribue à conforter le discours de ceux qui veulent la renvoyer dans les casernes. Il serait pourtant plus simple, pour la visibilité de la situation, d’assumer ce rôle, passé et présent, dans les conditions d’insécurité et d’instabilité du pays. Le général Lamari reconnaît implicitement la part de l’Armée dans l’arrêt du processus électoral tout en rejetant plus loin aux politiques le rôle de débusquer l’objectif de la campagne médiatique en cours. Bien entendu, l’institution la mieux indiquée pour défendre l’ANP reste la présidence de la République. Mais celle-ci a plutôt navigué entre hommages appuyés et propos blessants sans évoquer les incidents tels que la fameuse dépêche Reuter.

Bouteflika et l’ANP ? La question a maintes fois été posée sans obtenir une réponse tranchée.
En tout cas, les responsables militaires préfèrent, pour l’instant, prendre les devants et assurer leur propre défense avant que les attaques ne fassent tache d’huile.

Ghania Khelifi

 

L’ENTV et l’ordre du jour du général Lamari
Question d’aval ?

L’ordre du jour du général de corps d’armée Mohamed Lamari a été ignoré par le journal télévisé de 20 heures lundi dernier. Le texte en question a fini par être lu, 24 heures plus tard. Au même moment, l’Unique a consacré près de 58 minutes à la tournée effectuée par le Président Bouteflika dans la wilaya de Blida et s’est abstenue de traiter un fait politique, majeur quoi que l’on dise. L’interrogation devient grandissante quand on sait que la majorité des médias relevant du secteur public a ouvert sur l’ordre du jour en question. À l’évidence, ces derniers ont amplifié les dépêches de l’APS qui ont reproduit intégralement le document.

Un employé de cette agence officielle nous a confié, sous le couvert de l’anonymat, que l’émission de l’ordre du jour sur le fil a provoqué un branle-bas de combat en son sein. Les avis des responsables concernés étaient partagés. Il y avait ceux qui avaient opté pour sa diffusion, alors que d’autres signifiaient qu’il fallait attendre la confirmation de l’aval. Sans que l’on sache si effectivement l’aval avait été donné, les dépêches sont tombées en milieu d’après-midi sur les télescripteurs.

Connaissant la dépendance des médias publics, spécialement l’ENTV, vis-à-vis des centres de décision, il est permis de supposer que la non-diffusion du message du chef d’état-major de l’ANP n’est pas le fruit d’un simple oubli. Soit la direction a reçu des consignes la sommant de taire la déclaration du général Lamari, soit la confirmation de l’aval n’a pas été transmise. Pour en savoir plus, nous avons tenté de prendre attache avec le premier responsable de la Télévision qui serait, selon son secrétariat « absent pour quelques jours ». Autrement, aucun des responsables contactés ne s’est hasardé à fournir une explication sur ce « ratage ».

Quoi qu’il en soit, ce feuilleton repose avec acuité le rôle des médias lourds. Les forces politiques et sociales, qui ne cadrent pas avec le moule et ne s’inscrivent pas, ou ne coïncident pas avec les orientations du discours officiel ou celui du pouvoir. À cela, les Algériens sont habitués.

Et mieux, son comportement ou plutôt sa manière de traiter les événements majeurs permet au citoyen de déceler les véritables tendances qui prévalent au sein du pouvoir. L’affaire de l’ordre du jour du général de corps d’armée, si on peut la qualifier ainsi, a confirmé la tension entre la présidence de la République et l’ANP.

De fait, croire alors que les médias sont l’objet d’un partage est un pas facilement franchissable par les citoyens.

N. E. B.

 

« Habib Souaïdia est un menteur »

La coordination des patriotes et des groupes de légitime défense (CPALD), dirigée par M. Boussalem, et le Comité de coordination pour la vérité et la justice (CCVJ), présidé par M. Benrabah, ont formellement démenti, hier, les allégations de l’auteur contesté de La Sale Guerre, Habib Souaïdia, concernant un prétendu massacre collectif perpétré dans la localité de Zaâtria. Dans une conférence de presse, les patriotes de Zaâtria ainsi que des familles de victimes du terrorisme, ont tenu à démentir avec force les propos de Habib Souaïdia, qui a affirmé que douze personnes avaient été victimes en 1993 d’un massacre collectif à zaâtria, dont il a attribué la responsabilité à l’Armée nationale populaire (ANP). En effet, si Zaâtria n’a pas été épargnée par le terrorisme des groupes islamistes armés, les différents intervenants, après avoir énuméré les multiples enlèvements et assassinats dont ont été victimes les habitants de cette localité entre 1993 et 1996, ont été unanimes à affirmer qu’ »aucun massacre collectif n’avait eu lieu, contrairement aux allégations mensongères de l’ex-militaire algérien ».
Qualifiant Habib Souaïdia de « menteur », les animateurs de cette conférence se sont interrogés sur les motivations qui l’ont poussé à impliquer l’ANP dans un « massacre collectif fictif ».

—————————————————————————————————

El Watan du 27 fevrier 2001

GESTION OFFICIELLE DE L’AFFAIRE HABIB SOUAIDIA / Des ministres défaillants

Elle a enfin été rendue publique. Fortement attendue depuis la parution en France, au début de ce mois, du livre La Sale guerre, la position de l’Armée algérienne a été exprimée hier à travers un canal déjà utilisé en pareil cas. La réplique est venue du général de corps d’armée Mohamed Lamari.

Dans un ordre du jour aux officiers, sous-officiers et djounoud, le chef d’état-major de l’ANP ne se contente pas de fustiger «une campagne médiatique délirante émanant de l’extérieur». Il lève le voile sur le passé, peu glorieux, dans l’institution militaire de l’auteur du témoignage contenu dans le livre et indique des pistes à suivre pour comprendre les mobiles des milieux qui, en France, se sont immédiatement attelés à amplifier les graves accusations qu’il contient. Le général Lamari confirme ainsi que l’officier en rupture de ban avec l’institution militaire a été «reconnu coupable du chef de vol qualifié (de véhicules et de pièces détachées, ndlr) par la justice, il a été condamné ainsi que ses acolytes à une peine d’emprisonnement ferme, cassé de son grade, remis au rang de djoundi (homme de troupe, ndlr) et exclu de nos rangs.» Si ce passage de l’ordre du jour ne fait que confirmer un épisode connu de la vie sous les drapeaux de l’ex-officier et dont la presse nationale a largement rendu compte, les lignes suivantes du même texte se présentent, par contre, comme une révélation fracassante. «Le cas de cet ex-militaire, écrit le chef de l’état-major de l’ANP, a été porté à la connaissance du panel de l’ONU lors de sa visite d’information effectuée dans notre pays en 1998, d’ailleurs au même titre que ceux des éléments condamnés pour infractions commises dans le cadre de l’accomplissement d’un service commandé (*).» Cette révélation soulève une question très grave, s’agissant d’un élément d’information indispensable pour apprécier la fiabilité d’un témoignage loin de l’ordinaire : pourquoi les institutions officielles détentrices de cette information ne l’ont-elles pas rendue publique au moment où les dénonciations s’amplifiaient de jour en jour, outre-mer ? Pour beaucoup moins que cela, des auteurs ont été descendus en flammes et des mémorialistes ont perdu leur honneur à jamais. Il est évident que cet élément d’information n’est pas suffisant à lui seul pour invalider le contenu du livre, mais il pouvait certainement susciter des réflexes de prudence chez une opinion soumise à un matraquage intensif et à qui il était demandé de croire sur parole. C’est le ministère des Affaires étrangères qui a remis à la mission d’information de l’ONU une liste de plusieurs centaines de personnes — militaires, policiers, gardes communaux, etc. — qui s’étaient rendues coupables de dépassements et d’exactions dans le cadre de la lutte antiterroriste. Ce ministère de souvraineté, ainsi que celui en charge de la Communication, ont brillé par leur silence pendant qu’un débat politico-intellectuel sur l’Algérie s’efforçait de remettre au goût du jour des thèses battues en brèche. A défaut d’imaginer et de promouvoir une stratégie de riposte qui les aurait confirmés dans leur rôle, ces deux ministères auraient pu se contenter au moins d’un minimum qui aurait consisté tout simplement à informer et communiquer, libre ensuite à chacun de moudre dans le moulin qu’il veut le grain qui aura été fourni. Il faut rappeler que la visite du panel de l’ONU, sollicitée et acceptée par l’Algérie, avait pour but, entre autres, de lever les doutes entretenus autour de la lutte antiterroriste et de rétablir une certaine vérité des faits. Des membres du panel s’étaient notamment rendus sur les lieux des massacres pour recueillir les témoignages des rescapés et cerner l’appartenance des auteurs des tueries collectives. Depuis, on assista au déclin de la thèse du «qui tue qui ?». Si une liste avait été alors remise à la mission dépêchée par Kofi Annan, on peut imaginer qu’elle n’était frappée d’aucun secret défense.
En refusant de communiquer sur le thème, les deux ministères cités sont-ils partisans, par omission, d’un retour de la thèse pernicieuse ?

Par A. Samil

(*) En juillet 1998, une mission d’information de l’ONU est venue en Algérie. Conduite par l’ancien président et ancien Premier ministre portugais, Mario Soares, elle comprenait notamment Simone Veil, un ancien Premier ministre jordanien et un ancien Premier ministre indien.

Un projet de résolution pour défendre l’ANP

Un projet de résolution portant dénonciation de la cabale montée par des médias et certains milieux étrangers contre l’ANP sera soumis au vote des députés, le jour même de l’ouverture de la session parlementaire de printemps, soit le 3 mars prochain. L’initiative des élus RND aurait déjà gagné l’adhésion des autres groupes parlementaires, ce qui laisse penser que la résolution sera largement adoptée. D’aucuns estiment que la réaction des parlementaires intervient tardivement. Dans une déclaration diffusée par l’organe central de l’ANP (revue El Djeïch), le chef d’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée Mohamed Lamari, a regretté implicitement le silence des institutions de l’Etat et de la nation, dont le rôle politique les habilite à riposter à toute attaque dirigée contre le pays ou l’un de ses symboles. Les députés que nous avons pu joindre par téléphone ont expliqué qu’il leur fallait attendre l’ouverture de la session parlementaire pour pouvoir agir dans un cadre organisé.

Par S. H.

Mise en garde du général Lamari contre le retour de la thèse du «Qui tue qui ?»

Texte intégral de l’intervention du général dans la revue interne de l’Armée El Djeïch (numéro de mars 2001).Officiers, sous-officiers, djounoud, «A l’heure où notre pays consolide progressivement sa situation dans une stabilité institutionnelle retrouvée et une cohésion renforcée, on voit de nouveau se déclencher des tentatives de déstabilisation visant l’Armée nationale populaire et les services de sécurité.

Une campagne médiatique délirante émanant de l’extérieur présente comme «vérité» des assertions assimilant l’action de l’Armée et des services de sécurité à des actions criminelles comparables à celles des groupes terroristes. L’auteur de ces «révélations», un ex-officier de l’ANP, est érigé à l’occasion en écrivain afin de remettre d’actualité le mythe de «qui tue qui ?». Comme vous le savez déjà, alors qu’il était engagé avec ses compagnons d’armes dans la lutte antiterroriste, cet individu, abusant de sa qualité de militaire, s’adonnait parallèlement au vol de véhicules et de pièces détachées. En cela, il a failli à son serment, à son honneur d’officier et à sa mission. reconnu coupable du chef de vol qualifié par la justice, il a été condamné ainsi que ses acolytes à une peine d’emprisonnement ferme, cassé de son grade, remis au rang de djoundi et exclu de nos rangs. Le cas de cet ex-militaire a été porté à la connaissance du panel de l’ONU lors de sa visite d’information effectuée dans notre pays en 1998, d’ailleurs au même titre que ceux des éléments condamnés pour infractions commises dans le cadre de l’accomplissement d’un service commandé. Face à de telles accusations, mettant également en cause les Groupes de légitime défense, les citoyens volontaires et les moudjahidine, la perception de notre propre société de notre engagement se pose comme la meilleure des réponses : en effet, le peuple qui vous a à ses côtés tous les jours et qui est le premier témoin de votre dévouement continuel pour le défendre, n’est pas dupe pour croire à de telles mystifications et sait bien, en définitive, «qui tue qui ?». Que ce soit dans les douars isolés, dans les zones urbaines ou partout ailleurs dans le pays, nul ne nourrit de doutes sur l’identité véritable des hordes sanguinaires, ni d’ailleurs sur celles de leurs défenseurs, soutiens et relais traditionnels, ici ou ailleurs. La revendication par les organisations criminelles elles-mêmes des tueries et massacres, de même que les aveux et reconnaissance des faits par les terroristes arrêtés, devant les tribunaux lors de procès publics, ne semblent pas de nature à entamer l’acharnement de ces foyers hostiles à notre pays. Ne l’oublions pas ! Et n’oubliez pas qu’ils fondent leur renommée sur la douleur des victimes et l’épreuve que traverse notre pays. Soyez donc convaincus que ces propos et manœuvres, pour gravissimes qu’ils paraissent, ont peu de poids, comparés à la grandeur et au caractère sacré de notre lutte et des valeurs morales qui président aux sacrifices que nous impose le devoir. En digne fils de ce valeureux peuple dont vous partagez le quotidien, convaincus de le servir passionnément, conscients d’appartenir à une institution républicaine jalouse des valeurs qui la fondent et sur lesquelles elle ne transige pas, particulièrement quand l’un des siens commet une faute, vous vous interrogez légitimement sur le mobile de ces campagnes haineuses. Les appétits commerciaux de certains éditeurs et les ressentiments nostalgiques des initiateurs ne peuvent justifier à eux seuls ni l’orchestration minutieuse ni le tapage médiatique mené autour d’un ouvrage dénué d’objectivité, d’originalité et sans aucune valeur littéraire ou documentaire. Aussi, cette nouvelle opération répond, comme les précédentes, à des fins inavouées mais très claires : ternir l’image des autorités algériennes, notamment militaires, afin de tenter de saper la cohésion dans les rangs de l’Armée et des corps de sécurité, dans le but évident de renforcer la subversion et la conforter dans ses objectifs politiques, jusqu’ici interdits ou hors de portée. Si telles sont les visées inavouées des artisans de cette manœuvre, il y a assurément méprise de leur part : l’objectif politique, si objectif il y a, ne relève pas de la compétence des autorités militaires, il relève d’abord des institutions de l’Etat et de la nation toute entière. Après avoir prêté à l’Armée nationale populaire les desseins les plus noirs, au lendemain de l’arrêt du processus électoral, ces forces occultes s’emploient encore à en donner un visage dictatorial assorti d’un rôle politique obscur et handicapant, ne se résignant pas à la voir dans son rôle d’Armée républicaine. Elles ne se résignent pas non plus à voir l’Algérie reprendre la voie de l’essor à l’opposé de leurs aspirations ; faute d’avoir pu casser sa cohésion, réduire sa souveraineté et asphyxier son économie, les voici de nouveau concentrant leurs efforts perfides pour ternir l’image de la force autour de laquelle s’est constitué et renforcé le rempart contre l’obscurantisme, le désordre et la dévastation. Il est vrai qu’il n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Fidèles à la vocation de l’Armée de libération nationale combattante pour la libération et la liberté, nous sommes tous les djounoud d’une Armée républicaine au service de l’Etat, toujours fidèles aux valeurs nationales réaffirmées dans notre Constitution et à ses institutions. C’est à ce titre, et dans le cadre de la loi, que nous demeurons engagés dans ce combat contre les forces du mal, qui, n’eut été notre participation active à l’effort national, auraient détruit l’Etat, l’unité nationale et la démocratie.
Imprégnés des missions constitutionnelles qui nous sont dévolues, nous resterons mobilisés, disciplinés, vigilants, à la disposition des autorités de l’Etat. Ce n’est pas la première fois que nous sommes diffamés, ce ne sera probablement pas la dernière. En effet, je n’ai cessé de vous rappeler en diverses occasions qu’à chaque fois qu’est enregistrée une amélioration de la situation dans notre pays, notamment sur le plan sécuritaire, et qu’une issue à la crise est entrevue, grâce à l’œuvre nationale commune, les ennemis de l’Algérie trouveront toujours matière à engager des actions de plus en plus pernicieuses ciblant l’Armée et les soutiens populaires engagés à ses côtés. Afin de préserver notre institution contre de telles actions, j’ai eu à insister en m’adressant à vous par instructions, directives et autres, ainsi que lors de nos briefings, sur l’impérieuse obligation de faire montre, en permanence et en toute circonstance, de dignité, d’humilité, de respect et de discernement dans l’application des lois et règlements lors de l’accomplissement des tâches et missions imparties, et d’observer scrupuleusement les règles d’éthique militaire, prescrites notamment par le règlement du service dans l’Armée. Ceci, vous l’avez fait. Ainsi, les auteurs de déviances, à l’image de cet individu que nous avons chassé de nos rangs, n’ont pas leur place parmi nous ; leur comportement n’est pas et ne sera pas celui de l’Armée nationale populaire ; grâce à votre vigilance et au sens de l’honneur qui vous anime, ils ont été démasqués, traduits devant les juridictions et exclus de nos rangs quels qu’aient été leur grade ou leur fonction. Rien ni personne ne pourra, en quelque circonstance que ce soit, entamer notre volonté ni entraver l’action de la justice. Les campagnes orchestrées de l’extérieur disposent de relais véhéments à l’intérieur ; vous avez eu et vous aurez encore à constater, à travers des écrits éhontés, des caricatures et autres, des outrances et des insanités à l’égard de votre Armée et de vos chefs. L’obligation de réserve qui a été la nôtre jusqu’ici ne peut nous empêcher de regretter l’usage méprisable qui est fait des libertés chèrement acquises par notre peuple. Cette obligation de réserve ne peut et ne doit nullement être interprétée comme un silence coupable face à une campagne dont l’objectif recherché, consciemment ou inconsciemment, vise à porter atteinte à toute l’institution militaire en exagérant le trait par un procédé à la mode et qui «se vend bien». La légalité républicaine et la loyauté sans faille envers l’Etat doivent être nos repères ; nous sommes et demeurons fiers de notre appartenance à ce peuple et à son Armée qui ont su faire preuve, dans la tourmente, de tant de grandeur. C’est à ce prix et à celui du sacrifice de toutes les victimes militaires et civiles, tombées au champ d’honneur, chouhada du devoir et de la liberté, que l’Algérie gagnera la bataille de son destin : faire du peuple algérien un peuple libre dans un pays souverain, aspirant et œuvrant au progrès universel, comme l’a souvent souligné M. le président de la République. Ceci exige le rétablissement de l’ordre sur l’ensemble du territoire national, la sécurité pour chacun et le respect des libertés de tous. C’est ce à quoi nous nous sommes attelés avec force et discipline. Nous continuerons à œuvrer en ce sens, que cela plaise ou non à ces éternels détracteurs de l’Armée nationale populaire, d’ici et d’ailleurs.»

Le général de corps d’armée Mohamed Lamari
Chef d’Etat-major de l’Armée nationale populaire

Le panel était informé

L’auteur de La Sale guerre, en l’occurrence Habib Souaïdia, s’est présenté comme un ancien officier ayant appartenu aux troupes spéciales de l’Armée algérienne. Il affirme avoir passé 4 ans de prison pour une «affaire cousue de fil blanc», «on voulait que je sois emprisonné», écrit-il. «Pourquoi ? Parce que j’avais assisté à plusieurs cas de torture. Parce que j’avais donné mon avis sur les exécutions sommaires.

