Commentaires au sujet des propos émanants du ministère de la défense

Le MDN se prononce sur la désignation du président Bouteflika

Nous avions choisi le «moins mauvais»

Une source autorisée du ministère de la Défense nationale (MDN) a estimé, selon le Soir d’Algérie d’hier, que le gouvernement actuel doit assumer pleinement ses devoirs et que cela paraît comme une exigence de l’heure.

Par Nabila K., Le Jeune Indépendant, 24 juin 2002

Le MDN est revenu sur les conditions ayant conduit à la désignation de Bouteflika à la présidentielle de 1999 en soulignant qu’«à l’époque, notre souhait, à l’instar de tous les Algériens, était de choisir le moins mauvais de tous. Le temps des béni-oui-oui doit être banni». Pour la question du nombre de victimes du terrorisme, la même source signale que «près de 50 000 morts ont été enregistrés au cours de ces années du terrorisme». Un chiffre qui vient contredire celui avancé par le président de la République – plus de 100 000 – lors de ses plusieurs sorties médiatiques. Le MDN relève également que parmi ces 50 000 terroristes, 18 000 ont été abattus, précisant que le nombre de terroristes armés, qui sont toujours en activité varie entre 700 et 800 éléments, sur les 27 000 du tout début. Du chiffre avancé par le MDN sont exclus «les terroristes tués par leurs acolytes ou ceux morts dans les bombardements de nos concitoyens».

Concernant le dossier AIS/MDN, la source autorisée du MDN dément l’existance de tout accord. Elle dira, dans ce sens, «qu’aucun accord n’a été conclu avec cette organisation». Pour lui, le seul document que le département de la Défense a entre les mains est la lettre écrite par Madani Mezrag, dans laquelle il reconnaît que l’ANP est la seule armée en Algérie. De plus, a-t-elle souligné, le seul contact que le MDN a eu avec lui est intervenu lorsqu’un officier supérieur «est allé le rencontrer à Jijel pour lui signifier l’ultimatum et lui faire signer la déclaration de reconnaissance de l’ANP comme seule armée du pays».

La concorde civile est un autre point abordé par la même source du MDN qui dira, à ce propos, que son département a appris l’amnistie «comme l’ensemble des Algériens», signalant que «pour qu’il y ait amnistie, il faut d’abord un jugement».

Le MDN, via cette source, a tiré à boulets rouges sur certaines personnalités politiques, dont le président de la République, les accusent d’être à l’origine de la faible mobilisation des citoyens contre le terrorisme. «Certain discours politique ambiant n’est pas fait pour maintenir intacte cette mobilisation.»

Au sujet de l’assassinat du jeune Guermah Massinissat, la source autorisée note que l’«incompétence chez certains ne doit pas être cachée par des attaques répétées contre l’institution militaire et mettre le Président en difficulté». Allusion faite sans doute au ministre de l’Intérieur, M. Yazid Zerhouni, dans la gestion des événements de la Kabylie. Par ailleurs, la source du MDN évoquera l’achat des Etats-Unis du matériel destiné à la vision nocturne. Elle précisera qu’à aucun moment les autorités américaines ont imposé à l’Algérie des conditions, hormis celles prévues par le droit international. Ledit matériel, notera-t-elle, doit être accompagné de l’armement qui lui sied, pour combattre le terrorisme. N. K.

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Mise au point tardive du MDN

Il n’y a pas eu d’accord entre l’ANP et l’AIS

Par Aït-Châalal Mouloud, Le Jeune Indépendant, 24 juin 2002

Un accord entre l’Armée islamique du salut (AIS) et l’armée ayant conduit à la reddition de cette organisation, aujourd’hui dissoute, n’a jamais eu lieu. Une source autorisée du ministère de la Défense dont les propos ont été rapportés par le Soir d’Algérie est aussi ferme que catégorique : «Il n’y a jamais eu d’accord avec cette organisation.» Selon cette source, le seul document que possède le MDN est «un écrit de Madani Mezrag dans lequel il déclare qu’il n’y a qu’une seule armée en Algérie, en l’occurrence l’ANP», en référence à la lettre publiée dans la presse par l’émir national de l’AIS en juin 1999 dans laquelle il annonçait la dissolution de son organisation.

