» Qui tue ?  » : cris et grincements de dents

Algérie : Le livre  » La sale guerre  » provoque des remous de plus en plus voyants

 » Qui tue ?  » : cris et grincements de dents

Une onde de choc sans précédent : le livre publié par les éditions parisiennes La Découverte met le régime militaire algérien aux abois. La contre-attaque, d’abord hésitante, s’organise.

Baudouin Loos, Le Soir de Bruxelles, 2 mars 2001

à Paris

Le livre  » La sale guerre « , publié à Paris le 8 février et immédiatement devenu un  » best-seller « , n’arrête pas de faire des vagues. Habib Souaïdia, ex-sous-lieutenant algérien, y accuse l’Armée nationale populaire de son pays, l’Algérie, d’être responsable d’exactions – massacres, exécutions sommaires, tortures – au même titre que les groupes islamistes armés. Après un long mutisme que n’a toujours pas rompu le président Bouteflika, le régime algérien a entamé la contre-attaque, aidé par l’essentiel de la presse locale francophone. A Paris, pendant ce temps, la polémique autour de  » La sale guerre  » ne cesse aussi de se développer.

Jean-François Kahn et des journalistes de  » Marianne « , l’hebdomadaire qu’il dirige, ont entrepris de dénoncer ce qu’ils appellent  » la pensée unique  » dont les médias français – surtout  » Le Monde « ,  » Libération « , France 2 et Canal + – se rendraient coupables en épousant peu ou prou les thèses du livre qui relancent les doutes sur  » qui tue en Algérie ? « . Un grand débat public avait été organisé lundi soir, qui aurait dû mettre aux prises le directeur de  » Marianne  » avec François Gèze, directeur général de La Découverte, l’éditeur de  » La sale guerre  » ainsi que de  » Qui a tué à Bentalha ? « , dans lequel un témoin d’un massacre massif de 1997 soutient que l’armée était impliquée.

Le débat n’a pas eu lieu. Gèze, qui avait demandé cette rencontre publique, s’est en effet désisté après que  » Marianne  » eut publié une longue interview d’un journaliste algérien, Mohamed Sifaoui, que La Découverte avait engagé pour écrire le livre avec l’ex-sous-lieutenant avant d’entrer en conflit avec lui (les deux parties s’accusent mutuellement d’avoir altéré les propos de Souaïdia et la justice, convoquée, devra trancher). L’interview de  » Marianne  » a entraîné le dépôt par François Gèze d’une plainte en diffamation.

A défaut de débat, les centaines d’Algériens de Paris présents ont eu droit à un meeting politique où une autre forme de  » pensée unique  » fut célébrée, celle du  » on sait qui tue, ce sont les islamistes, ces fascistes, d’ailleurs ils revendiquent leurs forfaits « . Plusieurs Algériennes, comme Zazi Sadou, ont dénoncé ces livres  » destinés à exonérer les islamistes de leurs crimes. L’armée doit s’expliquer sur sa passivité durant certains massacres, s’est exclamée cette dernière, mais il y a un monde entre non-assistance à personnes en danger et crimes contre l’humanité !  »

Mouloud Benmohamed, journaliste à  » El Moudjahid « , le quotidien gouvernemental, s’est attaché à noircir la personnalité du sous-lieutenant, l’accusant d’avoir été  » un agresseur, un voleur et même un violeur « , et à décrire le directeur de La Découverte et  » ces gens-là  » comme étant  » au service de l’Internationale socialiste  » (une flèche vers le parti d’opposition algérien Front des forces socialistes). Quant à Mohamed Sifaoui, il a tout bonnement traité François Gèze de  » lâche, menteur et manipulateur « , clamant sa  » fierté  » d’être un  » éradicateur… mais dans le cadre d’un Etat de droit…  »

 » Une campagne médiatique délirante « 

En Algérie, pendant ce temps, le régime tente de se ressaisir. Le ministre de la Justice (ex-Premier ministre), Ahmed Ouyahia, a annoncé mardi que Souaïdia serait jugé pour son livre,  » une action qui participe d’une agression contre l’Algérie par certains milieux et dont les animateurs (qu’il n’a pas autrement désignés) sont connus « . Mais la principale réaction venant d’Alger est provenue du plus haut gradé de la hiérarchie militaire, Mohamed Lamari, général de corps d’armée. Dans un long  » ordre du jour aux officiers, sous-officiers et djounoud  » (soldats) publié lundi dans la presse militaire, il a démontré que ceux que les Algériens appellent  » les décideurs  » ont senti le vent du boulet avec le livre  » La sale guerre « .