Parce que j’avais vu des officiers supérieurs se transformer en assassins. Parce que j’avais refusé d’exécuter certains ordres illégaux. On me surveillait sans que je me rende compte. Quand ils ont vu que je ne serais jamais docile, il m’ont emprisonné pour m’éloigner, pour me faire taire…» Souaïdia avait averti plus haut que son dossier, devant le magistrat, «était totalement vide et que l’Armée algérienne l’accusait de « vol qualifié »».«J’aurais, selon eux, volé deux années auparavant un lot de pièces détachées dans une fourrière de Lakhdaria.» Pour le chef de l’état-major de l’Armée qui a réagi, enfin, à cette «campagne médiatique délirante», l’auteur du livre, effectivement, a été «reconnu coupable du chef de vol qualifié par la justice, il a été condamné ainsi que ses acolytes à une peine d’emprisonnement ferme. Il a été cassé de son grade, remis au rang de djoundi et exclu de nos rangs.» Il est précisé dans la même version : «Alors qu’il était engagé avec ses compagnons d’armes dans la lutte antiterroriste, cet individu abusant de sa qualité de militaire s’adonnait parallèlement au vol de véhicules et de pièces détachées. En cela, il a failli à son serment, à son honneur d’officier et à sa mission.» Visiblement, le chef d’état-major voulait rétablir ces faits pour mieux convaincre que «cet ex-officier est érigé à l’occasion en écrivain afin de remettre d’actualité le mythe de « qui tue qui ? »…». Il donne, par là même, une information de première selon laquelle «le cas de cet ex-militaire a été porté à la connaissance du panel de l’ONU lors de sa visite d’information effectuée dans notre pays en 1998. D’ailleurs au même titre que ceux des éléments condamnés pour infractions commises dans le cadre de l’accomplissement d’un service commandé.»

Par A. M.

—————————————————————————————————

La Tribune :
La presse de nouveau sur la sellette
Y a-t-il consensus contre elle ?

Mardi 27 février 2001

Par Ali Kamel

La presse algérienne n’a pas été épargnée par l’ordre du jour du chef d’état-major de l’ANP, Mohamed Lamari, qui a indiqué que «les campagnes orchestrées de l’extérieur disposent de relais véhéments à l’intérieur». Exemple de ces relais, le chef d’état-major Mohamed Lamari citera en particulier «des écrits éhontés, des caricatures et autres, des outrances et des insanités» à l’égard de l’armée et de ses chefs.Poursuivant sur ce thème, Lamari ne s’est pas empêché, en dépit, note-t-il de «l’obligation de réserve» à laquelle s’est astreinte l’armée, de «regretter l’usage méprisable qui est fait des libertés chèrement acquises par notre peuple», en l’occurrence la liberté de presse. Le chef d’état-major précise, en outre, que «cette obligation de réserve ne peut et ne doit nullement être interprétée comme un silence coupable face à une campagne dont l’objectif recherché […] vise à porter atteinte à toute l’institution militaire en exagérant le trait par un procédé à la mode et qui «se vend bien». Une réponse dédiée, entre les lignes, à certains écrits parus dans la presse algérienne qui ne comprenaient pas le silence de chefs de l’armée face aux accusations d’un ex-officier radié des rangs de l’ANP, Habib Souaïdia, dans un livre intitulé La Sale guerre. Des «révélations» qui ont été suivies d’une pétition d’intellectuels, notamment français, demandant la constitution d’une commission d’enquête internationale sur les massacres en Algérie.En mettant certains articles de presse et caricatures sur le compte de «relais véhéments à l’intérieur» à la campagne déclenchée à l’extérieur, le chef d’état-major sous-entend-il qu’un consensus au sommet du pouvoir s’est élaboré pour limiter le champ d’action de la presse ou s’agit-il seulement d’un rappel à l’ordre contre ce qui est désigné parmi les journalistes comme étant seulement des «dérapages» ? L’avenir immédiat ne tardera pas à le confirmer si un tel point de vue a mûri au plus haut sommet de l’Etat. D’autant qu’avant le chef d’état-major de l’ANP, le président Bouteflika a, en de nombreuses sorties, fustigé le rôle négatif des médias et des journalistes allant jusqu’à les accuser de «masseuses de bains maures» et de refléter une image des plus négatives du pays, en exagérant notamment le niveau de la violence qui y sévit. On prête d’ailleurs au chef de l’Etat des volontés de musellement des journaux à travers la promulgation d’un nouveau code de l’information. Un quotidien arabophone a récemment publié l’intégralité du projet d’une loi sur l’information qu’il croit être la copie de celui que les services du ministère de l’Information aurait élaboré. En dépit du démenti de Mahiedine Amimour, les professionnels de la presse sont convaincus que quelque chose de malsain se préparerait contre la liberté de la presse. Une croyance que les dispositions du projet d’amendement du code pénal préparé par Ouyahia sont venues corroborer et qui introduisent des dispositions lourdement répressives des délits de diffamation allant de l’emprisonnement aux amendes les plus lourdes jamais connues dans la presse.

A. K.

————————————————————————————————-

Liberté, 27 févrrier 2001

L’ENTV fait l’impasse

L’ordre du jour du général de corps d’armée Mohamed Lamari, diffusé par l’APS et repris par des radios nationales, n’a pas été traité par le journal télévisé de 20 heures. Cela pourrait passer inaperçu, mais il faut se rappeler qu’à chaque fois que l’ANP s’exprimait l’ENTV « s’empressait » de médiatiser l’événement.

Ainsi, l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur cet oubli de la télévision nationale. D’autant que la conjoncture actuelle est marquée par une tension politique, qui laisse clairement transparaître des divergences entre El-Mouradia et les Tagarins. Dans l’ordre du jour, le chef d’état-major de l’ANP a émis plusieurs avertissements et évoqué les tentatives évidentes de « renforcer la subversion et la conforter dans ses objectifs politiques jusqu’ici interdits ou hors portée ».

Il se dégage une nette différence de ton et d’appréciation entre l’institution militaire et la présidence de la République sur les questions brûlantes de l’heure. Parmi celles-ci, l’ombre du FIS dissous.

Faut-il croire alors que cette discordance, pour ne pas dire différend, est la raison de l’absence de l’ordre du jour du général de corps d’armée au JT de 20 heures connu pour être une heure de grande écoute ?

Le Président n’avait-il pas déclaré par le passé sa mainmise sur les médias publics ?

N. E. B.

La ligne rouge

La Grande Muette ne veut plus être directement associée au débat politique.

Dans son message adressé hier aux officiers, sous-officiers et djounoud, le chef d’état-major de l’ANP a longuement insisté sur le rôle de l’institution militaire algérienne et répliqué à ceux qui, par tous les moyens, tentent de l’impliquer dans la gestion des affaires du pays. Le premier responsable de l’ANP s’est surtout étalé sur la mission de son institution dans la lutte contre le terrorisme, tout en réaffirmant son caractère résolument républicain. « Fidèles à la vocation de l’Armée de libération nationale combattante pour la libération et la liberté , nous sommes tous les djounoud d’une armée républicaine au service de l’État, toujours fidèles aux valeurs nationales réaffirmées dans notre Constitution et à ses institutions », a déclaré le général Mohamed Lamari dans un ordre du jour qu’il a transmis aux éléments de l’ANP, qui constitue, en sus, une réponse aux attaques dont a fait l’objet l’institution militaire ces dernières semaines.

À ce titre, le chef d’état-major de l’ANP a affirmé : « Nous demeurons engagés dans ce combat contre les forces du mal qui, n’eût été notre participation active à l’effort national, auraient détruit l’État, l’unité nationale et la démocratie. » Mohamed Lamari indique en outre qu’ »imprégnés des missions constitutionnelles qui nous sont dévolues, nous resterons mobilisés, disciplinés, vigilants, à la disposition des autorités de l’État ». Ce que vraisemblablement veut faire entendre le chef d’état-major, c’est plutôt le fait que l’institution militaire, qui était directement impliquée dans la conduite des affaires du pays, s’y était pratiquement désengagée après l’ouverture démocratique impulsée par les événements d’Octobre 88. Elle était ensuite revenue sur le devant de la scène lors de l’arrêt du processus électoral des élections législatives de décembre 1991, mais là c’était pour empêcher que le pays, qui était au bord du gouffre après le raz de marée du FIS, ne sombre. C’est dire que même si l’Armée avait décidé de ne plus participer directement à la gestion des affaires du pays, il n’en demeure pas moins qu’elle avait fixé des lignes rouges à ne pas franchir pour les politiques. Des lignes sur lesquelles elle continue à veiller de près pour qu’elles ne soient point transgressées.

H. S.

————————————————————————————————–

Le Matin du 27 fevrier 2001

Réplique guerrière
Par Mohamed Benchicou

Ils le savent maintenant : l’armée algérienne, qu’on espérait voir prendre le chemin de Canossa, n’est ni inhibée ni handicapée par l’extraordinaire assaut du mensonge méthodiquement organisé autour du livre La Sale Guerre du sous-lieutenant Habib Souaïdia. L’Algérie n’est pas encore délivrée de l’intégrisme islamiste pour qu’on y souhaite, si bruyamment, le retour aux casernes. Il y a, dans la réponse sèche et indignée du général Lamari, une réplique typiquement militaire à un marketing guerrier dissimulé derrière une hypocrite « envie de savoir » ; des mots concis pour un message ramassé.
Mais que le chef des opérations militaires en soit venu à répliquer lui-même à une diabolique campagne de dénaturation du fait algérien voilà qui indique non seulement la gravité de la conspiration mais aussi la singularité du contexte : les hommes du pouvoir, d’obédiences différentes et de convictions parfois contradictoires, n’ont pas la même perception du danger qui guette le pays. Ces mots du général Lamari ne devaient-ils pas être dits, avec infiniment moins de réserve, par ceux qui ont la charge d’exprimer le point de vue national et qui ont subitement découvert le mutisme dans une conjoncture aussi délicate ? Quand bien même il serait inopportun d’opposer la déclaration du chef de l’état-major – qui se veut avant tout une communication interne à l’armée principalement destinée à préserver le moral des troupes – à l’étrange discrétion des responsables politiques, il reste qu’elle est la première grande réplique officielle à cette belligérance déclarée depuis quelques mois à partir de capitales occidentales destinée à innocenter l’intégrisme islamiste et à culpabiliser ceux qui l’ont combattu. Or, c’est principalement ici que semble se situer l’explication au lourd silence officiel : les gouvernants sont partagés entre ceux qui protègent les islamistes et ceux qui les combattent. Aussi avons-nous entendu avant-hier Abdelaziz Belkhadem, animateur de Sant’ Egidio et néanmoins chef de la diplomatie, expliquer aux nouveaux ambassadeurs que « la campagne visant l’Armée nationale populaire veut semer le doute quant à la capacité de notre pays à se réconcilier », quand le général Lamari dit bien le contraire lorsqu’il met en garde les militaires contre la « subversion (aux) objectifs politiques jusqu’ici interdits ou hors de portée ». Pas besoin de s’épuiser à méditer pour comprendre qu’il est question ici de la fameuse « solution négociée ». Chacun saisira, alors, qu’il est parfois préférable de laisser l’Armée plaider sa cause plutôt que de s’en faire le pervers avocat. N’est-ce pas Monsieur Belkhadem ? Sur tout cela, nous reviendrons, bien entendu.
M. B.

Le chef d’état-major de l’Armée se prononce
« Les visées de déstabilisation sont politiques »

L’absence de riposte officielle et de la quasi-totalité de la classe politique sur le retour du « Qui tue qui ? », accentué par le livre de Souaïdia accusant l’ANP de massacres, vient d’être levée par le chef d’état-major dans un discours rendu public, hier, dans
El Djeïch 2001 (lire texte intégral en page 4). Ce message, initialement destiné aux forces armées, se veut, dans ses points forts, de portée politique dont s’est pourtant défendu « la grande muette » jusque-là, précisant que son « obligation de réserve » ne saurait être interprétée comme « un silence coupable ». Cette sortie médiatique brise ainsi un silence officiel troublant par une réponse tranchante et sans équivoque sur « les objectifs politiques » des dernières campagnes médiatiques qualifiées de « délirante(s) » provoquées par le livre de Souaïdia sur les plans national et international : « Cette nouvelle opération répond, comme les précédentes, à des fins inavouées mais très claires, ternir l’image des autorités algériennes, notamment militaires, afin de tenter de saper la cohésion dans les rangs de l’armée et des corps de sécurité dans le but évident de renforcer la subversion et de la conforter dans ses objectifs politiques jusqu’ici interdits ou hors de portée. » De ces « tentatives de déstabilisation », le chef d’état-major considère, en s’appuyant sur des faits rendus publics concernant la carrière militaire de Souaïdia « exclu » des rangs, sur les circonstances de son incarcération et son écrit La Sale Guerre qualifié d’éhonté que « les appétits commerciaux de certains éditeurs et les ressentiments nostalgiques des initiateurs ne peuvent justifier à eux seuls ni l’orchestration minutieuse ni le tapage médiatique mené autour d’un ouvrage dénué d’objectivité, d’originalité et sans aucune valeur littéraire ou documentaire ». Ainsi, l’interprétation des éléments qui ont semé et nourri la confusion politique du « Qui tue qui ? » à l’intérieur et à l’extérieur ne sont pas isolés comme faits majeurs déclencheurs de « ces visées inavouées des artisans de cette manuvre ». Ils font partie d’un processus plus global dont les repères politiques sont posés : le visage dictatorial attribué à l’Armée au lendemain de l’arrêt du processus électoral ayant mis en péril les institutions républicaines de l’Etat algérien. A ce niveau, le chef d’état-major implique, du coup, sans les nommer, tous les partisans, « forces occultes », de cette thèse. Dès lors, la portée politique du discours émis par le chef d’état-major dépasse la polémique en situant et replaçant les enjeux de fond dans un processus politique visant l’instauration du projet islamiste dans la mesure où le message précise que cet objectif politique « ne relève pas de la compétence des autorités militaires. Il relève d’abord des institutions de l’Etat et de la nation tout entière », tout en n’omettant pas de réaffirmer son « rôle d’armée républicaine ».
Rachid Mokhtari

Des Canadiens appellent à une enquête internationale en Algérie
L’offensive

Des intellectuels canadiens, dont Blanche Tahon, professeur de sciences politiques à l’Université d’Ottawa, et le professeur Fall Aziz McGill, prennent le relais du sociologue français Pierre Bourdieu et de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Ils réclament, dans une pétition qu’endosse le Grila (Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique à Montréal), la mise en place d’une commission d’enquête internationale sur les massacres en Algérie. Une exigence qui ne serait plus discutable selon eux. Dans la pétition qu’ils feront parvenir à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU qui se réunit en avril prochain à Genève, ils affirment que « l’Algérie est depuis neuf ans le théâtre de violations massives des droits humains » et « la torture y est utilisée de manière systématique par les forces de sécurité ». Parmi les arguments avancés, les deux livres sortis récemment aux éditions La Découverte Qui a tué à Bentalha ? de Yous Nasroullah et La Sale Guerre de Habib Souaïdia, l’échec de la loi sur la concorde civile qu’a initiée Bouteflika en juillet 1999 et l’implication de la haute hiérarchie de l’armée dans des crimes contre l’humanité, « hypothèse suffisamment étayée », selon l’expression de leur porte-parole. Les Canadiens demandent au gouvernement de leur pays de ne plus « rester muet » et de ne plus considérer le pouvoir algérien comme « normal et légitime ». Les intellectuels français et canadiens ne sont pas les seuls à se préparer pour Genève. Les proches des disparus aussi. Dans une lettre ouverte adressée à Bouteflika le 15 de ce mois, des membres d’organisations arabes en exil ont remis sur le tapis la question des disparus qu’ils qualifient d’« occultée » par l’Etat. Enfonçant le clou, ils réfutent l’hypothèse d’abus individuels. Ils qualifient les disparitions de « processus programmé et bien étudié par les décideurs ».
L’association Vérité et Justice pour l’Algérie – en collaboration avec le collectif des familles de disparu(e)s et le soutien d’Amnesty International, de la FIDH, de la LDH, de l’ACAT, les Amis de la fondation Matoub Lounès, de France Libertés et de l’association Hourya-Libertés – organise une conférence-débat le 28 mars à Paris sur le même thème.
Djamel B.

————————————————————————————————–

Le Matin, 22 Février 2001

Souaïdia parle, Bouteflika se tait

Alors que la première édition du livre intitulé La Sale Guerre de Habib Souaïdia, un ancien officier de l’ANP, épuisée, des voix s’élèvent en Algérie et à l’étranger, particulièrement en France où des intellectuels de renom ont signé une pétition pour réclamer une commission d’enquête internationale pour identifier le « Qui tue qui ? » en Algérie et que les émirs « repentis » sèment le doute sur les auteurs de certains carnages, le pouvoir officiel, si prompt il y a quelques années à réagir pour récuser « globalement et dans le détail » cette « question », opte pour le silence. Bouteflika, le chef suprême de la grande muette garde le silence. Une attitude paradoxale. Le Président a la réputation de monopoliser les médias publics, particulièrement la chaîne de télévision, laisse Souaïdia et Yous Nasroullah avec son livre-témoignage Qui a tué à Bentalha ? montrer du doigt des militaires comme auteurs de certains carnages. Belkhadem, le patron de la diplomatie algérienne qui a longtemps défendu les thèses du FIS, le parti dissous, en fait autant. Pourrait-il faire autrement, lui le partisan du contrat de Rome qui a initié la question du Qui tue qui ? Ce silence, qui tranche radicalement avec la diplomatie algérienne des années 90 qui montait au créneau à chaque fois que des voix à l’extérieur tentaient de « dédouaner » les groupes armés islamistes, étonne observateurs et hommes politiques algériens et étrangers. Seul un officiel algérien a réagi : Ghoualmi Mohamed, ambassadeur d’Algérie à Paris, qui a qualifié à la chaîne de télévision privée française LCI d’« imposture » le livre de Souaïdia. La classe politique algérienne commence à sortir de sa torpeur. Le FLN, l’ex-parti unique, réinvente la langue de bois. Il voit en ce livre et l’agitation faite en France « un complot qui se trame contre l’Algérie dont le retour à la stabilité inquiète certains milieux français ». Un constat que font les comités de soutien à Bouteflika dans leurs manifestations publiques. L’Alliance nationale républicaine (ANR), un parti membre de la coalition gouvernementale, affirme, dans un communiqué, que l’Algérie est « en présence d’une tentative de déstabilisation des esprits et des repaires ». Le MSP, Mouvement de la société pour la paix, fait le constat de la « médiocrité » de la communication officielle. Nahnah conseille vivement aux militaires auxquels il dit sa fidélité de désigner un porte-parole officiel.
Paradoxalement, le Rassemblement national démocratique (RND) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), deux partis qui réagissaient violemment à chaque fois que le Qui tue qui ? ressurgit, se gardent de réagir même avec un communiqué laconique. Des réactions parfois individuelles de ceux qui affirment avoir connu personnellement Souaïdia et tendant à « démonter » l’auteur de La Sale Guerre sont enregistrées ici et en France. Certains iraient vers des tribunaux pour diffamation. Le Comité national contre l’oubli et la trahison (CNOT) voit en ce livre par lequel est venue toute une polémique sur le « Qui tue qui ? » une tentative d’« exonérer l’islamisme de tous les crimes barbares qu’il a commis ». Une explication que partagent plusieurs intellectuels français qui s’élèvent contre le discours « tapageur » qui fait que les « victimes se tuent elles-mêmes ». Y a-t-il un officiel qui remettra Souaïdia à l’endroit ?
Djamel B.