Plus encore, cette source dément qu’il y ait eu un quelconque contact entre l’AIS et l’ANP «Le seul contact qu’il (NDLR : Madani Mezrag) a eu avec nous, c’est lorsqu’un officier supérieur est allé le rencontrer à Jijel pour lui signifier et lui faire signer la déclaration de reconnaissance de l’ANP comme seule armée dans le pays». Le MDN jette un pavé dans la mare qui risque de susciter une levée de boucliers autour de cet accord dont l’existence n’a été connue qu’en 1999, avec l’arrivée de Bouteflika au pouvoir. Mais son contenu est resté secret et a fait l’objet de polémique. Six semaines après son élection, le 29 mai 1999, Bouteflika avait lancé un appel à «ceux qui ont été pris dans la tourmente, mais dont la conscience a réprouvé les voies de la violence aveugle ». Et proposait «aux égarés de reprendre leur place dans la société ». Dans la foulée, le chef de l’AIS annonçait «l’abandon définitif de la lutte armée» et le leader du FIS, M. Abassi Madani, confirmait au chef de l’Etat son «appui total et sans réserve à la position prise par Madani Mezrag d’arrêter le combat». Bouteflika promulgue alors la loi sur la concorde civile assortie plus tard d’une grâce amnistiante au profit des éléments de l’AIS. La reddition de l’AIS et la promulgation de la loi sur la concorde civile ont donné à penser qu’un accord a bien eu lieu, accord que des émirs de cette organisation, Benaïcha et Benhadjar, ne cessaient de confirmer. C’est la première fois que le MDN réagit à cette question, cinq ans après les premières informations faisant état de négociations de paix entre l’armée et la branche armée du FIS dissous. Pourquoi si tard ? A.-C. M.

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Sortie médiatique de l’institution militaire

Bouteflika en ligne de mire

Par Hamidou B., Le Jeune Indépendant, 24 juin 2002

Assistons-nous à un épisode d’un nouveau feuilleton pour l’été ou s’agit-il d’une mise au point aux uns et aux autres que les autorités militaires du pays ont bien voulu faire sur les questions de l’heure ? En tout cas, les propos tenus par «une source autorisée» du ministère de la Défense nationale (MDN) à notre confrère le Soir d’Algérie, dans son édition d’hier, contiennent assurément des messages et des précisions à multi-adressages sur un certain nombre de sujets brûlants. Le message qu’il faut décoder concerne cette affirmation de l’institution militaire de ne plus s’immiscer dans la gestion des affaires qui relèvent des politiques. «Que chacun prenne ses responsabilités» cache mal l’irritation de la grande muette de la manière dont sont gérés, par le président Bouteflika et son équipe gouvernementale, les problèmes et conflits de la société. A décoder également, ce message se veut comme une mise au point à

ceux qui continuent d’espérer une cooptation de l’armée qui s’inscrit, de ce fait, en droite ligne avec l’option prise par le MDN de ne plus parrainer de prétendant pour les présidentielles de 2004. Autrement dit, la «fin du protectorat» du MDN sur le choix des hommes, en perspective du scrutin présidentiel 2004. «Que chacun prenne ses responsabilités» se veut aussi comme un message clair des militaires aux «civils», concernant la gestion des affaires de la cité. «l’incompétence chez certains ne doit pas être cachée par des attaques répétées contre l’institution militaire. Certains ont affirmé, par exemple, que l’armée est derrière l’assassinat du jeune Massinissa Guermah afin de mettre le président Bouteflika en difficulté. C’est archi-faux ! note la «source autorisée» du MDN en relevant les insuffisances de la commission Issad qui, selon elle, na pas voulu aller au fond des choses. Cette mise au point semble s’adresser également au ministre de l’Intérieur et au commandant de la gendarmerie. Sur un autre chapitre, la «source autorisée» du MDN revient sur les conditions qui ont conduit à la désignation de Bouteflika pour la présidentielle de 1999 en précisant : «A l’époque, notre souhait, à l’instar de tous les Algériens, était de choisir le moins mauvais de tous. L’ambition de l’ANP est que chacun assume convenablement ses missions. Le temps des béni-oui-oui doit être banni». C’est pour cela, poursuit-elle, «que nous estimons que le gouvernement actuel doit assumer pleinement ses devoirs. Cela nous paraît comme une exigence de l’heure».

Ce qui montre, d’une manière assez claire, la désapprobation de la grande muette vis-à-vis de la gestion des affaires publiques. Cela signifie également que le choix de Bouteflika à la tête de l’Etat n’était que conjoncturel et que la Défense exprime d’une manière feutrée, selon des observateurs, ses regrets, notamment lorsqu’elle s’attaque à la politique menée par le président de la République. L’exemple le plus explicite est celui de la concorde civile et l’amnistie sur lequel le MDN affiche son désaccord quant à la gestion de ce dossier. Pour le MDN, les choses ne se sont pas passées comme prévu. Autrement dit, il y a eu «dépassement» par le chef de l’Etat dans la mise en pratique de cette concorde. «Au départ, il était clair pour nous que chaque terroriste qui voulait se rendre devait remplir un formulaire de déclaration sur l’honneur qu’il n’a pas participé à des assassinats. Par contre, cela ne devait en aucune manière l’absoudre de poursuite judiciaire si une enquête venait à confirmer son implication dans une tuerie». «L’amnistie, fera remarquer la même source, nous l’avons apprise, au MDN, comme l’ensemble des Algériens. Et d’ailleurs, pour qu’il y ait amnistie, il faut d’abord un jugement». Alors que Bouteflika ne cesse d’avancer le chiffre de plus de cent mille morts dans cette tragédie nationale, le MDN parle seulement de cinquante mille morts. Cette même source révèle qu’il n’a jamais eu accord entre l’ANP et l’AIS, la branche armée du FIS. Pourtant, Bouteflika a bien déclaré qu’il y avait eu des négociations entre l’ANP et Madani Mezrag (émir de l’AIS), ce qui a donné comme résultat la reddition de quelques milliers de repentis. H. B.

