Algérie autopsie des massacres

Algérie autopsie des massacres

Dix ans d’assassinats, de liquidation de familles, de villages…

Jean-Paul Mari, Nouvel Observateur – N°1899, La semaine du 29 mars 2001

Qui tue qui en Algérie ? La question sent le soufre. Elle révulse le pouvoir et une part de l’opinion publique à Alger. Mais elle revient, lancinante, parmi les opposants algériens au régime et une partie des intellectuels français. Poser la question ou la rejeter est perçu comme une volonté partisane de faire porter l’entière responsabilité du massacre par un seul camp, celui des islamistes armés ou des militaires. Comme s’il existait une main unique qui orchestrerait dans l’ombre le maelström de dix années d’horreur en Algérie.
Pourtant, là-bas, on massacre, au sens propre du terme : « massacrer : tuer avec sauvagerie et en masse des êtres qui ne peuvent pas se défendre ». On se rappelle, en février 1998 à Alger, cet expert militaire européen qui alignait les petites fiches qu’il tenait sur chaque tuerie de civils depuis novembre 1996. Il avait recensé 140 massacres de plus de dix personnes. Dont trois cents personnes égorgées en une seule nuit à Bentalha. Et d’autres d’envergure à Sidi-El Kébir, Médéa, Chebli, Beni-Messous, Raïs. Comment décrypter ces violences ? Quelles sont les causes des massacres en Algérie ? Et d’abord, qui prend part à ces violences ? Pas question de renvoyer dos à dos un mouvement clandestin armé et un Etat qui revendique une légitimité internationale. Il ne s’agit pas de comparer les dossiers mais de les traiter l’un après l’autre. Les mobiles et les acteurs sont multiples.
– Les groupes islamiques armés. Au début du conflit, ils s’attaquent aux militaires et aux policiers en service, en congé ou à la retraite. Puis aux fonctionnaires, ouvriers de mairie, intellectuels, à leurs proches et à tous ceux considérés comme complices de l’Etat. Début 1993, de plus en plus de jeunes montent au maquis. A l’été 1994, le FIS crée sa branche armée, l’AIS qui s’associe au GIA, la guérilla est militairement structurée et se permet d’attaquer des casernes. Elle tient des barrages sur les routes et contrôle des villages entiers dans les « zones libérées ». Les hommes du GIA prétendent ne s’attaquer qu’aux combattants impliqués dans le conflit. C’est faux. Très vite, les GIA vont combattre la population quand elle leur résiste, notamment après la constitution de milices armées par le pouvoir, les Patriotes dont les familles, les douars et les villages subissent de représailles sanglantes. Ils vont plus loin, à partir des an- nées 94-95, quand ils s’en prennent à des villages ou des quartiers qui ont pourtant voté FIS aux élections législatives. Ces habitants ont offert aux hommes du maquis leur semoule, de l’argent, des informations et un soutien, voire un fusil ou un des fils de la maison. Mais certains sont las d’attendre en vain l’age d’or du khalifat et ne croient plus à la prise du pouvoir par les islamistes. Et tous sont exposés à la très brutale répression de l’armée. Il n’empêche. Pour les radicaux du GIA, faiblir, c’est trahir.
A Baraki, damier urbain planté de vergers, fief du GIA à la lisière d’Alger, un homme a été retrouvé coupé en morceaux et jeté avec une douzaine d’autres dans une fosse de vidange. Quelques jours avant, sa femme m’a raconté que des islamistes du GIA étaient venus lui rendre visite : « Donne ton fusil ? Quoi ! Tu l’as donné aux gendarmes ? Au lieu de nous aider. Traître ! » Et à l’annonce des premiers massacres, sa voisine islamiste lui a lancé : « Le peuple avait promis d’aider les frères islamistes à abattre le pouvoir. Et il a trahi ! Eh bien, maintenant, il le paie. Bien fait ! »
La dérive de ce groupe et sa surenchère dans la violence va culminer en 1997 avec une fatwa, décret religieux, « d’apostasie générale ». Un bulletin, Le Djemaa, justifie les massacres : « Nous répondons à ceux qui nous accusent de tuer aveuglément que nous combattons ceux qui ont trahi et se sont rendus au Taghout (le tyran). » Quand l’AIS – plus politique, plus structurée et qui a des consignes pour épargner les civils – décide de proclamer une trêve unilatérale, le GIA traitera ses membres et leur zone d’influence en territoire ennemi. Là où l’AIS administrait les « zones libérées » en imposant la Charia islamique, le GIA ne les gère que par la terreur. Une véritable guerre opposera l’AIS et le GIA, et plus tard certaines factions du GIA entre elles. Une fois amnistié et après avoir rendu ses armes, Ahmed Benaïcha, le numéro 2 de l’AIS, a proposé récemment de « mettre son expérience de la mobilité et du combat » au service de l’armée pour traquer dans le maquis les ultra du GIA.