Sifaoui : « Gèze a triché »

Mohamed Sifaoui, journaliste algérien en exil, raconte sa rencontre avec Habib Souaïdia, l’auteur de La Salle Guerre,
et explique les raisons de ses démélés avec François Gèze, le directeur des éditions La Découverte.

Le Matin : Aviez-vous l’idée d’écrire un livre sur la situation en Algérie avant de rencontrer Habib Souaïdia ?
Mohamed Sifaoui : L’idée d’écrire un livre sur les événements tragiques que connaît l’Algérie depuis une dizaine d’années a germé dans mon esprit il y a de cela cinq ans. Je pense que les contours du drame qui frappe notre pays intéressent, en premier lieu, les Algériens eux-mêmes mais aussi l’opinion internationale. S’il est vrai qu’une partie de la presse algérienne a travaillé d’arrache-pied pour informer l’opinion, il reste plusieurs zones d’ombre, notamment en raison de l’opacité entretenue par le pouvoir au sujet de certains aspects de la crise. Est-il utile de rappeler que le pouvoir n’a jamais su, médiatiquement parlant, gérer cette guerre civile. La censure, qui a parfois visé les journaux, la langue de bois usitée par les responsables et le manque de franchise de ces derniers ont laissé le champ libre à des spéculations et à des surenchères de tout genre. Ce qui n’a pas manqué de compliquer une situation déjà ô combien complexe ! Les articles de presse et les livres publiés ici et là ont tenté tantôt de dédouaner les criminels intégristes de crimes ou bien de blanchir un pouvoir en le caressant dans le sens du poil. Je ne suis pas de ceux qui pensent que d’un côté ou d’un autre tout est blanc ou tout est noir. Objectivement parlant, je reste convaincu que si les islamistes ont mis en péril l’Etat algérien et ses institutions, à travers des actions terroristes préméditées et planifiées de longue date, la riposte des forces de sécurité n’a pas toujours su respecter les principes qui caractérisent un Etat de droit. Je pense qu’il est du devoir de tout journaliste algérien de mettre le pouvoir devant ses responsabilités. Tout Algérien est en droit d’exiger aujourd’hui des réponses claires sur un certain nombre de questions. Et pour répondre entièrement à votre question, je dirai que je réfléchis depuis plusieurs années à plusieurs projets de livres traitant de thèmes différents. Il est temps d’engager un débat sérieux et constructif et amener le pouvoir à tirer les enseignements d’une gestion catastrophique des affaires du pays pendant quarante ans. D’autant plus qu’aujourd’hui plusieurs indices montrent que le pouvoir est en train de refaire de nouvelles erreurs.
Ainsi, ma rencontre avec Habib Souaïdia n’a eu aucune influence sur mes projets. Je pensais naïvement qu’il avait un objectif similaire au mien. Je me suis trompé mais je considère que c’est un accident de parcours.

Sur quoi devait porter le livre que vous vouliez écrire ?
Comme je l’ai dit précédemment, le livre devait mettre en évidence certains aspects de la crise. Il devait, certes, mettre en évidence les atrocités perpétrées par les terroristes islamistes, mais aussi évoquer les dérapages des services de sécurité. Je pense, et c’est ma conviction, que l’islamisme armé doit être éradiqué dans le cadre du strict respect des lois de la République. Sinon on ouvre la voie à l’anarchie.
Je voulais aussi expliquer à l’opinion internationale les dessous de la crise algérienne, car je pense que la vérité a souvent été tronquée. Trop de choses ont été écrites, notamment en France, par certains pseudo-journalistes qui se sont autoproclamés « experts de la crise algérienne » mais qui en réalité ne connaissent de l’Algérie que la version rapportée par certains bonimenteurs ou autres apprentis sorciers en quête de célébrité.

Comment avez-vous rencontré Habib Souaïdia ?
Par hasard. Je l’ai croisé dans les couloirs d’une association connue sur la place. Il venait d’arriver en France et cherchait à rencontrer des journalistes pour témoigner de son expérience dans l’Armée algérienne.

A la suite de cette rencontre, le contenu de votre livre ne devait-il pas changer ?
Non. J’avais juste décidé d’utiliser son témoignage comme fil conducteur pour mon livre. Je vais, néanmoins, vous expliquer dans quel contexte j’ai pris la décision d’inclure le témoignage de Habib Souaïdia dans mon ouvrage. Au départ, tous ces journalistes qui sont en train de s’exciter autour du livre La Sale Guerre lui avaient tourné le dos. Hormis trois médias, les autres l’avaient filmé, interviewé mais ils n’ont jamais rien diffusé. Le discours équilibré qu’il tenait au départ n’a pas intéressé trop de journalistes. C’est tout de même curieux ! Cette situation l’avait frustré considérablement. Je lui ai donc proposé de me faire part de l’intégralité de son témoignage afin de l’inclure dans mon livre. Et c’est ainsi qu’est né La sale Guerre qui devait porter en quelque sorte sur les coulisses de la guerre civile.
Ce que je n’arrive pas à expliquer aujourd’hui, ce sont toutes ces informations qu’on retrouve dans la version publiée et qu’il n’avait jamais évoquées au cours de nos différents entretiens.

Quelle différence existe-t-il entre la version initiale et
la version publiée aujourd’hui ? De quoi au juste le livre a-t-il été tronqué et qu’y a-t-on ajouté ?
C’est très pervers. A partir de la version initiale, François Gèze, directeur des éditions La Découverte a, avec la complicité de Souaïdia, censuré des passages qui revenaient sur la création des groupes armés et il a rajouté d’autres passages qui accablent l’armée. Ils ont mis au conditionnel des informations vérifiées et ont affirmé des hypothèses. En somme, il y a eu un jeu d’écriture à la fois vulgaire et subtil qui a dénaturé considérablement le texte orignal. Je vous le dis honnêtement, bien qu’ayant toutes les raisons du monde pour être subjectif par rapport au pouvoir algérien, vous savez que je suis réfugié politique en France, l’honnêteté intellectuelle m’a poussé à m’élever au-dessus des considérations personnelles et faire un travail objectif, sans parti pris et sans négationnisme. Je le dis modestement : je voulais mettre tous les acteurs de la crise devant leurs responsabilités.
Malheureusement, Gèze et Souaïdia n’étaient pas mus par les mêmes considérations. Ce qui les intéressait était de me voir « pondre » un réquisitoire contre l’Armée algérienne. J’estime que mon rôle n’est pas de juger ou de condamner mais d’informer. Je ne peux, par ailleurs, me permettre de dédouaner les islamistes et de les mettre dans la position de victimes, alors qu’ils restent les véritables bourreaux du peuple algérien.

Comment expliquez-vous ces modifications ? Est-ce pour des raisons politiques ou commerciales ?
Je pense que l’éditeur est mû à la fois par un souci commercial et un autre politique. Il est vrai que le sensationnel se vend bien surtout lorsqu’il concerne l’Algérie. Par ailleurs, les opinions tranchées de François Gèze à l’égard de la crise algérienne sont connues de tous depuis longtemps. Je crois qu’il a fait à travers ce livre d’une pierre deux coups.

Alors que vous êtes déjà en procès, François Gèze vous attaque, ainsi que la revue Marianne, en justice pour diffamation. C’est dire qu’il dément vos déclarations
François Gèze m’attaque pour un crime de lèse-majesté. Il montre à tout le monde qu’il n’accepte pas la contradiction. Il se permet de porter un jugement sur un Etat souverain et sur des institutions et il n’accepte pas un avis contradictoire. C’est hallucinant, n’est-ce pas ?
Je suis à l’aise. A travers cette démarche, il me donne une preuve supplémentaire sur ses véritables intentions. Ceux qui prétendent défendre la liberté des peuples et ceux qui prétendent vouloir faire éclater la vérité sont subitement gênés, outrés et contrariés quand une liberté de ton ou une vérité les éclabousse. De toute manière, je vous assure que moi la nuit, je dors tranquille, je suis en paix avec moi-même. Je me demande si c’est son cas. J’ai entière confiance en la justice française. La loi est claire et les magistrats ne sont pas dupes. Il est clair qu’il ne me fera pas taire, ni lui ni ses amis d’ailleurs.
Je me battrai pour dénoncer la supercherie qui entoure le livre La Sale Guerre.

Souaïdia a-t-il écrit lui-même ce livre ?
Arrêtons de dire n’importe quoi. Souaïdia est incapable d’écrire ne serait-ce qu’une seule ligne. Comme il est incapable d’analyser une situation politique. Ce n’est pas du mépris que j’exprime à son encontre. Je rappelle que c’est un militaire qui a été formé à mener une lutte antiterroriste non pas à écrire des livres. Les aménagements de fond apportés au texte ont été faits par François Gèze en personne. A-t-il le courage de le dire ? Posez-lui la question et vous verrez.

Le livre La Sale Guerre a suscité de vives réactions en Algérie. Comment les appréciez-vous ? Sont-elles, selon vous, à la hauteur des enjeux réels de cette affaire ?
Quelle réaction ? Celle des médias. C’est la seule que j’ai pu constater. Je pense que la presse indépendante doit enquêter sur les dessous de cette campagne médiatique. Je pense qu’il y a à boire et à manger. J’attends, toutefois, avec impatience les réactions officielles bien que, sur ce point, je ne me fais pas d’illusions. Quand on connaît ceux qui gèrent la communication en Algérie, je vous le dis franchement, je ne m’attends pas à écouter des choses convaincantes. Ce n’est pas avec Mahieddine Amimour et ses semblables que le pouvoir pourra convaincre l’opinion. Je me permets de rejoindre à ce sujet ce qu’avait écrit Mohamed Benchicou dans l’une de ses chroniques : on ne riposte pas à des chars électroniques avec des tire-boulettes. Tout compte fait, Amimour et ses semblables feraient mieux de se taire
Entretien réalisé par Saïd Chekri

 

Yasmina Khadra : « Leur djihad et le nôtre »

Mohamed Moulessehoul – de son nom de plume Yasmina Khadra – s’est imposé comme l’un des plus grands écrivains algériens de sa génération. Ancien officier, il a aussi vécu la tragédie au quotidien. Peu suspect de complaisance à l’égard d’une armée qu’il a quittée, il se dit pourtant « indigné » par le récit de Habib Souaïdia.

Marianne : Comment réagissez-vous à la lecture de La Sale Guerre ?
Yasmina Khadra : Avec beaucoup de tristesse et d’indignation. Des individus à côté desquels Machiavel passerait pour un enfant de chur essaient encore de faire croire que les groupes armés islamistes ne sont pas responsables de la tragédie de mon pays. Des bébés, des enfants, des femmes, des vieillards se font massacrer pendant qu’on essaie de laver les terroristes de leurs crimes. On peut critiquer l’armée, on le doit, je l’ai fait. Mais on ne peut pas accepter le mensonge car, un jour, l’histoire nous jugera. Comme officier, j’ai participé à la lutte antiterroriste dès le début.
Nous avons vu des choses indescriptibles et je peux l’affirmer : tous les massacres portent la même signature. Celle des groupes armés islamistes. Certains soldats sont devenus fous en découvrant un enfant massacré. Un enfant, c’est l’innocence, on n’a pas le droit d’y toucher. Pourtant, les islamistes continuent chaque jour à le faire. Les dédouaner de leurs crimes, c’est impardonnable.

Pourtant, Habib Souaïdia dit avoir vu un adolescent brûlé vif dans une caserne
Inconcevable. Les soldats qui auraient reçu un tel ordre se seraient retournés contre leurs chefs. En revanche, de nombreux soldats tombés aux mains des terroristes ont été brûlés vifs. L’un de mes camarades officiers a été enlevé, nous l’avons retrouvé le lendemain complètement dépécé. Il a été écorché vif.

Sur quels autres faits êtes-vous en désaccord avec lui ?
C’est tout un livre qu’il faudrait écrire pour démentir celui-là ! Un exemple parmi d’autres : l’auteur soutient qu’en 1995, à Aïn Defla, lors d’une grande offensive contre le GIA, l’armée a bombardé indistinctement des civils et des caches de terroristes.
Or, j’ai participé à cette opération. Avant le déluge de feu, nous avons évacué tous les civils. Après l’opération, lorsque nous avons ramassé les corps, il n’y avait que des soldats et des terroristes ; il nous est arrivé de renoncer à des assauts parce que, précisément, les terroristes ; détenaient des otages civils. Comment accepter que l’auteur attribue à la sécurité militaire l’attentat du 1er novembre 1994 à Mostaganem ? J’étais là, j’ai tout vu. J’ai ramassé les corps déchiquetés des scouts. Ces images sont à jamais gravées dans ma mémoire. C’est à ce moment précis qu’est née Yasmina Khadra dans une sorte de catalepsie.

Mais enfin, vous ne pouvez pas nier que l’armée se livre elle aussi à d’insupportables exactions
Il est arrivé que certains se vengent de ce qu’avait subi leur famille, c’est vrai. Mais je crois que ce sont des actes isolés. A Saïda, cinq gardes communaux ont violé une femme et tabassé son mari. Quatre d’entre eux ont été condamnés très lourdement, le cinquième a préféré se suicider avant son arrestation. L’armée n’a jamais communiqué sur le ménage interne, mais il est impitoyable.

Habib Souaïdia accuse l’armée d’avoir mené une guerre contre tous les musulmans
On veut faire l’amalgame entre islamiste et musulman. Comme tous les Algériens, je suis musulman, je suis pratiquant. Dire que l’on peut être arrêté parce qu’on fait la prière est absolument faux. En revanche, ce qui est exact, c’est que tous les islamistes qui ne cachaient pas leurs convictions ont été écartés dès le début. Ecartés pas exécutés ! Ceux qui ont eu des relations avec les terroristes ont été arrêtés et jugés. La guerre contre les intégristes est devenue pour certains un véritable djihad. Moi-même j’estime que nous avons défendu l’islam contre ceux qui souillent notre religion sacrée.
Propos recueillis par Abdel Taos
In revue Marianne du 19 au 25 février 2001

—————————————————————————————————

La famille de Souaïdia dans la gêne

El Watan, 20.02.01

Voir à ce sujet la déclaration de Habib Souaidia

Nous avons rendu visite dimanche à la famille de Habib Souaïdia qui réside dans le quartier la Basilique, à Tébessa. Une vieille femme nous a ouvert la porte. Visiblement, elle était malade, elle nous le confirmera de vive voix. Nous lui avons demandé où nous pouvions trouver un des frères de Habib. Elle nous indiquera la vidéothèque, appartenant à Didi, frère cadet de Habib. Celle-ci est située dans le même pâté de maisons, en face de la Basilique. Nous y avons trouvé Tarek, l’autre frère de Habib.

Agé de vingt ans, Tarek s’est prêté à l’interview sans difficulté. Le lendemain matin, à la vidéothèque, nous avons rencontré le benjamin, Moncef, 18 ans, un mélomane impénitent, fan de Hasni, et milieu de terrain de l’équipe juniors de la JSM Tébessa. Tout le long de l’entretien que nous avons eu avec lui, un poste-cassette diffusait une chanson de Hasni. Quand il ne parlait pas, il fredonnait la chanson. A un moment donné, il dira dans un soupir : «Ah, si on m’avait tué à la place de Hasni !» Tous deux ont répondu à nos questions. «Tarek, pouvez-vous nous parler de votre frère Habib ?» «Est-ce qu’il vous a parlé d’un livre qu’il aurait été en train d’écrire ?» «Non», répondent-ils tous deux. Et Tarek d’ajouter : «Il est allé en France en vue de régulariser le dossier de retraite de mon père. Il est parti au mois d’avril 2000, et depuis il n’est plus revenu ; puis nous avons, il y a seulement quelques jours, pris connaissance de l’existence de ce livre.» Moncef enchaînera : «Nous en avons entendu parler par l’intermédiaire des gens du quartier qui en ont eu vent en suivant les chaînes françaises.» Selon Tarek, il a quitté l’Algérie «normalement», c’est-à-dire après avoir eu ses papiers et le visa. Moncef dira : «Après sa sortie de l’armée en juin 1999, il ne trouvait pas de boulot, il a décidé de partir en France pour le dossier de retraite de mon père, qui y avait été émigré.» «Mais comment a-t-il quitté l’armée ?» «Il est venu à Tébessa assister aux funérailles de mon père qui est mort en 1995, des suites d’une longue maladie. Puis quelques jours après, il retournera à Lakhdaria, là il recevra une convocation pour Blida. Il passera devant le tribunal militaire pour le chef d’inculpation de vol caractérisé. Il était accusé d’avoir volé des voitures. Il sera emprisonné pendant quatre ans. A sa sortie de prison, il aura son livret militaire et quittera l’armée.» A la question de savoir si la famille de Habib Souaïdia a été inquiétée par les services de sécurité, comme il a été écrit par-ci par-là, Tarek répondra par la négative. Nous avons insisté pour qu’il parle franchement, il dira : «Non, notre famille n’a jamais été inquiétée de quelque manière que ce soit, par quelque service que ce soit.» Puis tous deux s’étalent sur le sujet, disant ceci : «Il y a eu le journaliste Ben Mohamed Mouloud, des véhicules blancs de type Land Rover et un véhicule de la police on a pris des photos de la maison, des photos de l’extérieur, cela a fait des attroupements, c’était quelque peu dérangeant, mais parler d’inquiétude, c’est trop fort.» «Votre vidéothèque a-t-elle été saccagée ?» «On y a volé certaines choses dans la nuit du 9 au 10 février (le livre La Sale guerre est paru le 8 février), précisément trois lecteurs vidéo et une chaîne stéréo», dira Tarek. «Plus des cassettes X», ajoutera Moncef. Selon les deux frères, «il s’agit de vol ordinaire et non de saccage. Nous avons déclaré le vol aux services de police qui ont ouvert une enquête.» Nous faisons la remarque suivante, qui est d’ailleurs approuvée par Tarek : il n’y a pas d’effraction ou de traces d’effraction, comme si on avait ouvert la porte avec la clé. «Quand il venait en permission, vous parlait-il de ce qu’il faisait à l’armée ?» «De l’armée, il ne disait que du bien ; il en faisait même des éloges.» Maîtrise-t-il la langue française ? «Oui, d’ailleurs il n’achète que les journaux d’expression francophone», selon les propos de Moncef. De temps en temps, ce dernier disait : «J’ai honte de ce qu’il a fait.» Tarek approuve ce que dit son frère. «Et votre mère, a-t-elle une idée de ce qu’a écrit son fils aîné ?» «Oui, bien sûr», répondent-ils. «Et comment voit-elle la chose ?» «Elle se sent gênée, très gênée», disent-ils. «Vous téléphone-t-il souvent ?» Moncef dira ceci : «Cela fait une semaine depuis qu’il ne l’a pas fait.» Certains voisins ont été sollicités pour nous parler de Habib Souaïdia, mais dès que nous nous annonçons, et que nous prononçons son nom et prénom, nous butons contre un mur de mutisme. Si beaucoup d’entre eux se taisent, ne veulent pas en dire un mot, les autres ne le connaissent pas, même si leurs maisons sont contiguës à celle de la famille des Souaïdia. Il y a de la crainte, voire de la peur dans l’air. Peur de quoi ?