L’homme le plus puissant du pays stigmatise ainsi  » une campagne médiatique délirante  » visant à  » remettre d’actualité le mythe du  »qui tue qui ? » ». Lamari rappelle aussi la condamnation à la prison ferme de Souaïdia pour vol de véhicules, puis s’en prend à cette  » nouvelle opération, (qui) répond à des fins inavouées : ternir l’image des autorités algériennes, notamment militaires, afin de tenter de saper la cohésion dans les rangs de l’armée et des corps de sécurité dans le but évident de renforcer la subversion (…) « .

Des commentaires qui laissent d’aucuns sur leur faim. Comme ce membre de l’opposition rencontré à Paris, pour qui  » il ne suffit pas de dire  » on sait qui tue  » quand on empêche toute enquête, même nationale, d’avoir lieu. Dans quel pays au monde des massacres, parfois de centaines de pauvres gens en une fois, se déroulent sans que personne, mais personne au sein de l’autorité publique, ne sente le besoin de diligenter une enquête ? « 

© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2001

 » L’armée a droit de vie et de mort  »

ENTRETIEN

Habib Souaïdia, l’ex-sous-lieutenant algérien par qui le scandale est arrivé, a répondu à nos questions à Paris.

En Algérie, on veut vous juger. Y iriez-vous ?

Je suis prêt à témoigner en Algérie, du moins si une enquête sérieuse a lieu. Je me considère comme complice des atrocités que j’ai vues. Je n’ai pas empêché qu’on massacre des gens. S’il y a une justice sur cette terre, je suis prêt à payer. Pourquoi mentirais-je, on a fait le sale boulot et je suis prêt à le dire.

On dit que vous vouliez blanchir les islamistes…

Mais qui a fait la  » concorde civile  » pour amnistier les terroristes ? Moi ou le régime ? Moi ne je nie pas du tout que les islamistes tuent Ce sont des sanguinaires qui égorgent femmes et enfants. Même lors des grands massacres (1997-1998). Mais il faut tout dire : un ami, le sous-lieutenant Tahar Abdelkader, était présent à Raïs (village martyr en 1997). Il m’a raconté qu’il avait appelé l’armée à l’aide pendant le massacre. Elle n’est jamais arrivée.

La presse algérienne francophone dit que les habitants de Zaâtria – où se serait déroulé le massacre d’une quinzaine de personne en 1993, selon vous – nient ces faits…

Ces gens-là ne vont jamais oser dire à la presse des choses contre l’armée, ils ont trop peur. Seule une commission d’enquête internationale pourrait les rassurer et les faire parler.

Comment départageriez-vous les responsabilités dans les meurtres de civils innocents ?

La moitié pour l’armée, l’autre pour les islamistes. Dès l’interruption des élections (que les islamistes allaient gagner) en 1992, ils ont ciblé les sympathisants du FIS (Front islamique du salut), exécutés sommairement un à un. Les terroristes ont fait exactement la même chose. Il y a eu déclenchement d’un cycle sanglant de vengeances, parfois gratuite, comme à Lakhdaria quand un caporal-chef avait été tué par des terroristes dans la cité Hammana. Furieux, des types de ma section sont descendus dans le quartier, ont pris trois jeunes dont une fille, soi-disant complices, et les ont tués, laissant leurs corps dans la rue.
On a ainsi droit de vie et de mort sur les gens J’ai nommé nombre de gens dans le livre qui ne sont pas contestés. Même les  » éradicateurs  » disent que  » décideurs  » de l’armée sont ennemis de la démocratie. Croyez-vous que ces gens hésitent devant le meurtre ? Que ce sont des  » gentils ennemis de la démocratie  » ? Non, ils instrumentalisent l’islamisme pour garder le pouvoir et continuer à voler le peuple. Ils peuvent bien me traîner dans la boue par presse interposée, qu’ils prouvent d’abord leurs accusations.

© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2001

 

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