– L’armée. D’un côté, l’armée régulière, formée de jeunes conscrits souvent peu motivés qui n’ont pas été engagés dans cette guerre. De l’autre, des unités spécialisées vouées à la contre guérilla : forces spéciales, sécurité militaire, Ninjas, gendarmes, Patriotes… un effectif passé, en quelques années, de 15 000 à 80 000 hommes. En 1994, face aux coups de boutoirs islamistes, le pouvoir croit que la fin est proche. A l’étranger, des rapports prévoient l’implosion de l’armée et la chute du régime. C’est un tournant. Dès lors, la seule obsession à Alger est la survie. Qu’importe l’image extérieure ou les moyens, il s’agit d’endiguer la vague islamiste, de la briser ! Le général Lamari obtient le droit de constituer des Forces spéciales. Il annonce qu’il va « faire changer la peur de camp ». Et il y parvient. « Pendant trois ans, on a fait une guerre barbare pour vaincre les barbares » dit le chercheur, Luis Martinez.
Après la vague des grandes tueries qui ont marqué l’année 1997, des opposants ont dénoncé avec force l’implication de l’armée. En clair, ces massacres auraient été planifiés au sommet de l’état-major dans le but d’entretenir la terreur à des fins politiques. Un colonel dissident du MAOL (Mouvement algérien des Officiers libres) en exil, affirmait au « Monde » : « Quand les GIA frappent, il faut y voir la main d’une armée décidée à couper les islamistes de leur base populaire, tout en segmentant la société. » L’extrême opacité au sommet du pouvoir, sa culture maladive du secret, le mutisme et la brutalité de l’armée contribuent à alimenter la thèse. Elle n’a jamais été prouvée. Et la plupart des experts et des observateurs ne croient pas à l’implication d’unités entières de l’armée régulière, sur ordre concerté de l’état-major, dans le massacre de villages ou de quartiers entiers.
– L’armée régulière. Le plus troublant reste son extraordinaire léthargie quand il s’agit d’intervenir pour arrêter un commando de tueurs qui prend son temps pour égorger parfois aux portes des casernes. Les témoignages fourmillent, choquants, sur les appels au secours sans réponse, les portes qui se ferment et les fuyards refoulés par les militaires. A l’origine, l’armée algérienne est un corps très centralisé, formée à la soviétique, où tout se décide à Alger. Avec une chaîne de commandement chaotique où le soutien demandé arrive des heures après, sans coordination, sur des fréquences radios différentes et où, parfois, les hélicoptères tirent sur leurs propres troupes. Les massacres se déroulent la nuit et les « terros » sont connus pour leur art dévastateur d’embusquer les colonnes, de piéger une route, les arbres d’un verger, un frigo abandonné ou un cadavre. Pas question pour un officier d’envoyer ses conscrits dans un tel guêpier. Enfin, beaucoup de massacres se sont déroulés dans des zones autrefois acquises au FIS, considérés par les militaires comme des « viviers terroristes », un territoire hostile, une population ennemie, donc étrangère. « Ils se font massacrer. Tant pis pour eux ! Ils n’avaient qu’à bien choisir leur camp avant » disent certains officiers supérieurs, convaincus que ce peuple n’est pas leur peuple.
– Les unités de lutte antiterroriste. Leurs hommes sont en première ligne de la sale guerre. Ils ratissent, interrogent, sortent la nuit, organisent des commandos de chasse dans les maquis, passent derrière les lignes, montent des embuscades, y tombent parfois et considèrent l’homme du maquis comme leur ennemi personnel. C’est d’eux, – on le leur dit sans cesse -, que dépend le sort du pays. Comment croire, quand ils montent vers un douar connu comme soutien du GIA, qu’ils se contentent de perquisitionner et renoncent aux représailles ? Comment douter, quand ils investissent de nuit une zone piégée où ils ont perdu des hommes à plusieurs reprises, qu’ils ne considèrent pas chaque ombre du village comme une cible ? C’est mal connaître les pratiques de la contre-guérilla, son histoire au Vietnam, en Amérique latine, en ex-Yougoslavie. C’est mal connaître l’Algérie. Roger Clark, chef de la mission d’Amnesty en Algérie, écrit : « Les autorités ont maintenu qu’en dehors de quelques « cas isolés », de « bavures  » ou de « dépassements », tous ceux qui ont été tués par les services de sécurité ou par des milices paramilitaires l’ont été dans le contexte d’accrochages armés… cela est faux. »