Par A. Boumaza

———————————–

LE SOUS-LIEUTENANT ABDELMALEK NOUAR REVELE

“Souaïdia n’a jamais écrit de livre”

Le Soir d’Algérie, 19 février 2001

Après la publication du livre La Sale Guerre attribué au lieutenant Habib Souaïdia et les réactions qu’il a suscitées, le véritable auteur du livre originel sort de sa réserve. Le sous-lieutenant Abdelmalek Nouar, originaire de Tébessa, a connu Habib Souaïdia bien avant leur engagement dans l’armée. Leur amitié remonte à 1986. Ils étaient inscrits dans le même lycée Malek-Ben-Nabi de Tébessa. Il nous raconte comment l’idée du livre a germé et comment Habib Souaïdia l’a trahi.
Azeddine Bensouiah -Alger (Le Soir) – Abdelmalek et Habib, après le lycée, se sont engagés, chacun de son côté, dans l’armée durant l’année 1991. Abdelmalek avait opté pour l’ESDAT de Réghaïa, tandis que Habib est allé s’inscrire à l’Académie interarmes de Cherchell. Ils se rencontraient lors de leurs permissions à Tébessa. L’histoire du livre commence le 8 juin 1997 lors de l’incarcération de Abdelmalek Nouar pour désertion. A la prison militaire de Blida, il partage la même cellule, la 39, bloc E, avec son ami Habib Souaïdia qui, lui, était emprisonné depuis 1995 pour “vol qualifié”. En fait, Souaïdia était mêlé à un trafic de voitures “Taïwan” dont il falsifiait les documents. Il avait même dressé des faux barrages pour subtiliser des véhicules qu’il revendait avec la complicité de son oncle, cafetier basé à Annaba. Abdelmalek avait un penchant pour l’écriture. Avant sa désertion, il avait publié dans la revue El-Djeïch, des poèmes. Abdelmalek se souvient de sa détention : “Je suis resté avec Souaïdia pendant cinq mois, moins huit jours.” Abdelmalek continuait d’écrire des poèmes et des lettres pour les prisonniers. L’idée d’écrire un livre lui est venue lorsqu’il a vu un lieutenant, G.A., de Theniat El-Had, écrire un roman sur l’histoire amoureuse d’un médecin, au grade de capitaine, originaire de Bouira. “C’est de là que m’est venue l’idée d’écrire mon autobiographie, mon expérience dans l’armée.” Habib Souaïdia lui demandera de lui écrire son autobiographie à lui aussi. “Il a commencé à me raconter son enfance et ses actes héroïques dans les forces spéciales. Il en était fier, notamment de sa participation dans la lutte antiterroriste. Il me racontait avec force détails comment lui et son unité partaient au secours des populations ciblées par le terrorisme et comment ils pourchassaient les groupes terroristes. Il n’arrêtait pas de vanter la bravoure de Zidane El-Mekhfi et sa haine pour les paras déserteurs.” Le livre devait être intitulé, d’abord, Dans la sale cellule, ensuite nous l’avons changé en Balivernes d’un prisonnier pour, enfin, opter pour Les Sales idées, allusion aux idées salafistes défendues par les terroristes. Selon Abdelmalek Nouar, le livre comporte plusieurs histoires mais, surtout, une condamnation sans équivoque du terrorisme. Abdelmalek en a écrit deux exemplaires. “Souaïdia ne maîtrisait ni l’arabe ni le français. Il n’a jamais emprunté un livre à la bibliothèque.” A sa sortie de prison, le vendredi 31 octobre 1997, Abdelmalek avait pris une copie du livre avec lui, mais les gardiens la lui ont confisquée. Souaïdia, lui, est resté encore pendant plus de deux ans à la prison militaire de Blida. Abdelmalek a gardé le contact avec la mère de Souaïdia jusqu’à la libération de ce dernier. “Je l’ai rencontré à Tébessa en août 1999 lorsqu’il a organisé une fête chez lui. Je lui ai demandé des nouvelles au sujet du livre. Il m’a dit qu’il s’est débrouillé, à sa manière, pour le faire sortir de prison et que le livre était chez un certain Fethi à Alger. Nous nous sommes donc déplacés, quelques jours plus tard, à Alger pour chercher le livre. Nous avions rendez-vous avec ce Fethi au centre commercial de Ben-Aknoun. Mais nous n’avons pas pu le récupérer. Nous sommes retournés à Alger, deux semaines après. Souaïdia avait son passeport et un document envoyé de France à sa mère pour récupérer la pension retraite de son défunt mari, un ancien collaborateur de l’armée coloniale, estimée à 300 000 FF, ainsi qu’une procuration de sa mère pour qu’il puisse retirer cet argent en son nom. Moi, j’insistais sur le livre. Je voulais, au moins, une photocopie. Habib m’a abandonné à Alger. Je suis allé le chercher à Tébessa. Nous sommes retournés à Alger en septembre. Nous nous sommes disputés en cours de route. Je l’ai frappé et je l’ai abandonné sur la route de Mansourah (Bouira). Mon neveu Rédha était avec moi. La cause de la dispute était due au fait que Souaïdia m’avait dit qu’il avait perdu le livre. Je suis resté trois jours à Alger puis je l’ai rencontré au square Port-Saïd. Il était en compagnie de trabendistes. Il m’a demandé des excuses et m’a prié de l’accompagner à l’hôtel Sofitel. Il m’a présenté à un Français, un certain Michel. Il m’a dit que ce dernier était en train de lui donner un coup de main pour obtenir la pension de son père. Mais il persistait à dire que le livre a été égaré. Habib a disparu par la suite. C’est sa mère qui m’a appris qu’il était en France. Je me demande, d’ailleurs, comment il a pu obtenir aussi rapidement son visa ?”. Depuis, Abdelmalek Nouar n’a plus eu de nouvelles de Habib Souaïdia. Il se rappelle qu’une fois, ce dernier l’a appelé au téléphone sans le trouver à la maison. Jusqu’au jour où il découvre, par les médias, le livre La Sale Guerre. Pour Abdelmalek, son livre a été utilisé, manipulé et transformé : “Je suis l’auteur du livre et je défie quiconque me prouverait que Souaïdia est capable d’écrire une ligne. Il m’a trahi. Je ne vais pas me taire. Je vais l’attaquer en justice. Je suis prêt à une confrontation publique.” Abdelmalek est formel : “ Ce type a été appâte par des avantages matériels. Il était toujours fier de son appartenance aux forces spéciales. Il me disait qu’il voulait partir en France juste pour récupérer la pension de son père et monter une boîte d’import-export. Sa mère attend toujours ladite pension. Je le connais parfaitement, y compris sur le plan des mœurs. Il a été manipulé. Ce qu’il dit dans le livre est complètement à l’opposé de ce qu’il me disait en prison. Tout ce qu’il raconte est faux. C’est un fou, un paranoïaque”, conclut-il.

—————————————————————-

El Watan, 19.02.01

LES HABITANTS DE ZAATRIA REVOLTES PAR LE LIVRE DE SOUAIDIA

Le massacre n’a pas eu lieu

Perché sur une montagne dominant les forêts de Boulenouar et de Magtaâ Kheïra, à Zéralda, et les vergers de Tessala El Merdja, dans la wilaya de Tipaza, le village de Zaâtria sort de l’anonymat, projeté sur la scène médiatique internationale par un livre intitulé La Sale guerre paru récemment en France.

Au niveau du premier carrefour, dit des Quatre chemins et qui donne accès à Boufarik, Koléa, Oued El Alleug et Douéra, on est amené à penser que Zaâtria, comme l’a mentionné Habib Souaïdia dans son livre, se situe sur la route de Oued El Alleug, non loin de Boufarik. Or, Zaâtria est un petit village situé au sommet d’une montagne à près de six kilomètres de la route de Tessala El Merdja et relevant de la daïra de Zéralda. On emprunte le chemin sinueux et complètement «défoncé» qui traverse la montagne sur une distance de près de 3 km. A l’horizon, apparaissent de belles petites maisons blanches maculées au milieu desquelles se dresse le minaret d’une mosquée. A première vue, le village donne l’impression d’être vide. Seules quelques adolescentes traversent rapidement la chaussée pour acheter du pain. Non loin de là, des hommes discutent. Notre présence sur les lieux ne les surprend pas. L’effet de la parabole est extraordinaire. L’émission retransmise par la chaîne qatarie El Djazira et consacrée au livre de Souaïdia a été très suivie par une bonne partie de la population. «Nous aurions aimé avoir le téléphone pour appeler l’émission et dévoiler la vérité», révèle un sexagénaire. La discussion va dans tous les sens. Tous veulent faire part de leur «indignation». Ils affirment qu’aucun massacre n’a eu lieu dans leur douar. «Nous avons vécu de 1992 à 1995 des attentats individuels qui ont visé d’abord les membres des services de sécurité, puis des citoyens qui n’ont rien à voir ni avec la politique ni avec l’autorité. Regardez autour de vous. Nos enfants et nos femmes sont revenus vivre avec nous en toute quiétude…» Le vieil homme trouve «scandaleuses» les déclarations de Souaïdia à El Djazira. «Fort heureusement, notre village n’a pas connu de tueries collectives, et nous n’avions jamais été sympathisants des islamistes. Aucun des villageois n’a été sympathisant du FIS. C’est parce que nous avions refusé de les suivre qu’ils se sont acharnés sur nous. Ils ne pouvaient pas avoir de complices pour les aider ou les guider, car aucun de nos enfants n’a pris le chemin des maquis. Nous refusons qu’aujourd’hui ils nous taxent de proches des islamistes…», déclare le vieil homme, les larmes aux yeux. «J’aurais aimé le voir et lui demander pourquoi avoir choisi notre village pour illustrer son mensonge. Allez-y, parlez à tous ceux qui sont là et vous allez avoir la vérité. Depuis que nous nous sommes armés, ils ne rôdent plus ici…» (A suivre)

Par Salima Tlemçani

 

—————————————————–

El Watan, 19.02.01

«Des militaires égorgeurs»…

«C’est un soir de mars 1993 que j’allais, pour la première fois, être confronté directement à la «sale guerre». Alors que j’avais terminé mon service et que je me préparais à une nuit de sommeil bien méritée, le commandant Daoud m’a appelé par radio, me demandant de le rejoindre à son bureau très rapidement.

«Qu’est-ce qu’il y a encore ?», me suis-je dit. Je me suis rhabillé et je suis allé au bureau de mon chef. Il était en compagnie du général Fodhil Chérif, le commandant adjoint du CCLAS, et du colonel Djebar, que je connaissais de réputation — il était (il l’est toujours à ce jour) directeur du centre militaire d’investigation (CMI) de Blida, dépendant du DRS. Mon supérieur direct m’a dit que je devais effectuer une mission avec ma section dès 22 h 30 : nous devions escorter un camion. Une vingtaine de sous-officiers des para-commandos avaient pris place à l’arrière de ce camion de type K66 bleu recouvert d’une bâche verte. C’étaient des hommes de notre unité, le 25e RR, commandés par le lieutenant Chouaïbia, accompagnés d’hommes du DRS que je ne connaissais pas. Certains étaient habillés en civil, d’autres en tenue de parachutiste, munis de poignards et de grenades : ce commando qui ressemblait à un groupe terroriste avait, vraisemblablement, une mission «très spéciale». Avec seize éléments de ma section, répartis dans quatre Jeeps Willis, nous avons donc escorté le groupe jusqu’à un carrefour près de Oued el Alleug. Mes instructions étaient d’attendre les collègues au niveau de ce carrefour. Nous avons stationné à 1,5 km de là et le camion, lui, s’est dirigé à 23 h 30 vers un village appelé Douar Ez Zaâtria, dont les habitants — je l’apprendrai plus tard par le DRS — étaient des sympathisants du FIS ; les terroristes, nous dira-t-on, s’approvisionnaient régulièrement chez eux. Vers minuit trente, un appel radio : «Tounsi à Tounsi 13, rejoignez le point indiqué.» Mon indicatif était, en effet, Tounsi 13. J’avais reçu l’ordre de récupérer «mon camion» au carrefour. Sur le trajet du retour, il y avait un barrage de la garde républicaine. Mes chefs m’avaient donné comme instruction qu’aucune autorité ne devait contrôler le camion. Arrivé à hauteur du barrage, j’ai fait signe à l’officier de la garde républicaine de le laisser passer ; nous avons échangé un salut militaire et le camion est passé comme une lettre à la poste. A 1 h 30 du matin, nous étions de retour au PC. Descendu du camion, un sous-officier, habituellement sous mes ordres, m’a fait signe avec son poignard tâché de sang qu’il a fait passer sur son cou. Il ne m’en fallait pas plus pour comprendre. Le surlendemain, les journaux algériens annonçaient : «Une attaque terroriste sur le village de Zaâtria a fait une douzaine de morts.» Je venais de participer à un massacre. C’était la première fois que je me sentais complice d’un crime.»

Tiré de La Sale guerre pages 89 et 90.

——————————————————————————–

Le gros mensonge de Souaïdia

El Watan, 19 février 2001

Habib Souaïdia impute dans son livre, La Sale guerre, paru en France, les massacres de civils en Algérie à l’ANP, en citant la presse nationale.Dans son livre ainsi que dans ses différentes déclarations aux médias nationaux et internationaux, l’ex-militaire persiste et signe.

Il précise qu’au mois de mars 1993, les journaux algériens avaient annoncé qu’un massacre qui aurait été perpétré par les militaires sur le village dénommé Douar Zaâtria, non loin de Boufarik, avait fait une douzaine de morts. Une attaque dans laquelle il se «sentait complice d’un crime» (p 91), puisqu’il a participé à cette descente militaire et, par conséquent, il «venait de participer à un massacre. (…) Interrogés, les journalistes algériens des différents quotidiens qui se sont régulièrement penchés sur la question du terrorisme affirment que la localité n’a jamais connu à cette époque de massacre. Une lecture des principaux quotidiens algériens nous permet également d’affirmer aujourd’hui qu’il n’y a pas eu la moindre trace de massacres perpétrés contre la localité, et particulièrement le mois de mars 1993. Nous nous sommes rendus en effet dans les différentes rédactions et parcouru les éditions du mois de mars 1993 des journaux, en l’occurrence El Khabar, Le Matin et El Watan, aucun élément d’information relatif à cet acte précis n’est mentionné. Les prétendues révélations du sous-lieutenant Souaïdia sont en fait bâties sur des faits inexistants. Il est possible à l’éditeur de ce livre et aux journalistes français de consulter les collections des journaux algériens sur ce fameux mois de mars 1993 et le massacre de Zaâtria. Il seront édifiés . Mais auront-ils l’honnêteté intellectuelle de le faire ?

Par Djamila Kourta

 

—————————————————-

“Qui écrit quoi ?” – L’ouvrage La sale guerre : “Un effroyable tissu de mensonges” affirme l’écrivain Mohamed Moulessehoul

El Moudjahid, 18.02.01

L’écrivain algérien Mohamed Moulessehoul, qui écrit sous le pseudonyme de Yasmina Khadra, a qualifié d’“effroyable tissu de mensonges” le contenu du livre La sale guerre de Habib Souaïdia, dont la lecture inspire “l’indignation et l’écœurement”, selon lui.
“C’est un effroyable tissu de mensonges écrit par un homme qui a prêté son nom à des manipulations. L’écriture de ce livre rejoint celle sur Bentalha. Ce sont les mêmes ombres qui gravitent autour de cette abominable thèse de “Qui tue qui ?”, dont les animateurs essaient de porter atteinte à la seule institution qui tient encore debout”, a précisé l’écrivain dans une interview parue samedi dans le quotidien El Watan.
Pour l’auteur algérien, “l’armée est le seul pilier qui nous reste. Il faut arrêter de spéculer, de brouiller les pistes pendant que des innocents continuent de mourir”.
Mohamed Moulessehoul, commandant de l’ANP en retraite depuis cinq mois, a relevé le caractère mensonger du contenu du livre en question, indiquant qu’une personne qui a exercé uniquement deux ans dans un même endroit à la tête d’une petite unité et qui a passé deux fois plus de temps en prison “ne peut avoir ce niveau d’information. ni, avec un niveau d’instruction comme le sein, ce niveau d’analyse”.
Après avoir rappelé ses 36 ans au sein de l’armée, l’écrivain a affirmé : “Je le déclare en mon âme et conscience, je n’ai jamais vu, lu, découvert ou mis la main par mégarde sur un document incitant les militaires à tuer ou à exercer des exactions sur la population civile. Je n’ai jamais entendu directement ou entendu parler d’un ordre proféré par qui que ce soit pour assassiner des civils”. Dans ce contexte, il a souligné qu’il “n’a jamais été témoin, de près ou de loin, de violences ou de massacres de villageois perpétrés par des militaires”, et affirmé que “tous les massacres dont j’ai été témoin portent la même signature, celle des groupes intégristes armés, sans aucun doute et sans aucune exception”.

————————————————–

Le Matin 18.02.01

A l’approche de la réunion de la Commission des droits de l’Homme

L’Algérie prépare sa défense

On a appris de source diplomatique que les autorités algériennes se préparent activement pour la réunion de la Commission des droits de l’Homme, qui se tiendra le mois prochain et durant laquelle le cas algérien pourrait être soulevé et débattu par les quinze pays membres de l’Union européenne (UE).
La menace de l’envoi d’une commission d’enquête internationale plane de nouveau sur le pays, après le témoignage d’un ex-lieutenant de l’armée, dans son livre La Sale Guerre, accusant l’institution militaire d’avoir commis des massacres de civils.
A la veille de la visite, le 13 février, du ministre des Affaires étrangères français, Hubert Védrine, des intellectuels français s’étaient en effet mobilisés en appelant à travers un texte publié par le journal Le Monde à une mission en Algérie des rapporteurs des Nations unies sur les droits de l’Homme. Depuis, des ONG comme Reporters sans frontières ont fait leur cette revendication pour en faire l’une de leurs principales préoccupations de l’heure.
A Alger, on redoute que cette pression augmente crescendo, jusqu’à atteindre l’allure d’une véritable ingérence dans les affaires internes du pays. Et on se demande qui a intérêt à jeter le doute sur les véritables auteurs des tueries, en ce moment précis.
Il est relevé dans ce sens l’étrange coïncidence qui fait que le livre est édité par les éditions La Découverte. Celles qui ont précisément publié celui de Yous Nasroullah Qui a tué à Bentalha ? « Le scénario est le même. Il répond à un même objectif, celui d’accréditer une nouvelle fois la thèse d’une implication des services de sécurité dans les tueries. » Le lien est fait entre ces accusations et la réunion de la Commission des droits de l’Homme. La Sale Guerre de Habib Souaïdia est venu à point nommé pour relancer la polémique sur la question de « Qui tue qui ? » en Algérie, estime-t-on à Alger. On se demande également qui est derrière cette campagne et on s’interroge sur le lien qui existerait entre l’éditeur du livre, François Gèze, et l’Internationale socialiste. Fait troublant. A l’assurance dont a fait preuve Habib Souaïdia, les jours qui ont précédé la publication, succède une soudaine hésitation dans les propos. Comme si l’homme, poussé dans ses derniers retranchements, ne sait plus quoi dire ni faire. A part s’en prendre aux journalistes algériens en les menaçant de payer un jour devant la justice (voir El Watan d’hier). Mais la grande question est de savoir comment un simple lieutenant peut accéder à un niveau d’information citée dans son témoignage quand on sait combien le milieu de la haute sphère de l’armée est fermé. A l’heure où aucune réaction officielle n’est exprimée en Algérie, des associations dites de défense du programme du Président de la République, basées notamment à Bouira et Oran, multiplient les meetings pour dénoncer le contenu du livre considéré comme « un tissu d’allégations et de mensonges ». Ces agitations pourraient être le prélude à une campagne contre cette fois-ci Souaïdia dans son propre pays.
Nissa H.

