« Témoins » d’une guerre en Algérie

« Témoins » d’une guerre en Algérie

MAOL, Le Monde, 23 mars 2001

DANS sa page « Débats » du 13 mars, Le Monde a publié un point de vue signé Yasmina Khadra, pseudonyme de Mohamed Moulessehoul, « A ceux qui crachent dans nos larmes ». Je ne sais pas qui a écrit l’article, l’écrivain Khadra ou l’officier Moulessehoul, dans tous les cas les deux défendent l’armée dans son ensemble (Le Monde du 13 mars).

Lorsque l’imagination de l’écrivain se connecte sur la mémoire du militaire il y a un grand risque de confusion. Pour preuve : notre écrivain officier déclare solennellement : « Durant huit années de guerre, je n’ai jamais été témoin, ni de près ni de loin, ni soupçonné le moindre massacre de civils susceptible d’être perpétré par l’armée. Par contre, je déclare que l’ensemble des massacres dont j’ai été témoin et sur lesquels j’ai enquêté portent une seule et même signature : les GIA. » Dans cette affirmation il y a quelque chose qui me trouble : l’officier écrivain qui manie bien la langue française ne peut pas ignorer la définition du mot témoin ! Je lui laisse le soin de consulter le dictionnaire.
Je peux être indulgent avec l’écrivain romancier, mais pas avec l’officier professionnel, et dans ce cas il doit répondre à une série de questions restées sans la moindre réponse depuis le début de la tragédie algérienne. Dans quelles circonstances s’est-il trouvé témoin de massacres ? Pourquoi n’est-il pas intervenu ? Comment reconnaît-il les GIA ? Tout militaire qui se respecte sait qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce conflit. Je conviens qu’il n’y a pas de guerre propre, mais la nôtre est trop sale, barbare et sans logique et toujours avec les mêmes victimes.
Dire que les « dépassements » et les « dérapages » sont des actes isolés (vengeance, incompétence, méprise ou psychose) et que les mis en cause encombrent les asiles psychiatriques et les tribunaux, cela relève de la mauvaise foi et de la tromperie.
Sans vouloir accabler le témoin à décharge, je lui rappelle que le noyau dur des généraux décideurs n’a pas changé depuis un certain octobre « rouge » 1988. Ce mois où les Algériens découvrent avec stupéfaction que leur armée a été capable de tuer des innocents et de torturer des jeunes sans défense. Je me souviens du sang et des larmes, j’entends encore les cris des suppliciés, et les ordres de certains généraux crachés par radio : « Tuez-les tous, massacrez-les sans pitié. »J’avoue que je ne suis pas sorti indemne de cette épreuve, mais le temps a fait son ouvre, le soldat idéaliste que j’ai été est devenu un officier carriériste, ambitieux mais fataliste.
L’Algérie avec les réformes politiques a changé de visage, liberté d’expression et multipartisme l’ont plongée dans une autre dimension qui s’appelle démocratie. Le rêve était trop beau pour qu’il dure, le mariage illégitime du système autoritaire et corrompu avec une idéologie obscurantiste a engendré ce bâtard de monstre qui nous dévore. La violence n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un calcul savamment dosé, le système agonisant en déshéritant son « FIS » a provoqué le chaos qui justifie les prolongations.
Il fallait prendre parti, l’officier carriériste est devenu opportuniste et il a fait le choix du plus fort, il est devenu aveugle devant la souffrance des Algériens qui ont fait le choix du « FIS », ni les arrestations illégales ni les déportations par milliers n’ont ébranlé la certitude qu’il a fait le bon choix. Respecter les ordres pour que l’ordre règne.
Je me souviens de cette déclaration d’un général mis en cause dans le livre de Habib Souaïdïa, La Sale Guerre (Le Monde du 9 février) : s’il faut un million de morts pour sauver l’Algérie, je serai sans états d’âme. Le compteur est à deux cent mille !
La question qui obsède actuellement : « Qui tue qui ? », est plus que légitime, moi l’officier obéissant je l’ai posée le jour où j’ai vu le fameux ordre de l’état-major qui interdit aux unités de l’armée d’intervenir à certaines heures, dans certains secteurs. Quelques jours après, la moissonneuse des âmes a commencé son ouvre macabre, avec une facilité déconcertante, devant nos casernes et autres fortifications. Là, d’un mirador ou d’un hélicoptère, on peut être effectivement témoin !
Dire la vérité, rien que la vérité, est devenu pour certains d’entre nous la seule façon de faire pénitence. Oui, l’armée n’est pas coupable de crimes commis en son nom, oui, les soldats miraculés que nous sommes ne sont pas des tueurs d’enfants, mais on ne doit pas oublier que d’autres soldats l’ont fait. Les massacres d’octobre 1988, les morts de juin 1991 en pleine nuit, les massacres de Serkaji et de Berouaguia, ce n’était pas le GIA !
Malgré le risque de perdre nos vies, la perte certaine de nos carrières militaires, nous n’avons pas cessé d’éclairer les opinions nationales et internationales sur une des plus grandes mystifications. L’actualité est parfois la meilleure preuve que nul ne peut se défaire de la vérité. Un crime commis par des Polonais contre des juifs innocents pendant la deuxième guerre mondiale, imputé au monstre nazi, vient de dévoiler ses mystères.
J’ose dire à Yasmina Khadra que moi et d’autres nous n’avons pas failli, ni trahi. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à l’institution militaire est de lui restituer son honneur et sa crédibilité, institution devenue instrument de guerre inutile dans les mains de la caste des généraux affairistes. Notre silence et la lâcheté de nos intellectuels devant l’injustice ont ouvert la voie à la barbarie.
Le colonel Ali Baali est porte-parole du Mouvement algérien des officiers libres.
par Ali Baali

 

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