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Le vrai «visage» des relations

Bouteflika – armée

Par Mohamed Tayeb, Le jeune Indépendant, 24 juin 2002

En brisant une fois encore la loi sacrée du silence, l’ANP, par la voix d’une «source autorisée» citée par un quotidien algérois, apporte des éclairages précieux et non négligeables à la compréhension des rapports réels entre la présidence de la République et l’état-major de l’ANP, des rapports que la rumeur publique fait passer pour être des plus tumultueux. Plus qu’un éclairage, la sortie médiatique de dimanche apparaît comme une véritable mise au point aux détracteurs de tous bords de la grande muette. Face aux nombreuses attaques la ciblant, l’ANP change de fusil d’épaule et tire quelques coups de semonce par ailleurs bien ciblés, les premiers visés étant indirectement Bouteflika et sa politique de réconciliation présentée comme un enfant dans le dos de l’armée, et Zerhouni et son administration accusés ouvertement de laxisme et de léthargie. Le «que chacun assume ses responsabilités» tonne ici comme une mise en garde à peine voilée et reflète un ras-le-bol généralisé des officiers de l’armée engagés corps et âme dans la lutte contre le terrorisme.

A ce niveau, des précisions sont apportées concernant les prétendus accords AIS-ANP. «Des accords, affirme la source autorisée, qui n’ont jamais existé.»

Un seul contact. La réalité est que l’ANP a eu un seul contact avec l’AIS, le but étant de «signifier un ultimatum à Madani Mezrag et lui faire signer une déclaration de reconnaissance de l’ANP comme seule armée dans le pays». Pas moins. A vrai dire, ce processus de communication inhabituel de la part de l’armée a commencé avec la montée au créneau du général-major, Fodil Cherif, vendredi 14 juin, en affirmant ouvertement et publiquement que «les élargis (par Bouteflika) constituent un terrain important pour la logistique des groupes armés». Les critiques publiques de l’armée contre la politique de concorde du président et l’amnistie accordée aux terroristes se font aujourd’hui encore plus sévères. Il en est de même pour ce qui est d’un «certain discours politique ambiant» qui endort la vigilance de la population et n’aide guère à l’éradication des groupes terroristes, «bien au contraire».

Marque d’hostilité. Pour revenir à la lutte sourde qui aurait toujours existé entre les deux institutions fortes du pays, celle-ci avait déjà commencé quelques mois après la prise par Bouteflika de ses fonctions de président de la République, soit au courant de l’été 1999, lorsqu’il a opéré une attaque frontale contre l’ANP en laissant entendre, à travers une dépêche de Reuters reprise par l’APS, qu’il n’avait pas les coudées franches et que les généraux le gênaient dans la formation d’un gouvernement qu’il tardait à former. Beaucoup considéreront alors cette marque d’hostilité comme une mésentente réelle entre les deux camps. Aujourd’hui, l’ANP précise par la même voie, et à l’adresse de tous ceux qui nagent en eaux troubles, qu’elle refuse catégoriquement qu’on lui attribue le choix et l’imposition de Bouteflika à la présidence de la République. Mieux, elle ne s’est pas opposée à la nomination d’un ministre de la Défense, fut-il un civil, pour peu qu’il assume «convenablement» sa mission. L’allusion à Zerhouni est claire, puisque l’on soutenait partout que les généraux de l’armée le refusaient comme ministre de la Défense, tout comme ils auraient aussi refusé avant lui le choix de Betchine à ce poste. Pour revenir à Zerhouni, celui-ci est directement qualifié d’incompétent. Une incompétence qui expliquerait selon la même source, les attaques répétées contre l’institution militaire. Quoi qu’il en soit, les analystes et observateurs nationaux et internationaux trouveront dans ces précisions et éclaircissements matière précieuse à leurs études sur la situation du pays. Ils ne manqueront sûrement pas, par ailleurs, de s’interroger sur le timing et le contexte qui ont présidé à cette sortie médiatique qui intervient juste avant les festivités du 5 juillet et qui précède sûrement quelques manœuvres ou bouleversements à venir sur l’échiquier politique national, que l’institution militaire tient à prévenir ou à s’en défendre d’avance. M. T.

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