————————————————————————————————-

Le Matin, 18.02.01

Jean Tabet : « Ils veulent réhabiliter le FIS »

La question algérienne divise depuis plusieurs jours les milieux intellectuels français. S’appuyant sur deux récents ouvrages mettant en cause l’implication des services de sécurité algériens dans les massacres, une partie de cette mouvance relance la question du « Qui tue qui ? », quand, au même moment, une tendance opposée élève la voix pour attirer l’attention sur un tel comportement, n’hésitant pas à organiser des meetings et à apporter des contre-témoignages sur les ouvrages parus. Jean Tabet est l’un des fondateurs du réseau Curiel qui soutenait la guerre de Libération algérienne. Membre du mouvement international anti-fasciste, il est aussi connu pour son militantisme dans les mouvements anti-colonialistes qui l’ont mené à côtoyer Che Guevara. Actuellement, il fait partie d’une tendance d’intellectuels français qui s’opposent aux parties qui tentent de réactiver la question du « Qui tue qui ? » Il s’exprime ici sur cette polémique.

Le Matin : Une vive polémique autour des auteurs des massacres en Algérie agite les milieux intellectuels français depuis la publication de deux ouvrages mettant en cause l’ANP. Quel est votre avis sur le sujet ?
Jean Tabet : Pour moi, les deux témoins qui ont publié ces ouvrages sont douteux. Mais le problème ne se situe pas seulement au niveau de ces livres, ou des éditions La Découverte qui nous amènent ces personnes douteuses. Il s’agit surtout de cette façon dont la presse s’est jetée sur ces livres, et l’incroyable écho qui en a été fait. C’est vraiment incroyable. Et on ne peut que s’interroger à ce sujet. Après la publication de Yous sur le massacre de Bentalha, nous nous sommes organisés en collectif pour tenter de rétablir la vérité. Un meeting a été organisé au cours du mois de janvier dernier avec des rescapés de cette tuerie qui ont apporté leurs propres témoignages qui contredisent ceux de Yous, mais la presse n’en a pas rendu compte. Ils préfèrent tendre l’oreille à un seul son de cloche sans prendre le soin d’enquêter sur ces massacres. On fait du sensationnel sur le dos du peuple algérien.

Pourquoi une telle attitude ?
On en déduit que ce sont des personnes qui soutiennent le contrat de Rome. Il y a tentative de réhabiliter le FIS, les islamistes.

Pourquoi dites-vous que Souaïdia et Yous sont des témoins douteux ?
Parmi les rescapés de Bentalha qui sont venus témoigner en janvier dernier lors du meeting que nous avons organisé se trouvait Messaoud. Cet homme se trouvait aux côtés de Yous (auteur de Qui a tué à Bentalha ?) au cours de la nuit du massacre et il est d’ailleurs cité dans son livre. Messaoud lui a demandé de venir s’exprimer publiquement au cours du meeting, il lui a dit qu’il était prêt à cette confrontation publique, mais Yous a refusé. Lorsque j’émets des doutes sur cette personne, cela concerne aussi le texte qu’il a publié. L’histoire des fausses barbes est très difficile à avaler par exemple. Ces doutes concernent tout autant Souaïdia (auteur de La Sale Guerre) qui n’arrête pas de se contredire. D’un côté, il dit que les islamistes ont une grande responsabilité dans les massacres, mais lorsque la radio France Inter lui a posé (ce mercredi) la question de savoir s’il condamnait ces tueries, il ne l’a pas fait. Il n’a pas condamné ces tueries.

Qu’est-ce que cela vous inspire ?
J’ai du mal à comprendre ce qu’il y a derrière. Mais ce dont je suis sûr, c’est que l’islamisme, pas seulement algérien, bénéficie de forces de soutien très importantes en Occident. Pour moi, cet islamisme n’est rien d’autre qu’une forme de fascisme du XXIe siècle, et il bénéficie de relais considérables en Occident, que ce soit sur le plan économique ou politique.

A quoi faites-vous référence ?
En France, nous n’avons jamais vu un tel écho pour des livres. Depuis les années 50, aucun ouvrage, aucun best-seller n’a bénéficié d’une telle publicité. Mais dans le cas présent, cette politique répond à une tentative de réhabilitation du FIS.

Le rapport de force dans les milieux intellectuels français semble plutôt être en faveur de la tendance qui prône le « Qui tue qui ? » ; ne pensez-vous pas ?
Non, pas du tout, le rapport de force n’est pas en leur faveur. Le Parti communiste français (PCF) a dénoncé les graves accusations, il y a eu aussi une réaction de l’association France-Algérie sur l’utilisation de ces ouvrages, la revue Marianne s’apprête à publier quatre pages sur le sujet mercredi Il y a aussi l’interview que Chevènement a récemment accordée au Monde. Le passage dans lequel il s’exprimait sur l’Algérie n’a pas été repris, mais il y a eu une protestation officielle. Je viens moi-même d’accorder une interview à la revue Politis. Je vous informe aussi que dans quelque temps, nous allons organiser à Aix-En-Provence une journée de solidarité contre toute cette campagne mensongère. Il y aura des associations algériennes.

Cette tendance qui soutient le « Qui tue qui ? » a-t-elle influé sur la position de la France officielle ?
Non, je ne pense pas.

Ne craignez-vous pas d’être taxé de soutien au pouvoir algérien ?
La revue Politis m’a dit que je soutenais le régime algérien. Mais je leur ai répondu que je n’avais jamais ménagé le pouvoir algérien. J’avais créé un comité de soutien à l’intellectuel Ali Bensaâd qui était pourtant pourchassé par des généraux du régime. Entre le système corrompu et rentier et le fascisme, il y a un monde. Moi, je ne crois pas un instant que le massacre de Bentalha n’ait pas été commis par le GIA.
Propos recueillis par Abla Cherif

—————————————————————————————————-

L’Algérie à l’heure de la concorde nationale

Le Matin, 18.02.01

Depuis que Bouteflika a lancé son idée de « concorde nationale » et que, dans le même temps, des voix se sont élevées outre Méditerranée pour remettre au goût du jour la question du « Qui tue qui ? », l’Algérie ne cesse d’être agitée par le débat, mené sur un ton de polémique, sur les causes de la crise et les solutions qu’il conviendrait d’y apporter. En France, la question divise les milieux intellectuels qui tentent, chaque camp y allant de ses arguments ou de ses accusations, de peser sur les positions officielles du Quai d’Orsay. La Sale Guerre, le livre de Souaïdia, a servi grandement les partisans du « Qui tue qui ? », lesquels ne se font pas prier pour en faire le motif à une campagne qui vise à mettre l’ANP sur la défensive. En Algérie, la situation offre aux islamistes une opportunité inespérée pour un redéploiement qu’ils entament par le retour à un discours de plus en plus ferme à l’égard du pouvoir et des forces démocratiques. Seule l’Algérie officielle reste encore à l’écart de cette agitation tous azimuts. Des sources affirment, certes, qu’une riposte du gouvernement se prépare dans la perspective de la réunion, en avril, de la Commission européenne des droits de l’Homme, mais rien n’indique que le pays est encore capable, à l’ombre de la politique « concordiste », d’apporter efficacement la contradiction à l’offensive orchestrée contre ses forces politiques.

————————————————————————————————

Agitation islamiste

Le Matin, 18 février 2001

Des islamistes, leaders de partis politiques ou figures emblématiques du FIS dissous, multiplient les déclarations en faveur d’un retour sur la scène politique.

Mahfoud Nahnah, le premier responsable du MSP, Mouvement de la société pour la paix, hausse le ton pour la énième fois. Il demande à ses troupes d’« ouvrir les yeux » et de rester en alerte au motif que « quelque chose se trame au sommet de l’Etat », où selon lui, il y a « une lutte d’intérêts entre les différents courants politiques ». L’enjeu, selon le responsable du parti islamiste qui craint que le problème déborde dans la rue avec une « explosion sociale », serait la mainmise sur la rente pétrolière. Nahnah, qui a un pied au pouvoir et un autre dans l’opposition, jette des fleurs aux généraux, dénonce les ONG internationales qui ont « osé » demandé à voir les principaux responsables de l’ANP et tire à boulets rouges sur Bouteflika qui a « encouragé la fragilité de la souveraineté nationale » et « failli sur le plan socioéconomique ». Siéger au gouvernement, selon Nahnah, ne signifie pas être au pouvoir. Lui qui ne désespère pas de devenir le chef de file des islamistes algériens s’interroge même sur le contenu des discussions qu’a eues Bouteflika avec Vaillant et Védrine, les deux ministres français venus à Alger, respectivement le 4 et le 13 février courant. « Que s’est-il dit, fait, avec Vaillant et Védrine ? », s’interroge le responsable du MSP. Azzaman, un quotidien londonien, dans sa dernière édition, écrivait que la France, les Etats-Unis et l’ONU ont mis au point un plan pour mettre un terme à la crise. Un plan qui aurait été expliqué à Bouteflika par le ministre français des Affaires étrangères lors de sa visite éclair. Des sources informées à Alger démentent formellement l’existence de ce plan. Jeudi dernier, Bouteflika avait affirmé que « la paix ne viendra pas de l’extérieur ». Nahnah, qui soupçonne Bouteflika de rapprochement avec les responsables du Front islamique du salut (FIS dissous) après sa promesse de Batna du 13 janvier 2001 d’aller vers une loi sur la concorde nationale – qui serait le prélude à une réconciliation et au retour du parti de Abassi -, offre ses services aux généraux qui seraient, selon lui, « incapables de riposter aux accusations qui sont lancées contre eux à partir de l’étranger ». Ses services offerts, le leader du MSP s’en prend aux républicains et aux laïcs des « sans-religion », dit-il, qui seraient non seulement « minoritaires » en Algérie mais incapables, selon lui, de se mouvoir sans l’ombre de la casquette militaire. Nahnah se positionne sur la ligne de départ comme les autres islamistes que la confusion politique actuelle entretenue par Bouteflika « dope ». En véritable équilibriste, il fait un clin d’il aux islamistes qui ne sont pas de son parti. « Je suis partisan du dialogue et de la concertation, et je soutiens tout ce qui mène à la concorde », dit-il. Il fait un deuxième clin d’il aux islamistes du parti dissous. Le gouvernement, comprendre le pouvoir, dans la mesure où l’Exécutif, dixit Nahnah, ne décide pas, est déclaré comme « non issu du suffrage universel populaire ». Fait de hasard ou partage des rôles, les responsables du parti dissous citent le nombre de personnes qui ont assisté à l’enterrement, la semaine dernière à Souk Ahras, de l’ex-émir de l’AIS Merad, assassiné par un moudjahid, et le nombre de personnes venues soutenir le directeur d’El Khabar lors de son procès avec l’émir Benaïcha. Ce dernier et d’autres dirigeants du parti dissous ou de la mouvance islamiste relèvent – alors que leurs représentants aux maquis assassinent quotidiennement des Algériens – la tête. La loi sur la concorde civile qu’ils ont soutenue est décrétée comme « dépassée ». Ils veulent, alors que certains d’entre eux, relayés par les partisans du dialogue sans exclusive dédouanent les islamistes des massacres de civils, d’autres concessions. Outre la concorde nationale que leur propose Bouteflika, ils veulent un contrat national style Sant’Egidio à Alger. En attendant, les islamistes et les réconciliateurs ne désespèrent pas de réussir là où ils ont échoué jusqu’à présent. Convaincre la Commission des droits de l’Homme à Genève en avril prochain de dépêcher à Alger une commission d’enquête internationale.
Djamel B.

———————————————

«La sale guerre est celle des intégristes»

Le jeune independant, 18.02.01

Synthèse Ali Brahimi

Le Comité national contre l’oubli et la trahison (CNOT) a qualifié, hier, le livre de Habib Souaïdia, la Sale Guerre, de «véritable brûlot qui vise à exonérer l’islamisme de tous les crimes barbares qu’il a commis».

Dans un communiqué envoyé aux rédactions nationales, le CNOT fait le parallèle entre la Sale Guerre et le livre de Yous Nasrallah, Qui a tué à Bentalha ?, en signalant que le premier chapitre du livre de Nasrallah s’intitule «La sale guerre… au quotidien».

Les deux livres, note le CNOT, remontent à la grève insurrectionnelle de 1991 du Front islamique du salut (FIS). «La Sale Guerre évoque durant ces événements les militants du FIS tués ou blessés mais oublie déjà les membres des services de sécurité assassinés ou ce policier kidnappé et séquestré dans la mosquée Kaboul à Belcourt».

Le Comité note également que les deux livres suggèrent que le terrorisme n’a commencé qu’après l’arrêt du processus électoral, insinuant que l’attaque du poste frontalier de Guemmar ne serait qu’une manipulation. «Ils oublient au passage l’attaque contre la gendarmerie à Beni-Merad et l’ensemble des violences perpétrées par les islamistes des groupes El-Hidjra oua Takfir et Kataeb El-Qods».

Quant aux camps d’internement administratif du Sud, ils sont présentés comme des machines à fabriquer des terroristes, insinuant que les personnes arrêtées étaient des innocents et non pas justement soupçonnés et accusés de soutien au terrorisme islamiste».

Le CNOT cite aussi l’assassinat de Boudiaf «attribué aux islamistes», alors que «les premiers à se réjouir de la mort du président étaient les islamistes qui fêtaient l’occasion avec des plats de couscous offerts dans les mosquées». Habib Souaïdia ayant été affecté à Lakhdaria, le CNOT rappelle que non loin de là, à Kadiria, lorsque l’ANP a voulu dernièrement quitter une position qu’elle occupait, les citoyens ont manifesté pour exiger le maintien des troupes qui assuraient leur sécurité.

Enfin, et à propos de la préface de la Sale Guerre écrite par l’Italien Ferdinando Imposimato, le CNOT rappelle que «dans sa guerre contre le terrorisme et la mafia, l’Italie n’a pas été faire le procès des généraux comme le général Della Chiesa assassiné à son arrivée en Sicile. C’est en utilisant des méthodes de lutte et un dispositif juridique exceptionnels, qui n’ont à aucun moment permis aux éléments des groupes terroristes et de la mafia de remettre en cause la nature républicaine et démocratique de l’Etat, que le peuple italien a pu renouer avec la sécurité». A. B.

 

