Hubert Védrine, un météore à Alger

Hubert Védrine, un météore à Alger

L’aller-retour des plus discrets qu’effectue aujourd’hui le chef de la diplomatie française vise à faire oublier que Chirac et Jospin ne sont toujours pas venus.

José Garçon, Libération, 13 février 2001

Un petit tour et puis s’en va. Hubert Védrine arrive aujourd’hui à Alger pour une visite de cinq heures, accompagné de deux journalistes. En juillet 2000, le chef de la diplomatie française avait débarqué à Alger escorté par une bonne quarantaine de médias. Il n’avait alors pas tari d’éloges sur l’amélioration de la situation sécuritaire, le président Bouteflika et ce «contexte prometteur». Dans la foulée, il avait exalté cet énième départ entre Paris et Alger: ni «réchauffement» ni «retrouvailles», avait-il lancé, mais «refondation d’une relation». La France, qui s’employait à normaliser des rapports en dents de scie avec l’Algérie, plaçait alors tous ses espoirs en Bouteflika. Certes, ce Président avait été élu dans des conditions qui avaient suscité la réprobation des Occidentaux et on ignorait ses intentions réelles. Mais il se présentait comme un homme d’«ouverture» et de «paix», et Paris, volontariste, avait décidé de faire «comme si».

Coalition des barons. Dix-huit mois plus tard, le passage d’Hubert Védrine à Alger se veut si sobre qu’aucune interview du ministre à la presse algérienne ne l’aura précédé. Entretemps, il est vrai, l’Algérie a renoué avec les violences. Le premier assassinat, dimanche, d’un responsable de l’AIS, l’ex-bras armé du FIS, n’est pas fait pour démentir que la «concorde civile» a vécu. Entretemps aussi, le pays s’est enfoncé dans la crise politique. Abdelaziz Bouteflika, qui aime souffler à ses interlocuteurs qu’il serait un nouveau de Gaulle, a montré ses limites. Le changement qu’il promettait s’est surtout traduit par le retour des anciens «barons» du FLN, l’ancien parti unique, et le verrouillage de la scène politique et médiatique. Ayant mis huit mois pour former son premier gouvernement, il se retrouve aujourd’hui avec une «coalition» qui guerroie contre lui. Entretemps enfin, la crise sociale est devenue explosive, et les Algériens s’enfoncent dans la misère sans que la corruption à grande échelle marque le pas. Ainsi les autorités refusent-elles de donner la moindre explication sur l’utilisation qui est faite du «différentiel» entre le prix actuel du baril de pétrole (29 dollars) et le prix de base retenu (19 dollars) pour élaborer le budget 2001. «L’excédent alimentera un fonds de régulation pour éviter les contrecoups d’une éventuelle baisse des cours», se borne à répondre Alger. Une évolution que résume l’International Crisis Group (ICG). «Aujourd’hui, remarque cet organisme d’étude des conflits, la structure du commandement de l’armée donne l’impression qu’elle est à court d’options et d’inspiration.»

Cette situation explique en grande partie la visite météorique d’Hubert Védrine à Alger. Et ce même si ce dernier préfère évoquer sa volonté de profiter des «moyens de la diplomatie moderne», comme il appelle ces sauts destinés à «discuter trois ou quatre heures sans fioritures inutiles» avec des interlocuteurs étrangers!

Déception. Mais, en réalité, cette visite cherche à éviter avant tout un accès de mauvaise humeur d’Alger. Nombre d’engagements pris dans l’euphorie du voyage de Bouteflika à Paris, en juin dernier, paraissent en effet passés aux oubliettes. Particulièrement, les visites promises de Jacques Chirac et Lionel Jospin. Si Alger fait, par presse algérienne interposée, le forcing pour les susciter, elles ne semblent pas pour demain. Surtout celle du Premier ministre.

Déjà, la détérioration de la situation sécuritaire avait refroidi les espoirs mis en Bouteflika. D’autant que certaines des violences sont, de l’avis général, liées aux sempiternelles luttes pour le pouvoir à Alger et que demeurent les incertitudes sur l’issue du conflit entre les généraux et le Président. Du coup, Paris ne faisait pas mystère de sa «déception». «Si rien ne sera négligé pour normaliser nos relations, certaines choses ne sont plus d’actualité», y remarquait-on en évoquant la vente d’armes réclamée par l’Algérie et le projet de Jean-Pierre Chevènement de créer une… école de police à Alger. La récente publication de la Sale Guerre par un jeune officier algérien aura accentué le malaise, même si les responsables français se gardent de tout commentaire sur ce livre, qui confirme la responsabilité directe des forces de sécurité dans des exactions n’ayant rien à envier à celles des islamistes armés.

De quoi Hubert Védrine et ses interlocuteurs algériens parleront-ils donc aujourd’hui? «Partenariat euroméditerranéen», répond le Quai d’Orsay.

L’enjeu Alger-Rabat. En réalité, le conflit du Sahara occidental devrait être au centre des discussions. Pour la première fois depuis la fin des années 80, une solution permettrait de sortir de l’impasse créée par l’enterrement du référendum d’autodétermination. Mais l’autonomie interne de la province dans le cadre du royaume marocain que propose James Baker, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU, ne se fera pas sans l’accord d’Alger, qui soutient le Polisario. Faut-il interpréter le recul de ce dernier, qui n’a pas mis ses menaces à exécution lors du dernier Paris-Dakar, comme un refus d’Alger de se lancer dans une escalade avec Rabat? C’est aussi ce qu’Hubert Védrine espère comprendre au cours de son aller-retour à Alger.

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