– Les services de la Sécurité militaire. Ils sont nés avec la « première guerre » d’Algérie, au temps des faux maquis de Bellounis inventés par les services français et de la « Bleuïte », formidable opération d’infiltration et d’intoxication, qui a permis au capitaine Léger, officier français ancien d’Indochine, de diriger pendant six mois… les combattants FLN de la Région autonome d’Alger. Entraînés par les services de l’Est, ils sont connus pour leur capacité d’infiltration et de manipulation. Des militaires en exil affirment que, sur 1 300 « repentis » descendus du maquis, 700 n’étaient que des militaires infiltrés. Invérifiable. Mais le recrutement du GIA a été anarchique et les services algériens ont pu infiltrer des hommes dans la montagne. Pour informer Alger, bien sûr, c’est de bonne guerre. Mais aussi pour pousser les mouvements de l’AIS et du GIA à s’entre-déchirer dans une guerre fratricide qui a touché les populations sympathisantes ? On peut, sans se tromper, répondre par l’affirmative. La question est de savoir jusqu’à quel niveau du commandement islamiste est parvenu cette infiltration ?
– Les milices armées. En armant les Patriotes, on a armé la haine sociale en Algérie. L’Etat a équipé de fusils et de radios des dizaines de milliers de civils dont beaucoup avaient eu à subir les violences des islamistes. Et on les a chargés d’investir les maquis suspects et d’affronter les groupes armés. Certains ont constitué de véritables armées, comme les 3 000 hommes du groupe de Mehfi, financé par la Sonatrach, société nationale des hydrocarbures. Un des plus grands groupes « d’autodéfense » a été, lui, équipé par un « milliardaire de la guerre » qui fabrique des barreaux et des blindages de sécurité. Le journal « Liberté » a rapporté les massacres découverts à Rélizane, dans l’Ouest algérien. On a retrouvé en banlieue plusieurs charniers, 17 personnes dans un puits et 62 personnes enterrées vivantes. La population a raconté que des hommes, encagoulés de noir, avaient écumé la campagne pendant cinq ans ! Le GIA ? Non. On a finalement arrêté une douzaine de responsables locaux des Patriotes dont le maire, Hadj Fergane, dit le « Shérif », appartenant au parti au pouvoir. Les massacres seraient dus à des divergences politiques et à la bataille pour le contrôle du marché noir local.
– La privatisation de la guerre. Le racket, le grand banditisme et les vengeances personnelles prennent de l’ampleur en Algérie, parfois dissimulées derrière des violences attribuées aux islamistes. Un gang spécialisé dans les faux barrages routiers a été démantelé en Kabylie. Dirigé par un patron de bar proxénète, il a récolté un million de dinars et tué au moins trois personnes. Des anciens dirigeants d’une banque, qui avaient cambriolé leur propre établissement, ont pendu le gardien pour éviter un témoin gênant. Près de Tissemlit, le massacre d’un père de famille et de ses huit enfants, mutilés et torturés, attribué aux islamistes, était du à une vengeance personnelle. Avec la poursuite de la guerre, l’Algérie règle aussi ses comptes politiques, ses luttes de clans, de tribus, ses vengeances et ses rancunes historiques, entre anciens harkis et les autres. A l’exception de la Kabylie, la carte des actions terroristes entre 1993 et 1996 épouse celle des maquis de la « première guerre » d’Algérie.
– Les jusqu’au-boutistes de la guerre. Ils ont plongé les mains dans la boue pendant des années et ils ont peur qu’avec le retour de la paix, l’Etat à la recherche d’une meilleure image les désigne à l’opinion internationale : « Les criminels de guerre, les voilà ! » Et ils ne veulent pas servir de boucs émissaires. Pour eux, comme pour les ultra islamistes qui ont conquis leur territoire dans le sang, la sale guerre doit continuer.

 

 

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