—————————————————————————————————-

LE LIVRE DE HABIB SOUAIDIA

L’autre sale guerre

Le Soir d’Algerie, 17.02.01

L’onde de choc provoquée, outre-Méditerranée, par le livre de Habib Souaïdia est d’une remarquable ampleur. Les réactions immédiates et démesurées révèlent une véritable “demande” politique en attente d’éléments probants de l’implication de l’ANP dans des actes terroristes en Algérie.
Il ne viendrait à l’idée d’aucun, acquis aux idéaux de justice et de démocratie, de se désoler à l’annonce de révélations sur un régime dont les pratiques policières, la gestion opaque des affaires publiques et la corruption endémique sont finalement de notoriété publique. Cependant, l’exploitation politico-médiatique précipitée (la pétition d’intellectuels français à l’intention du Quai d’Orsay a été rédigée avant même la parution du livre) de La Sale guerre rend suspecte la démarche politico-éditoriale qui entoure ce témoignage. Il est donc utile, après que la plus grande partie de l’opinion parisienne se soit émue sans nuance, de relire le livre du transfuge de l’armée algérienne. En commençant par ce qui transparaît de la personnalité de l’auteur en parcourant son oeuvre, au demeurant rédigée par un (ou plusieurs) nègre (s), ce qui altère, nécessairement, dans une mesure qui reste à connaître sa pensée et sa relation des faits. Souaïdia soutient que sa vocation militaire s’est révélée alors qu’il n’avait que seize ans (page 28). Dans l’Algérie de 1985, celle d’avant le plan anti-pénurie (PAP), il est peu probable qu’un garçon sente son pays en danger au point de penser s’engager dans l’armée “par un profond esprit patriotique”. En fait, le jeune Habib est, à n’en pas douter, un privilégié ou, pour le moins, un “pistonné” : on n’entre pas à l’École des Cadets de Koléa, en cette année-là, par simple demande d’inscription. Premier échec de l’auteur une année après avoir intégré la fameuse école, celle-ci est fermée “par Chadli”,dit-il. Il ne lui pardonnera plus d’avoir contrarié un plan de carrière de jeunesse. D’entrée, l’auteur signale le monopole originel du triangle BTS (Batna-Tébessa-Souk-Ahras) sur l’ANP. Mais “les choses ont commencé à changer au cours des années 90”. Souaïdia était, entre-temps, revenu à Tébessa terminer ses études secondaires (1986-1989) et, après l’obtention du baccalauréat, il s’est inscrit à l’Académie militaire de Cherchell. Il constate alors que “la Kabylie, le Grand Centre et l’Oranie sont aujourd’hui largement représentés dans les structures de l’armée, surtout, ajoute-t-il, au département des renseignements et de sécurité (DRS, ex-Sécurité militaire) et à la gendarmerie” (Page 29). Dans la suite du livre, il imputera l’essentiel des méfaits de l’armée au DRS. Un régionalisme naïf s’est conceptualisé, peu à peu, en prisme de lecture de la réalité socio-militaire du pays. Cette évolution fondera sa haine pour certains corps et certains officiers, supérieurs notamment. De l’aveu de l’auteur, “plusieurs parents “pistonnés” ont (à l’École des Cadets) parfois placé les leurs pour contrôler une adolescence difficile (sic) ou garantir un avenir militaire à leurs fils” ou pour “assurer la réussite au baccalauréat pour les envoyer ensuite, avec une bourse d’État, étudier dans de grandes universités américaines et françaises”(page 29). On ne sait pas si l’auteur a eu une “adolescence difficile”, on sait par contre qu’il n’a pas pu avoir son baccalauréat dans cette école (prématurément fermée) mais dans un lycée civil de Tébessa et pas de bourse non plus pour une université américaine ou française. Rattrapera-t-il cette déception plus tard ? Souaïdia a, peut-être, choisi la carrière militaire par idéalisme, mais il écrit qu’en Algérie pour réussir on a le choix “entre le trabendo et la casquette”. Le bac en poche, l’auteur entre à l’Académie de Cherchell en 1989. Il y passe trois années comme élève-officier. Après quoi, il est affecté à l’École d’application des troupes spéciales (EATS), en juillet 1992. Un mois plus tard, c’est l’effroyable attentat de l’aéroport Houari-Boumediène. Souaïdia écrit que, d’emblée, “nous discutions beaucoup entre nous et plusieurs, dont moi, étaient convaincus que c’était en fait un nouveau “coup tordu’’ de la SM” (page 65). Quelques lignes plus loin, il s’explique : “Comme beaucoup de mes camarades de promotion, je détestais les militaires du DRS.” A l’École des parachutistes, il connaît son premier ennemi parmi les officiers supérieurs auquel il voue, visiblement, une haine incontestable. Corrompu et peu respectueux de ses troupes, ce colonel aurait même, un jour, mangé au mess… un steak saignant et des pommes sautées, alors que ses hommes prenaient une “infecte soupe aux lentilles” ! Heureusement qu’un capitaine futé l’a tancé et lui a jeté son assiette au visage. Le colonel s’est levé sans broncher et a quitté le mess. Les cinq mois passés par Souaïdia à Biskra furent pénibles. Par la rudesse de l’entraînement, “la neutralité des paras” et surtout parce que l’auteur n’a pas pu y passer “une année entière comme prévu”(page 69) A la fin 1992, Souaïdia et vingt-trois autres officiers avaient “décidé, sans se concerter, précise-t-il, d’ignorer l’interdiction” de quitter l’École, après s’être rendu à Tébessa “passer quelques jours auprès de sa famille’’ (page 70). On ne sait pas s’il y a un lien avec cette désertion, toujours est-il qu’il est muté quelques jours plus tard, le 28 décembre, à Alger, à la garnison de Béni Messous. Un rêve s’envole, peut-être, car “chaque année, une dizaine d’officiers parachutistes étaient sélectionnés pour aller aux Etats-Unis afin d’effectuer un stage de deux ou trois ans chez les rangers du Texas”.Et “la plupart des officiers qui y sont partis au cours de ces dernières années ont préféré déserter et rester aux États-Unis’’ (page 69). Le “rêve américain” de Souaïdia s’évapore une seconde fois ! Le livre de Souaïdia est censé rapporter les faits qui corroborent l’existence, en Algérie, d’un “terrorisme d’État” : viols, assassinats et massacres collectifs commis par les troupes et, en particulier, par certaines unités spécialement formées à cet effet. Commençons par les quelques cas de terrorisme de l’armée dont l’auteur fut “témoin” car, pour la plupart, ils lui ont été “rapportés’’ par des collègues et amis, en particulier pendant sa période d’emprisonnement, de 1995 à 1999. En janvier 1993, un “groupe combiné” s’est rendu dans un quartier de Boufarik pour venger un sous-lieutenant assassiné par les terroristes à cet endroit, avec une “liste de sympathisants du FIS”. Détail important, car, il faut le noter, à travers tout le livre, l’armée ne semble s’en prendre qu’aux “islamistes non armés” et “aux sympathisants du FIS”. Une dizaine de jeunes ont donc été raflés, emmenés à la caserne avant d’être retrouvés, le lendemain, morts et exposés au rond-point de Boufarik. “Les journaux, comme à l’accoutumée, écrit-il, ont parlé d’une “attaque terroriste’’ (page 79). Consultées, ni la presse algérienne ni la presse française ne parlent d’une attaque terroriste à Boufarik durant le mois de janvier 1993 ! En mars 1993, l’auteur participe pratiquement à un mas-sacre collectif dont s’est rendue coupable l’armée. “Pratiquement”, car l’auteur ne dit jamais avoir assisté à un crime, il s’en rend compte, invariablement, après coup !D’ailleurs, il se définit comme “complice” et non comme co-auteur de ce terrorisme “institutionnel’’. Donc, en mars 1993, il escorte un camion où avaient pris place “des hommes de notre unité…accompagnés d’hommes du DRS que je ne connaissais pas” (Page 89). Avec seize éléments de sa section, ils devaient accompagner le camion jusqu’à un carrefour de Oued-El-Alleug ; le camion continue seul vers le village de Douar ez-Zaatria “dont les habitants — je l’apprendrai plus tard par le DRS -— sont des sympathisants (encore une fois !) du FIS’’ (page 90). Souaïdia se sépare du camion à 23h 30 et le “récupère”, à l’endroit indiqué à 00 h 30. “Le surlendemain, les journaux algériens annonçaient : “Une attaque terroriste sur le village de Zaatria a fait une douzaine de morts”. “Je venais de participer à un crime”(Page 90) Encore une fois, aucune trace de cette nouvelle dans la presse algérienne de mars 1993 ! Il parle ensuite d’un mas-sacre près de Ténès “rapporté par les officiers du 12 ° RPC” qui, pourtant, “est pour moi le régiment des assassins”. En une semaine, 190 personnes ont été tuées. Ici, les témoins de l’auteur sont les assassins eux-mêmes, dont il cite un nom et un prénom ! Quelle confiance envers des assassins ! A moins qu’il ne s’agisse d’une espèce d’opprobre sur des camarades à qui il en veut. D’ailleurs, ici, l’auteur prend soin de préciser que “les médias n’ont jamais parlé de ce massacre”(page 116). Les officiers supérieurs n’aiment pas les jeunes officiers. C’est une thèse essentielle du livre. A l’école de Biskra, on laisse mourir trop d’élèves-officiers dans des “accidents”, des “parachutes qui ne s’ouvrent pas”, etc. L’étrange ordre “bravo 555” qui peu mobiliser toutes les patrouilles, même quand une des unités est en danger et qu’il faut lui porter secours. Le général Lamari l’a empêché de porter secours à “Samir”, en mars 1993, en ordonnant “à toutes les sections de rester sur leurs positions” (Page 91). En résumé, ils laisseraient facilement mourir leurs hommes mais ils sont zélés pour faire tuer les islamistes.“Faut-il tuer trois millions d’Algériens (sous-entendu qui ont voté FIS en 1991”, s’interroge l’auteur de “La Sale Guerre’’ (Page 93) quand un général avait ordonné de les exterminer, “eux et ceux qui les soutiennent”. Fin mars 1993, l’unité de l’auteur est mutée à Lakhdaria qu’il qualifie de “fief islamiste”. Le PC est une villa coloniale entourée de roulottes. Au premier étage de la villa, habitent les officiers , au rez-de-chaussée, on torture. C’étaient toujours les officiers du DRS qui torturaient. L’auteur le savait mais ce n’est qu’en janvier 1994, quelque 18 mois après son arrivée, qu’il a “vu opérer pour la première fois” (page 109) à l’étage en dessous ! A Lakhdaria, la sympathie pour les islamistes, latente chez l’auteur, semble s’être réveillée “c’est au cours de cette année 1993 que la confusion a commencé à s’installer dans mon esprit : qui tuait vraiment ?”(page 101) Les réponses, il les cherchera dans son expérience : “L’armée aussi tuait à tort et à travers pour décrédibiliser les terroristes” (Page 102). “Tout le monde pouvait tuer et coller le crime sur le dos des islamistes”(Page 122). “Il arrivait aussi que des unités des services déguisés en islamistes tuent des policiers et des militaires, voire massacrent des civils pour pouvoir ensuite contacter des groupes de vrais terroristes et les infiltrer ou les éliminer’’ (page 122). “A cause de quelques centaines de terroristes islamistes, ils (les “décideurs”) ont combattu tous les musulmans algériens au point où chacun a maintenant peur de dire qu’il est pratiquant” (page 112). L’exagération dans ce genre d’explication du “terrorisme d’État” est évidente. Pourquoi ne le serait-elle pas dans la narration des faits qu’il dit n’avoir jamais directement vécus. Même à Lakhdaria, après son “éveil” à la difficile condition des islamistes réprimés, on assassine encore devant lui sans qu’il puisse intervenir. Pourtant, il escorte et assiste de loin. Ainsi, six personnes sont exécutées au bord de l’oued Isser. Mais, lui, “on” lui a donné l’ordre de sortir avec une quinzaine d’hommes pour assurer leur protection de loin’’ (page 109). Naïf et impuissant petit officier parachutiste. Pourtant “ceux qui pratiquaient ces exécutions étaient aussi bien des hommes de notre garnison que des officiers venus d’Alger’’ (page 109). A part cela, il assiste à “des assassinats de ce type au moins une quinzaine de fois” mais c’est toujours “eux qui les exécutent”. L’auteur se met hors de portéé d’une grave accusation contre des troupes dont il a fait partie, de façon opérationnelle, avec rang d’officier, pendant plus de trois ans. Passons par le saugrenu qui émaille ce livre. Comme cette histoire d’attaque terroriste contre l’Amirauté d’Alger : le groupe de Moh Leveille y avait bénéficié de la complicité de L’auteur se met d’une grave militaires islamistes, identifiés, arrêtés puis relâchés bien avant l’attentat. “La SM les avaient lâchés en sachant pertinemment qu’ils étaient d’authentiques islamistes et qu’ils allaient mener cette action” (page 58) ! Ou comme cette invraisemblable “amitié” entre Boudiaf et “Kasdi Merbah” qu’explique l’assassinat de ce dernier. Et montre l’ignorance des péripéties politiques de l’Algérie indépendante. Bien entendu, l’auteur reste évasif sur les raisons de sa condamnation et de son emprisonnement dans cette biographie pourtant, par ailleurs, très “personnelle”. Échecs renouvelés, circonstances défavorables, projets contrariés… Souaïdia ne semble rien se reprocher dans ce qui lui arrive jusqu’à son exil. Un seul responsable : les officiers supérieurs de l’ANP. Son penchant islamiste, malgré l’expression d’un sentiment antiterroriste, semble faire le reste. Loin de nous l’idée de laver l’armée de ses responsabilités éventuelles : que des crimes aient été commis par incompétence, par réaction d’exaspération de la part de militaires, par calcul tactique ou autre, ils sont condamnables comme tels. Qu’on impose une espèce de symétrie entre le terrorisme systématique d’une barbarie inégalée dans le monde moderne d’un mouvement terroriste insurrectionnel avec des crimes politiques qu’il reste à établir de façon plus sérieuse, si c’en est le cas, cela relève d’une opération de “révisionnisme en temps réel” inacceptable pour ceux qui ont eu à se battre pour le changement de régime et contre la barbarie intégriste à la fois. Dans ce livre orienté politiquement et qui s’adresse visiblement plus à l’opinion française et européenne qu’aux Algériens (les dinars y sont convertis en francs), l’auteur parle de se sentir comme un condamné devant… la guillotine au lieu du peloton d’exécution, l’opération politicienne se trahit de bout en bout. Le bruit fait autour en fait plus un prétexte à la reprise de l’offensive du “qui-tue-qui ?”, négateur des crimes islamistes qu’une contribution à la compréhension des fondements de la crise algérienne et à la connaissance des pratiques des différentes forces politiques qui s’affrontent à couteaux tirés – sans jeu de mots — dans un pays ensanglanté et que la confusion, délibérément entretenue par des “opinions” mal intentionnées pour certaines, naïvement bien intentionnées pour d’autres, contribue à compliquer et à en retarder l’issue.
M. H.

———————————————–

L’ancien officier Habib Souaïdia est accusé de «complot»

Haro sur l’auteur de La sale guerre

Des associations pro-Bouteflika pétitionnent à Bouira pour le poursuivre en justice

La Tribune, Samedi 17 février 2001

Par Nacer Haniche

Bouira a été, jeudi dernier, le théâtre de la première riposte du pouvoir au livre La sale guerre, publié par l’ancien lieutenant Habib Souaïdia aux éditions parisiennes La Découverte.C’est la coordination des associations dites de défense et de promotion du programme de Abdelaziz Bouteflika, basée dans cette wilaya du centre du pays, qui s’est chargée d’exprimer cette position à travers une déclaration qui nous a été remise hier. Dans ce texte, la coordination, qui est, rappelons-le, menée par un député FLN, Mohamed Seghir Kara, présenté ici à Bouira par les observateurs comme un «opposant» à la ligne de Boualem Benhamouda, le leader du parti qualifie la publication du livre La sale guerre ainsi que les comptes rendus de presse de «campagne médiatique». Elle parle aussi de «manœuvres sournoises». Le contenu du livre est considéré comme un «tissu d’allégations» et de «mensonges» et l’auteur comme «un traître connu dans la région de Lakhdaria par son comportement et ses actions douteuses vis-à-vis des citoyens de la région». L’ex-sous-lieutenant Habib Souaïdia y est présenté également comme un «voyou». Les membres de la coordination, qui se demandent comment ce dernier, après sa remise en liberté, «ait pu être utilisé par les ennemis de l’Algérie», lancent un appel à ceux qui doutent de venir à Lakhdaria pour connaître toute la «vérité sur les activités de H. Souaïdia» et sur «le complot monté contre la concorde civile». La coordination de Bouira déclare qu’elle détient des témoignages solides sur les activités de Souaïdia qui, selon elle, abusait de son grade d’officier de l’ANP. Concrètement, des sources disent depuis, jeudi dernier, qu’une pétition circule déjà à l’échelle nationale revendiquant l’idée de traduire l’ex-souslieutenant Habib Souaïdia devant la justice. Action symbolique ? Solitaire ? On ne le sait pas encore, mais les observateurs estiment que la coordination veut rattraper le temps perdu après que le livre La sale guerre eut obtenu une certaine audience internationale et provoqué le retour sur les chaînes de télévision étrangères, El Djazira notamment, des interrogations relatives aux responsabilités dans les massacres à grande échelle que nous avons connus depuis 1996. Chose sûre : l’initiative prise à Bouira est le prélude à des actions plus importantes. Une réunion de la section oranaise de cette coordination (lire article de Mohamed Ouanezar) conforte cette hypothèse.

N. H.

———————————————–

LA THESE DE «QUI TUE QUI ?» REACTIVEE EN FRANCE

Habib Souaïdia : «J’ai écrit ce que j’ai vécu»

El Watan, 17.02.01

Au téléphone, Habib Souaïdia semblait d’abord surpris qu’une journaliste de la presse algérienne l’appelât, puis il s’est montré hésitant, «je n’ai pas confiance en la presse algérienne». Je lui propose un rendez-vous à la faveur duquel il pourra se déterminer. Il finit par accepter de me rencontrer le lendemain dans un café, à Paris.

Habib Souaïdia est arrivé au rendez-vous avant l’heure. «J’ai accepté de vous rencontrer, mais pas de répondre à une interview.» «El Watan, comme les autres journaux, c’est un journal de m… Votre directeur, c’est Omar Belhouchet ?» Il commence par s’en prendre à la presse algérienne. Je tente de le convaincre que ses propos seront fidèlement reproduits, comme je le fais en toute occasion, du reste, comme je l’ai fait avec son éditeur et avec le coauteur du projet initial de La sale guerre et je lui montre le magnétophone que je venais de poser sur la table. «Je n’ai pas aimé ce que vous avez écrit.» «J’ai écrit ce qu’ils m’ont dit.» Il veut entendre mon point de vue sur la situation de la violence en Algérie : «Vous, vous savez ce qui se passe en Algérie. Qu’est-ce que vous en pensez ?» Le ton est dur, tranchant. Je lui réponds que je ne suis pas là pour dire ce que je pense, mais pour recueillir ses propos. Et j’ajoute : «Je vous donne l’opportunité de vous adresser aux Algériens, si cela vous intéresse et si vous avez des choses à leur dire.» «Ce que j’avais à dire, je l’ai écrit. C’est dans mon livre.» «Mais ils seront peu nombreux à lire le livre, celui-ci n’étant pas disponible en Algérie.» «Vous n’avez qu’à leur rapporter ce que j’ai écrit dans la conclusion.» Il finit par accepter l’interview. «Allez, posez vos questions. J’ai quarante minutes, après j’ai un autre rendez-vous.» L’interview n’ira pas jusqu’au bout. «J’aimerais qu’on revienne sur votre témoignage, sur ce que vous avez vécu. Sur ce qui vous a le plus marqué.» «Posez des questions directes.» «J’ai posé une question directe. Ce que vous dites dans le livre, l’avez-vous vécu ? Les crimes que vous affirmez qu’ils ont été commis par des militaires, les avez-vous vus ?» «Ce qui s’est passé en Algérie depuis 1992, je l’ai dit dans le livre et répété à la presse internationale. J’ai essayé de témoigner personnellement ce que j’ai vécu, personne ne m’a raconté cela. Des collègues avec qui j’ai parlé et moi, nous savons ce qui se passe. J’ai vécu quelques massacres, quelques assassinats de civils qui n’ont rien à voir avec le terrorisme, qui ont été sortis de chez eux.» «Est-ce que vous voulez me citer quelques-uns de ces massacres ?» «A Boufarik, en 1993 au douar Zaâtria, près de Mahelma. J’étais alors à Béni Messous, avant que mon unité ne soit déplacée à Lakhdaria. Puis, avec l’engagement de l’ANP dans la lutte contre le terrorisme en 1993, des unités blindées ont été déplacées de leurs bases arrières vers l’Algérois généralement. La première DB s’est placée à Bouira à l’est d’Alger, au sud d’Alger, la 2e division d’infanterie mécanisée a été déplacée de Djelfa vers Médéa, Berrouaghia… et vers l’ouest il y avait des brigades déplacées de Tindouf, Béchar, Sidi Bel Abbès, vers Chlef. On a créé ensuite les classes avec des centres opérationnels dans chaque wilaya. A Bouira, c’était le COB, le COAL à Alger… Moi j’étais à Lakhdaria. C’étaient les seules unités des forces spéciales qui ont été déplacées pour aider la 1re division blindée. Là, il y a la villa coloniale qui se trouve juste à proximité de la route nationale n° 5.» «Quelle était votre mission ? Vous vous chargiez de quoi ?» «Combattre le terrorisme.» «C’est-à-dire ?» «Combattre ceux qui ont pris les armes. Déjà à Béni Messous on a été confrontés à cette sale guerre, il y avait eu des assassinats, des massacres. Jusqu’en 1995, ces assassinats étaient bien ciblés, soi-disant des sympathisants du FIS qui, pour eux, sont des terroristes, qui soutiennent les groupes armés qui étaient aussi soi-disant des terroristes. Il fallait en finir avec eux.» «Cela, c’était jusqu’en 1995 ?» «C’était jusqu’en 1995 exactement. Après, en 1996, 1997, cela a changé complètement, il y a eu les grands massacres.» «Dans votre livre, vous dites souvent : un camarade de promotion m’a dit, un collègue m’a dit. Ce sont des choses que vous n’avez pas vues, qu’on vous a rapportées ?» «Je parle des choses que j’ai vues personnellement dans mon unité, dans les autres unités dont je connais le fonctionnement, j’ai des amis de ma promotion qui m’ont parlé, on a travaillé ensemble. Je connais la sauvagerie de ces unités comme la nôtre d’ailleurs, je sais comment ces gens-là fonctionnent et, pour moi, ils ont tué des gens à travers toute l’Algérie. Cela s’est passé comme cela.» «Vous ne m’avez pas dit comment vous combattiez le terrorisme ? De quelle manière ?» «Par le terrorisme.» «C’est-à-dire ? Expliquez-moi…» «Combattre le terrorisme par le terrorisme.» «Mais concrètement ?» «Bon, on s’arrête là.» «Pourquoi ?» «Vous avez assez pris de notes.» Il quitte la table, me signifiant que l’interview est terminée. «C’est à cause de vous (entendez les journalistes algériens) que nous sommes arrivés là où nous en sommes», le ton est le regard n’ont rien perdu de leur dureté. «Un jour, vous le paierez devant la justice.» Ces derniers mots ont été prononcés sur le quai du métro où il m’avait précédée et après que je lui ai dit que c’est dommage qu’il ait interrompu l’interview. Nous avons pris la même rame de métro, mais chacun dans une voiture différente.

Par Nadjia Bouzeghrane

——————————————————————————–

Yasmina Khadra témoigne : «Les massacres ont été commis par les intégristes armés»

Yasmina Khadra, qui a révélé sa véritable identité dans L’écrivain, soit le commandant Mohamed Moulessehoul, à la retraite depuis cinq mois, connaît bien l’institution militaire au sein de laquelle il a passé 36 ans. Il connaît bien les maquis islamistes qu’il a combattus pendant huit ans et qu’il décrit avec minutie et précision dans ses livres.

Que vous inspire la lecture de La sale guerre, sorti récemment à Paris ?
De l’indignation et de l’écœurement. C’est un effroyable tissu de mensonges écrit par un homme qui a prêté son nom à des manipulations. L’écriture de ce livre rejoint celle sur Bentalha. Ce sont les mêmes ombres qui gravitent autour de cette abominable thèse «Qui tue qui ?» dont les animateurs essaient de porter atteinte à la seule institution qui tient encore debout.
Le signataire du livre donne à croire qu’il était bien informé et qu’il savait beaucoup de choses sur l’institution militaire.
Une personne qui a exercé uniquement deux ans dans un même endroit à la tête d’une petite unité et qui a passé deux fois plus de temps en prison ne peut avoir ce niveau d’information. Ni avec un niveau d’instruction comme le sien, ce niveau d’analyse. Il parle de la plus haute sphère de l’armée. C’est un univers fermé. Moi, qui avais le grade de commandant, je ne savais pas ce qui se passait en haut lieu. J’ai pourtant passé 36 ans dans l’armée, avant de prendre ma retraite en septembre 2000. J’ai fait huit ans de guerre, il en a fait moins de trois.
Dans quelle région exerciez-vous ?
J’étais dans la deuxième région militaire. Mais je pouvais être appelé à travailler partout. Ce que j’ai fait. Pendant huit ans de guerre, je le déclare en moin âme et conscience, je n’ai jamais vu, lu, découvert ou mis la main par mégarde sur un document incitant les militaires à tuer ou à exercer des exactions sur la population civile. Je n’ai jamais entendu directement ou entendu parler d’un ordre proféré par qui que ce soit pour assassiner des civils. Je n’ai jamais été témoin, de près ou de loin, de violences ou de massacres de villageois perpétrés par des militaires. Tous les massacres dont j’ai été témoin portent la même signature, celle de groupes intégristes armés, sans aucun doute et sans aucune exception. De l’intérieur de l’institution militaire, j’ai vu des soldats, des sous-officiers, des officiers engagés dans la guerre pour sauver le pays.
Des officiers supérieurs sont accusés de crimes contre l’humanité…
Je suis l’écrivain Yasmina Khadra, celui qui a démasqué la supercherie crapulo-intégriste, je suis un des rares à avoir apporté dans mes livres, qui sont traduits dans plusieurs langues, un minimum d’éclairage sur cette tragédie. Il est très important de situer l’auteur de chaque ouvrage. Personne n’échappera à sa vérité, ne devancera l’histoire. Aux intellectuels qui, dans un appel publié par Le Monde, veulent que l’armée algérienne soit présentée devant un tribunal international de justice, ils feraient mieux de commencer par moi.
Pourquoi vous ?
Je suis là tout prêt, en France. Je suis à leur disposition.
Vous avez fait référence précédemment à la thèse de «Qui tue qui ?»…
En 1998, alors que cette question avait atteint son paroxysme, j’avais dédié mon livre L’automne des chimères aux soldats et policiers de mon pays. J’avais expliqué que c’était ma conviction. Le signataire de La sale guerre a traîné des officiers dans la boue, les a traités d’assassins, et pourtant la majorité d’entre eux sont morts en opération pour l’Algérie.
Quelle est la priorité, aujourd’hui, en Algérie ?
Arrêter cette guerre. Les gens impliqués font tout pour que cela ne s’arrête pas. L’armée est le seul pilier qui nous reste. Il faut arrêter de spéculer, de brouiller les pistes pendant que des innocents continuent de mourir.
Le régime politique n’a-t-il pas de responsabilité dans la grave crise dans laquelle se débat le pays ?
Je lui ai consacré cinq livres.
Vous venez de signer un livre, L’écrivain, dans lequel vous dévoilez votre véritable identité et expliquez pourquoi vous avez recouru à l’utilisation d’un pseudonyme.
L’écrivain est un livre qui compte pour moi, il est sorti en sandwich entre deux livres qui sont aux antipodes de ce que j’écris et qui jouissent d’une publicité et d’une campagne médiatique de grande ampleur. Mais si j’ai à choisir entre le grand succès et la vérité, je dirai que j’ai été très fier d’avoir été soldat et d’avoir défendu l’Algérie.
Avez-vous d’autres projets d’écriture ?
Cette tornade perfide (la sortie de La sale guerre, ndlr) a soulevé un nuage autour de ma personne. Je ne sais pas si mon statut d’ancien militaire va influer sur ma carrière d’écrivain. Cela a été un choc pour beaucoup d’apprendre que Yasmina Khadra est un militaire. J’ai quitté l’armée pour me consacrer totalement à l’écriture. J’ai largement prouvé que je ne suis pas n’importe quel écrivain. Mais avoir du talent ne suffit pas.

Par Nadjia Bouzeghrane

L’écrivain – Editions Juilliard, janvier 2002-Yasmina est l’auteur de plusieurs livres à succès traduits en plusieurs langues dont le premier Morituri, A quoi rêvent les loups ?, Le silence des agneaux.

—————————————————————————————————-

AFFAIRE DU LIVRE « LA SALE GUERRE »

Encore des rebondissements

Liberte du samedi 17 fevrier 2001

Le journal français Le Monde, dans son édition du mardi 13, laisse croire qu’une polémique algéro-française est née suite à la sortie du livre La sale guerre. L’auteur de l’article écrit que « le régime algérien s’efforce de faire pression sur l’auteur réfugié en France. Des policiers sont venus samedi et dimanche interroger sa famille et les habitants du même quartier à Tébessa. Le magasin du frère de l’ancien officier a, par ailleurs, été dévalisé ». Tout cela ne serait que pure affabulation, selon notre correspondant à Annaba, car renseignements pris auprès des voisins de la famille Souaïdia, il n’en fut rien et aucun d’entre eux n’a été approché par quiconque.

Au sujet du magasin dévalisé, c’est de la pure fiction, révéleront encore nos interlocuteurs.

Par ailleurs, et dans un entretien accordé à notre correspondante à Paris, Mohamed Sifaoui, qui devait cosigner le livre avec Souaïdia, apporte certains éclairages qui permettent de mieux cerner les multiples interrogations qui alimentent ce livre décidément pas comme les autres. D’abord au sujet de sa rencontre avec Habib Souaïdia qui remonte « au 12 avril 2000 », Sifaoui affirme : « Je l’ai rencontré par hasard dans les couloirs d’une association que je ne voudrais pas citer. Il est venu me dire qu’il y avait un militaire algérien qui voulait rencontrer des journaliste. C’est donc ainsi que j’ai commencé à discuter avec lui et qu’il m’a appris qu’il voulait témoigner. Ce qu’il a raconté au départ tenait la route et constituait des faits vérifiables. Il a cité nommément des gens, d’anciens collègues à lui qui auraient commis des exactions contre des citoyens de Lakhdaria. Il a parlé de certaines démarches prônées par ses supérieurs dans la lutte antiterroriste, qui lui paraissaient bizarres ».

C’est ce témoignage qui intéressait Sifaoui qui, dira-t-il, voulait en savoir davantage sur les exactions des islamistes que Souaïdia a évoqué en révélant : « La sauvagerie avec laquelle ils perpétraient leurs attentats, les tueries des enfants… Il m’a cité le cas de deux terroristes qui s’étaient rendus. Ils ont bénéficié de la loi sur la rahma, alors que deux jours avant ils avaient accompli un massacre et ce, dans l’impunité la plus totale. »

Entre le premier contact et les autres rencontres, Sifaoui notera des changements notables dans les témoignages de Souaïdia. « Ma première remarque est que son discours a beaucoup changé entre avril 2000 et maintenant », dit-il en précisant : « à aucun moment, il n’a mis en cause l’ensemble de l’institution militaire et tous les généraux. Il ne tenait pas le discours qu’il tient aujourd’hui. Il n’a jamais mis à l’index uniquement les militaires ».

La rupture avec l’éditeur du livre, François Gèze, est liée, selon Sifaoui, à la manipulation des témoignages par ce même éditeur qui, manifestement, savait bien ce qu’il en attendait.

« En clair, il voulait des aménagements au document pour qu’il puisse servir ses objectifs ». En d’autres termes, qu’il serve « un jour à traduire les responsables devant une Cour internationale de justice ».

Synthèse N. SEBTI

LA SALE GUERRE REBONDIT

La part des médias

Dans son édition datée de mardi 13 février, Le Monde laisse entendre que « le régime algérien s’efforce de faire pression sur l’auteur, réfugié en France. Des policiers sont venus samedi et dimanche interroger sa famille et les habitants du même quartier à Tébessa. Le magasin du frère de l’ancien officier a, par ailleurs, été dévalisé ».
Renseignements pris auprès des voisins de la famille Souaidia, il n’en fut rien et nul d’entre eux n’a été approché par quiconque. Quant à cette histoire de magasin dévalisé, ce n’est que pure fiction, révéleront nos interlocuteurs tébessis voisins de Souaidia, l’auteur de La sale guerre.

 

————————————————————————————————

Alors que des voix s’élèvent pour demander une commission d’enquête internationale

La France opte pour la prudence

Nissa H., Le Matin, 12.02.01

A la veille de la visite de son ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine en Algérie, prévue le 13 février, la France opte pour la prudence. Elle refuse d’apporter une réponse à l’appel de certains intellectuels français qui, dans un texte publié récemment dans le journal Le Monde, plaident pour l’envoi d’une commission internationale en Algérie.
La France réserve pour l’instant son avis sur la question jusqu’à la réunion de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU qui doit se tenir au mois d’avril prochain à Genève.
« Vous savez qu’à la commission des droits de l’Homme, nous parlons autant que possible d’une seule voix avec les Quinze. Nous allons donc concerter notre approche avec les Quinze », a déclaré le porte-parole du Quai d’Orsay dans un entretien paru ce week-end dans Le Monde. La mobilisation de ces intellectuels français est motivée, semble-t-il, par la publication de deux livres écrits par des Algériens et édités par les éditions La Découverte, dont le directeur est François Gése. Qui a tué à Bentalha ? et La Sale Guerre ont fait tôt de réanimer la question de « Qui tue qui ? » en France et dans de nombreux autres pays européens. « Avec ces témoignages, l’hypothèse d’une implication de la haute hiérarchie de l’armée dans des crimes contre l’humanité et dans l’entretien de la terreur islamiste est suffisamment étayée pour l’exigence d’une commission d’enquête internationale », rejetée depuis des années par la communauté internationale, peut-on lire dans le texte paru dans le journal français.
Le groupe d’intellectuels français pense que son gouvernement « a trop longtemps soutenu la politique algérienne dont la lutte antiterroriste n’est rien d’autre que l’éradication tant physique que politique de toute opposition ».
Cette question sera-t-elle au menu de la visite du chef de la diplomatie française en Algérie à partir de demain ? C’est peu probable, car le Quai d’Orsay annonce seulement une discussion autour « des grandes questions internationales et régionales, le partenariat euro-méditérannéen, la réactivation de l’UMA et le dialogue 5 + 5 » relancé à Lisbonne les 25 et 26 janvier dernier.

 

Les éditions La Découverte au centre d’une polémique

Le Matin, 12.02.01

La maison d’édition La Découverte a refusé en 1995 d’éditer un livre d’El Hachemi Chérif, secrétaire général du Mouvement démocratique et social (MDS), pour des motifs ayant trait aux « critères éditoriaux » qui sont « fondamentaux » pour la boîte. Ce sont les termes de la réponse qui avait été adressée à l’auteur.

La Sale Guerre, le livre édité par les éditions La Découverte, ne cesse depuis le 8 février, date de sa sortie en France, de susciter des réactions contradictoires entre désapprobation de son contenu « orienté » et applaudissements en utilisant les témoignages de l’auteur, Habib Saouidia, un sous-lieutenant radié de l’Armée algérienne, pour exiger une commission d’enquête internationale. Le parti pris des éditions La Découverte, dont le directeur est signataire avec un groupe d’intellectuels français d’un appel pour demander à la France de réviser ses rapports avec l’Algérie, a fait également l’objet de moult critiques. Après les témoignages à Paris, lors d’un meeting public, de certains écrivains algériens sur les prises de position de ces éditions, El Hachemi Cherif nous a transmis hier une réponse, datée du 22 mai 1995, du directeur littéraire de La Découverte Serge Cordellier, et à sa demande de faire éditer son ouvrage Algérie, modernité, jeux et enjeux. Le directeur de la Découverte justifie son refus d’éditer ce livre : « Outre le fait déjà évoqué de la multiplicité des sollicitations reçues et des titres que nous avons publiés ces derniers mois concernant l’Algérie, il nous semble en effet que votre texte ne répond pas à des critères éditoriaux qui nous semblent fondamentaux. » « Cet essai est essentiellement un plaidoyer visant à justifier une ligne politique bien précise, celle du groupe que vous dirigez et des organisations ou fractions d’Etat alliées », lit-on encore dans la réponse. La critique d’autres courants nuit, selon l’éditeur, « à la bonne compréhension, pour un public non averti ». Quant au « public averti », selon les éditions La Découverte, « il a déjà eu largement la possibilité de prendre connaissance de vos thèses par le biais des organes de presse que vous inspirez ou de ceux qui ont accueilli vos longues tribunes politiques ». Ce sont ces motifs qui justifient, selon les éditions La Découverte, « leur réponse négative après examen avec une grande attention » du manuscrit envoyé par El Hachemi Cherif. Une question se pose : quels sont donc les motifs qui ont poussé cette maison d’édition à publier Qui a tué à Bentalha ? et La Sale Guerre ?
Y. R.

 

L’Association France-Algérie dénonce

Le Matin, 12.02.01

L’Association France-Algérie vient de réagir, à travers un communiqué, contre la campagne appelant en France à une commission d’enquête internationale sur les assassinats des civils en Algérie. Elle exprime « sa préoccupation devant l’utilisation tapageuse qui est faite par certains médias français, notamment le journal Le Monde dans son édition du 9 février 2001, de la publication par un officier algérien d’un livre dénonçant les exactions dont se seraient rendues coupables les forces de l’ordre dans la lutte qu’elles mènent en Algérie contre les terroristes islamiques ». Elle déplore notamment qu’« un groupe d’intellectuels français ait cru pouvoir, dans la même édition du journal Le Monde, saisir cette occasion pour inviter le gouvernement français à prendre ses distances vis-à-vis de l’Algérie sous peine de se rendre complice d’un crime contre l’humanité ». L’association s’interroge sur les motifs véritables qui inspirent ces intellectuels tout en invitant les Français à faire « abstraction de toute politique politicienne ». Elle rappelle aussi qu’elle « n’entend pas et n’a jamais entendu fermer les yeux sur les drames ni cautionner la violence qu’a imposée au peuple algérien le terrorisme islamique, qui continue malheureusement d’ensanglanter le pays ».
R. N.

 

Le commentaire: Les intégristes mettent le paquet

Le Matin, 12.02.01

Les islamistes sont lancés dans une offensive qui passe depuis un certain temps chaque jour à une vitesse supérieure. Les politiques de cette mouvance et leur bras armé ont manifestement décidé de mettre le paquet, chacun de son côté, pour resserrer l’étau autour d’un pouvoir embourbé dans des choix incertains afin de se rapprocher davantage de leur objectif.
Il y a d’abord les représentants de la tendance intégriste qui ne passent plus une semaine sans publier de déclaration ou se prêter au jeu des interviews dont le contenu révèle à l’évidence leur désir d’empêcher les autorités algériennes de s’écarter de la voie dans laquelle ils se sont engagées. Benaïcha, ancien émir terroriste de la branche armée du FIS dissous, semble dans ce cadre avoir été spécialement chargé de transmettre le message de ses supérieurs politiques en multipliant ses sorties médiatiques. Il est intervenu au moins trois fois au cours de ces dix derniers jours pour dire essentiellement que l’organisation et le parti auxquels il appartient sont incontournables pour mettre fin à la crise et signifier que le projet de concorde nationale que le Président de la République tente de mettre en place indique que les « choses sérieuses commencent ». Ce projet de concorde nationale, doit-on le rappeler, devrait, selon lui, aboutir à la réhabilitation nationale qui débouchera sur une solution juridique et politique du FIS. Et c’est là qu’entre en jeu le représentant de la délégation exécutive de ce parti à l’étranger, Anouar Haddam qui, à peine sorti de sa prison de Virginie, entame des manuvres pour amener, d’une part, Bouteflika à négocier ouvertement et directement avec les dirigeants de son mouvement et enfoncer, d’autre part, le clou en alimentant la polémique d’outre-mer autour des auteurs des massacres en Algérie.
Au même moment, la situation sécuritaire à travers le pays observe, elle, une recrudescence incroyable de la violence, facilement comparable à celle qui prévalait au cours du milieu des années 90, qui découle à l’évidence d’un partage des tâches bien établi. Le terrible massacre qui a eu lieu hier à Médéa en était, malheureusement, presque prévisible. Les terroristes ont voulu continuer à frapper fort en vue de faciliter la tâche à leur porte-voix, selon cette vieille ruse de guerre qui consiste à accentuer la pression sur le terrain pour arracher davantage de ce qu’on leur offre. Et par la même occasion apporter de l’eau au moulin de ceux qui de l’étranger réclament une commission d’enquête internationale sur ces tueries sur la base de nouveaux témoignages apportés par des Algériens qui tentent d’imputer une partie de la violence à l’ANP. C’est dans ce contexte que s’effectuera d’ailleurs la visite du ministre français des Affaires étrangères, poussé par des intellectuels de son pays à faire pression sur la Commission des droits de l’Homme de l’ONU. Les islamistes sentent qu’ils ont le vent en poupe. Ils s’estiment plus proches de leur but qu’ils ne l’ont jamais été, et tout semble indiquer que leur offensive va s’accentuer dans les jours à venir.
Abla Cherif

————————————————————————————————–

Un carnage de trop

Commentaire de Mohamed Amine, Le Jeune Independant, 12.02.01

A la veille de la visite à Alger du chef de la diplomatie française, des sorties médiatiques de Haddam et de Benaïcha et le retour de la question de «qui tue qui ?», un nouveau massacre a plongé la région de Médéa et de Berrouaghia dans la consternation. Un acte barbare qui s’ajoute à une série de carnages commis par les groupes terroristes. Médéa, Aïn-Defla, Chlef et Berrouaghia sont devenues les terrains de prédilection des groupes terroristes. Cette recrudescence des actes terroristes ne manque pas de susciter des interrogations quant aux objectifs visés par de tels actes. Ce nouveau massacre intervient par ailleurs au moment où la France officielle a constaté une amélioration sensible de la situation sécuritaire en Algérie. Daniel Vaillant, le ministre français de l’Intérieur, a en effet dressé un rapport positif sur l’état des lieux, notamment sur le plan sécuritaire. Parallèlement, une campagne menée par des intellectuels français et algériens installés en France revient avec force sur la question de «qui tue qui ?»
Il faut aussi rappeler que la scène politique est marquée par une certaine effervescence depuis la sortie aurassienne de Bouteflika. Une sortie qui a, depuis, mis dans l’embarras la coalition gouvernementale, à propos de la concorde nationale.
L’horrible carnage de Berrouaghia est-il à inclure dans ce contexte de «bouillonnement politique» ? M. A.

—————————————————————————————————

Fatalité

Par A. Bahmane, El Watan, 12.02.01

De nouveau l’horreur, cette fois-ci dans un bidonville, terreau de tous les malheurs de l’existence ; en plus pour ses pauvres habitants celui d’être déclarés par des Algériens comme eux des «ennemis de Dieu», à éliminer par tous les moyens. Des habitants qui partagent le drame des démunis des douars, eux aussi régulièrement soumis aux tueries, tous partageant le sort d’une population qui endure sans répit la volonté de l’intégrisme de lui faire subir sa volonté totalitaire. Une population qui vit dans sa chair et son âme son rejet global de cette fatalité portée par un projet de prise de pouvoir, dont les acteurs ont le profil bas lorsque l’Algérie est toute entière mobilisée, mais sortent la tête agressivement lorsque s’installent, comme aujourd’hui, la totale confusion et la compromission politique. L’intégrisme sous la concorde civile avance dans la reconquête du terrain perdu, y compris à l’extérieur du pays, à découvert ou dans l’ombre : des militants et partisans de cette idéologie des ténèbres se sont répartis des tâches bien précises pour rebondir et réoccuper la scène politique et le champ social. Les coups médiatiques se multiplient : après s’être affiché ostentatoirement au tribunal d’Alger et défié un journal républicain, Benaïcha tantôt provoque, tantôt offre ses services, fait des unes de journaux, déclare même être prêt à combattre le GIA (sic !), relayé par Anouar Haddam, sorti indemne des méandres du système judiciaire américain et toujours à l’affût. En France, c’est le prétexte d’un ouvrage écrit par un douteux déserteur de l’armée qui a fait ressurgir les acteurs toujours soucieux d’en découdre avec l’Algérie, inspirés ou guidés par «la mitterrandie» : ils brandissent de nouveau le ridicule «argument» de la «responsabilité» de l’armée algérienne dans les massacres, «argument» pourtant totalement battu en brèche aujourd’hui, quatre années après les massacres de Bentalha et Raïs, laps de temps qui a largement permis à la vérité de surgir. Cette vérité qui n’est perçue que par les habitants exposés aux dangers, qui connaissent mieux que quiconque les agresseurs et les égorgeurs, car issus la plupart du temps de leur propre bidonville ou douar et passés dans les camps des illuminés. Mais qui se soucie de ces pauvres gens dont la vie ne reste accrochée qu’à la seule fatalité ?

————————————————————————————————–

A PROPOS DE « LA SALE GUERRE » DE HABIB SOUAIDIA

“Pour quelques francs de plus”

Leîla Aslaoui, Le Soir d’Algérie, 11 février 2001

Récemment, un journaliste disait que notre armée — institution s’entend — n’avait pas besoin d’avocats et de courtisans. En réagissant à la «Une» annoncée par France 2, TF1 et France 3 jeudi soir à la télévision, je n’ai pas la prétention — modeste citoyenne que je suis — de voler au secours de cette institution, pas plus que je me sens l’âme d’une flagorneuse, en m’insurgeant contre ce qu’il convient d’appeler de la manipulation menant directement à la désinformation fortement bien orchestrée. De quoi s’agissait-il ? Les chaînes suscitées — auxquelles il faut adjoindre Euro-News, TV5 — ont unanimement ouvert leur JT de 20 heures sur un «scoop» présenté comme nouvelle capitale : un ancien militaire des unités de forces spéciales publiait un livre intitulé, La Sale guerre. N’eût été l’insistance des journalistes et des «humani- taires» — toujours les mêmes — la nouvelle serait sans doute passée inaperçue. On ne compte plus, en effet, le nombre de mercenaires transformés miraculeusement en «écrivains» dès qu’ils se retrouvent de l’autre côté de la Méditerranée, quémandant un titre de séjour ou un sandwich. Et la question — la seule qu’il faille poser — n’est pas de savoir comment ils parviennent à mériter le nom d’« écrivains» mais pourquoi leurs «torchons» font l’objet de ce tapage médiatique en France — et par ricochet dans les autres pays européens. Il est vain, en effet, de se demander pour quelles rai-sons des éditeurs français, habituellement pointilleux sur le point et la virgule, acceptent de publier des «écrivaillons», incapables de s’exprimer dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas. Des officines cachées, en France et ailleurs, peu-vent écrire à leur place, et il y a lieu d’élucider pour quels objectifs ces officines reviennent-elles régulièrement à la charge ? Les a-t-on vues écrire un témoignage d’une victime du terrorisme ? Jamais ! – Est-ce pour réveiller le démon du «Qui tue qui ?», que nous pensions d’un autre âge, tant il est éculé ? – Est-ce que dans leur délire, ces officines iraient jusqu’à «espérer» l’assignation devant un tribunal pénal international de républicains qui avaient — et ont encore aujourd’hui — la charge de combattre la barbarie islamiste, immonde, abjecte, innommable ? Ces officines en France, ou ailleurs, doivent alors savoir qu’elles ont le droit de s’agiter, de gesticuler, d’organiser tous les battages médiatiques qu’elles désirent pour promouvoir des déserteurs, des délinquants radiés pour vol qualifié, des malfaiteurs de tout poil, leurs divagations ne les mèneront nulle part. Nous savons, quant à nous, que les officiers de l’armée et les jeunes appelés avec les autres forces de sécurité ont été — et sont — un solide rempart contre l’obscurantisme. C’est précisément cela qui dérange ces officines en France ou ailleurs ? Ne rêvaient-elles pas en 1992, voire 1998 de voir les petits tiers-mondistes que nous sommes aux bottes des barbus ? Dépitées, les voici revenant à la charge car leur amertume, leur haine demeure inassouvie. Et ce n’est pas par hasard que ce soient la France et ses médias qui se fassent l’écho de cette campagne. En effet, plutôt que d’évoquer le débat très actuel sur la torture durant la guerre de Libération, les médias et autres officines préfèrent faire diversion. N’a-t-on pas vu le 17 janvier 2001 le journaliste Michel Field détourner ce problème et l’orienter vers un problème franco-français : celui des harkis ? Comment en 2001 après tant de témoignages sur les exactions de l’islamisme-intégriste, la France peut-elle encore être séduite par ceux qui insultent les républicains et lavent l’assassin de tout soupçon ? Est-ce de la candeur ? Que nenni ! … Ceux qui veillent à la promotion de délinquants — écrivaillons —, savent leur mettre le marché en main : tu écris ce que je dicte, ou plutôt ce que tu signeras, je te donne quelques billets de monnaie nauséabonde. «Ils ont le droit d’écrire», me rétorquerait-on. Au nom du droit d’expression, des droits de l’Homme ! Je connais ces arguties pour les avoir maintes fois entendues ! Alors à mon tour au nom des droits de l’Homme de demander à ceux qui se cachent derrière les «auteurs» en France de réclamer l’assignation des commanditaires de tous les crimes perpétrés par les GIA devant un tribunal pénal international. Ces commanditaires chaudement conservés depuis onze ans dans tous les pays d’Europe et hors Europe. Mais que dis-je ! Peut-être entendra-t-on bientôt parler de l’un d’entre eux grâce à une publication en France d’un énième «torchon» ! Quant aux organisations humanitaires, si leur rôle est effectivement de veiller au respect des droits de l’Homme, il est, par ailleurs, aisé de deviner leurs intentions et leurs arrière-pensées lorsqu’on se souvient qu’elles octroyaient — et octroient encore — le statut respectable d’opposants aux égorgeurs de nourrissons. Sans doute cet acharne-ment de la France à l’égard d’une institution qui ne renferme pas en son sein des «Pinochet», a-t-il le mérite de nous rappeler que nous nous devons d’être vigilants sans pour autant être perturbés car des «torchons» il y en aura encore … et encore. En France l’on préfère celui qui ment à celui qui défend sa patrie. Pour finir, je propose le titre d’un ouvrage à qui voudra l’écrire : «Que veut décidément la France ?»

————————————————————————————————

Propre, la guerre ?

Par A. Samil, El Watan, 10 Février 2001

Témoignage de sa «sale guerre» d’un jeune officier en rupture avec son institution pour une affaire de droit commun, un livre sur l’Algérie vient de sortir en France, sitôt porté aux fonts baptismaux par les grands médias de ce pays. L’ouvrage se veut accablant pour l’armée algérienne, notamment les «exactions» qu’elle aurait commises sous couvert de la lutte antiterroriste et dont l’auteur dit avoir été un témoin direct. Le problème n’est pas dans la parution de ce livre en France où la liberté éditoriale est quasi totale, comme en témoigne la profusion d’écrits sur la guerre d’Algérie et sur un de ses aspects les plus condamnables : la torture pratiquée à grande échelle par l’armée française et qui continue de révolter les consciences, malgré l’effet du temps. C’est l’effet des premiers commentaires à chaud de ce brûlot qui risque plutôt de contribuer à embrouiller la perception de ce qui est vécu ici comme une tragédie rarement égalée dans l’horreur à travers l’histoire. Déjà, beaucoup de propos se départent dangereusement du sens de la mesure. Par définition, il n’y a pas de guerre propre, qu’on utilise des arme conventionnelles ou de l’uranium appauvri. Pour autant, surtout dans le cas de la lutte contre le terrorisme islamiste, la démarche intellectuelle qui consiste à renvoyer dos à dos les uns et les autres trahit souvent un a priori de sectarisme. Après un témoignage similaire sur le massacre de Bentalha, qui s’est révélé peu fiable confronté aux vérités d’autres rescapés, le récit par procuration de l’ancien officier soulèvera inévitablement les mêmes polémiques et controverses. Où est la part de vérité et où se situe l’intention de jeter l’opprobre sur un combat contre l’islamisme armé qui a rallié la majorité des citoyens algériens, une fois passée la période des doutes et des interrogations ?

———————————————–

 

La sale guerre et des interrogations

Nadia Bouzeghrane, El Watan, 10 Février 2001

Habib Souadia se présente comme «un ancien officier ayant appartenu aux troupes spéciales de l’armée algérienne». Il a quitté l’Algérie en avril 2000. Il vit depuis en France comme réfugié politique.Dès les premières lignes du livre, le cadre est planté : «Dès 1993, je me suis dit qu’il faudrait que je parle un jour des coulisses de la “guerre civile“ dit Souadia.

«Depuis 1992, c’est une “guerre secrète“ qui est menée par les généraux : faux maquis, intoxications en tous genres, manipulations et infiltrations des groupes armés islamistes. Ce rideau de fumée leur permet de mener impunément une guerre d’une incroyable sauvagerie. Ce qu’on ignore, c’est qu’ils s’appuient pour cela sur seulement quelques milliers d’hommes en armes : ceux des unités spéciales de la police et de la gendarmerie, et, surtout, sur ceux de la sécurité militaire et des ‘‘forces spéciales’’ de l’armée, celles dont j’ai fait partie. C’est nous qui avons été chargés de faire le sale boulot, c’est nous que les généraux ont obligés à faire leur sale guerre…» Habib Souadia accuse : «J’ai vu des collègues brûler vif un enfant de quinze ans. J’ai vu des soldats se déguiser en terroristes et massacrer des civils. J’ai vu des colonels assassiner, de sang-froid, de simples suspects. J’ai vu des officiers torturer, à mort, des islamistes.» Habib Souadia a été arrêté courant 1995 «pour vol qualifié», dit-il. Il est resté quatre ans en prison. A sa remise en liberté, il «achète un visa» pour aller en France. Sans porter de jugement sur le bien-fondé et la véracité des faits rapportés par Souadia et des graves accusations qu’il porte contre l’armée algérienne, la lecture du livre qui porte sa signature n’est pas sans susciter certaines questions et impressions. Il donne à croire que c’est quelqu’un de très bien informé, bien documenté, ayant une très bonne connaissance de la situation politique. Depuis Lakhdaria où il était affecté, il savait tout ce qui se passait à travers le pays. Il donne également à penser que dans l’armée algérienne on se parle beaucoup «entre collègues», entre «camarades de promotion». La prison ne l’a pas non plus coupé de l’extérieur, puisqu’il était au courant des massacres de Bentalha, de Raïs, de Béni Messous. Page 178 : «Lorsque j’étais en prison, j’avais évidemment entendu parler de ces massacres (Raïs, Bentalha, ndlr) et, en discutant avec certains collègues, j’avais acquis la conviction qu’ils avaient été perpétrés par des groupes manipulés par l’armée. Ayant travaillé plus de trois ans avec les ‘‘services’’, je sais très bien que certains groupes du GIA sont directement manipulés par eux, sans qu’ils le sachent parfois eux-mêmes…» Page 111 : «Chaque fois que le chef présumé du GIA sera éliminé, un nouvel émir surgira du néant et l’armée en sera immédiatement informée… On ne parlait d’ailleurs plus du GIA, mais des GIA. Nous étions nombreux à penser… qu’il y avait en réalité les vrais groupes islamistes armés et, de l’autre, les groupes islamistes de l’armée, manipulés par des hommes du DRS.»

———————————————–

 

CAMPAGNE MEDIATIQUE EN FRANCE A PROPOS DU TERRORISME EN ALGERIE / L’armée algérienne en accusation

Nadia Bouzeghrane, El Watan, 10 Février 2001

A quelques jours de la visite du ministre des Affaires étrangères français à Alger, Hubert Védrine, la sortie d’un livre intitulé La sale guerre, accusant directement la haute hiérarchie militaire algérienne d’être responsable de crimes terroristes, est au centre d’une campagne médiatique.

Le livre, sorti le 8 février, a eu droit le même jour aux colonnes du Monde et de Libération, et à une large diffusion sur les chaînes de télévision. A cela s’ajoute la publication dans le même numéro du journal Le Monde (daté du 9 février 2001) d’un libre propos par lequel Pierre Bourdieu, sociologue, François Gèze, directeur de La Découverte, Alain Joxe, directeur d’ études à l’EHESS, Jeanne Kervyn, sociologue, Gema Martin-Munoz, professeur d’université, Salima Mellah qui a écrit Qui a tué à Bentalha ?, Véronique Nahoum-Grappe, ingénieur de recherche à l’EHESS, Fatiha Talahite, économiste, Brahim Taouti et Pierre Vidal-Naquet, historien, interpellent le ministre français des Affaires étrangères. «Jusqu’à présent, l’administration et la diplomatie françaises ont joué un rôle actif et militant pour empêcher toute condamnation de l’Algérie et s’opposer à l’envoi de rapporteurs spéciaux.» «Nous tenons à interpeller avec fermeté le gouvernement français pour lui dire que nous sommes nombreux, en Algérie, en France et en Europe, à considérer que sa politique algérienne ne relève plus de relations ordinaires entre deux Etats, mais d’une véritable complicité de crimes contre l’humanité.» Les auteurs de l’appel écrivent, par ailleurs, que «de plus en plus d’éléments accréditent l’hypothèse d’une implication au plus haut niveau des autorités (algériennes, ndlr) dans les massacres et les disparitions forcées… Comment fournir, en effet, des preuves en l’absence d’enquête crédible ? Et comment engager une enquête indépendante et impartiale dans un Etat de non-droit ? De ce point de vue, le cas algérien n’a rien de spécifique, et il y a lieu de lui appliquer les mêmes principes du droit international que ceux qui ont été mobilisés contre d’autres dictatures de ce type.» De source diplomatique française, on confirme avoir pris connaissance de cet appel, «ne pas y répondre et ne pas engager de polémique». Avec ce commentaire, en ce qui concerne l’accusation par les auteurs de l’appel de la France de complicité de crimes contre l’humanité : «Tout ce qui est excessif est insignifiant.» Les auteurs de l’appel reprochent à la France d’avoir fourni à l’Algérie des équipements sophistiqués pour combattre le terrorisme. Cette affirmation est démentie de source française autorisée. Depuis 1993, les demandes d’armes faites par l’Algérie sont examinées avec une «extrême vigilance» ajoute-t-on de même source. Autrement dit, tout ce qui est «mortel» ou «susceptible de servir à la répression» rencontrerait une fin de non-recevoir.

————————————————-

Un livre en litige

Nadia Bouzeghrane, El Watan, 10 Février 2001

Brigitte Bourdu-Roussel, l’avocat de Mohamed Sifaoui, coauteur du livre qui a introduit une action pour contrefaçon et violation de droit d’auteur, nous a affirmé que l’action intentée contre La Découverte «relève d’une atteinte au droit d’auteur, et non d’un quelconque débat politique».

Le juge des référés s’est déclaré le 6 février incompétent. Le livre n’a donc pas pu être retiré des librairies et est en vente depuis le 8 février. Mohamed Sifaoui nous avait affirmé (El Watan du 20 janvier 2001) qu’«il n’est mentionné nulle part dans le contrat que mon rôle devait se limiter à l’écriture du témoignage de l’officier Habib Souadia, mais que tous les deux, nous devions raconter les dix dernières années de l’Algérie». «Le livre publié par La Découverte est une contrefaçon du livre que j’ai soumis à La Découverte en octobre 2000 dans la mesure où les rajouts ou les retraits qui lui ont été apportés dénaturent l’objectif premier.» «Des informations factuelles ou analytiques que je rapportais ont été attribuées dans le livre sorti le 8 février à Habib Souadia.» Dans un communiqué adressé à la presse jeudi, Mohamed Sifaoui indique qu’en sa qualité de co-auteur, il veut rétablir certaines vérités : «M. Souadia était venu en France pour témoigner de certaines exactions dont il aurait été le témoin, et revendiquait un statut de réfugié politique. Après avoir longtemps enquêté sur le parcours de ce militaire et après avoir effectué avec lui de nombreux entretiens, j’avais décidé de prendre en considération certaines informations dont il m’a été possible de vérifier la véracité et de faire de son parcours la trame du livre que je voulais publier. C’est ainsi que le 6 juillet 2000, nous avons signé avec les éditions La Découverte le contrat d’auteur nous présentant, M. Souadia et moi-même, comme l’“auteur” de l’ouvrage. Après cinq mois de travail, j’ai remis mon manuscrit à François Gèze à la fin octobre 2000. Il a tenu à apporter unilatéralement des aménagements de fond au manuscrit, alors qu’il ne pouvait le faire sans mon accord d’auteur.» Après que le juge des référés s’est déclaré le 6 février «incompétent» pour statuer dans cette affaire, la procédure est présentement poursuivie devant le juge du fond. François Gèze nous avait affirmé (El Watan du 20 janvier 2001) que le contrat passé avec Mohamed Sifaoui pour le témoignage de Habib Souadia est le même que celui conclu avec Salima Melah pour Qui a tué à Bentalha ? «C’est Habib Souadia qui est l’auteur du livre.» Sur cette affaire de droit d’auteur, il appartiendra à la justice de trancher.

 

 

Retour