«Une seule logique: tuer ou être tué»

Dans «la Sale Guerre», un militaire algérien brise le tabou sur l’armée:
«Une seule logique: tuer ou être tué»

Florence Aubenas, Libération, 8 février 2001

Lakhadaria, tout le monde connaît la Villa Copawi, grosse bâtisse coloniale au bord de l’autoroute n° 5, la seule qui relie l’est du pays à Alger. La Villa est là depuis toujours, «c’est-à-dire depuis le temps des Français». Quand les militaires du 25e régiment des troupes d’élite algériennes y ont établi leur QG en 1993, le lieutenant Habib Souaïdia est l’un des trois officiers à la tête de la centaine d’hommes. Entré dans l’armée «par pur esprit patriotique», il est tout sauf un dissident. «J’avais 24 ans à l’époque et je venais faire mon devoir: combattre les islamistes. On était là pour sauver la nation algérienne. Je voyais l’affaire réglée en deux ou trois ans, pas plus.» Dans la Villa Copawi, cela va être «la descente aux enfers», une manière d’Apocalypse Now à l’algérienne.
Tabou absolu. Huit ans plus tard, réfugié politique en France, l’ex-officier Souaïdia publie la Sale guerre (1), qui paraît aujourd’hui à Paris. Ainsi, pour la première fois, un militaire algérien de terrain témoigne en détail sur ce conflit qui a fait plus de 150000 morts, 30000 disparus depuis 1992, mais aussi, et peut-être surtout, décrit le fonctionnement interne de l’armée. Sur cette citadelle secrète, tabou absolu pour tous les Algériens, le livre de Souaïdia fonctionne comme une poupée russe, à plusieurs niveaux.
Il y a d’abord, les «révélations», la première chronique sur cette guerre qu’on a souvent dite sans image. Désormais, elle commence à avoir des mots, un début d’alphabet en tout cas. Donc, il était une fois le lieutenant Souaïdia dans la Villa Copawi. «Ce n’était pas comme la vie de caserne normale. Pas de rassemblement, pas d’horaire. On oubliait de se raser. C’était la jungle, on était nulle part.» Lever vers 11 h, midi. On mange ce qu’on trouve. Habib se souvient de sa formation à la prestigieuse académie de Cherchell. «On avait été formé à lutter contre une armée étrangère et cela nous semblait inconcevable qu’un Algérien tire sur un Algérien. Mais pour les islamistes, nous portions l’uniforme, nous étions l’ennemi. Ils nous tuaient. Psychologiquement, cela nous a rendus fou, sans pitié. C’était devenu une haine mutuelle. Eux ou nous.»
L’après-midi, «on sortait pour aller chasser». La plupart des missions n’ont pas lieu en ville mais dans les hameaux perdus, en bordure des maquis. «Là, loin du monde, tout est noir. Tu fais ce que tu veux, tu es qui tu veux. Personnellement, j’y suis allé de nombreuses fois en civil, avec des armes artisanales prises sur des « terros ». On demande aux villageois: vous avez vu des militaires? Eux nous prennent pour des gens du maquis. Ils ouvrent leur porte. Ils meurent. Qui va se plaindre?» Après des attentats, les militaires ciblent aussi en représailles les maisons, dont un des fils a pris les armes. «On sait qu’il n’est pas là mais on casse tout, les femmes sont battues. S’il y a un homme, il est tué sur place ou embarqué.» Dans la troupe, les discussions sont brèves quand on parle de la «situation»: «Nous on est payés pour appuyer sur la gâchette. Pas vrai?» Habib part toujours avec trois balles dans la poche, «pour être sûr de ne jamais tomber entre leurs mains. Il n’y avait qu’une logique: tuer ou être tué».
Fini pour eux. Puis on rentre à la Villa, avec les hommes raflés. «On brûle leurs papiers et c’est fini pour eux.» Au sous-sol, dans cinq cellules de moins de 2 m2, s’entassent en permanence «dix ou quinze bonshommes». Peu de choses sont aussi terrifiantes que ces deux lignes, page 107: juste avant les geôles, «à droite, il y a le matériel de torture: des chaînes, une bassine d’eau croupie, des détergents, des fils électriques, des outils». Et Habib conclut : «Etc.» Il reprend: «On ne demande rien à ces gens. Qu’est-ce qu’ils savent? C’est pour faire peur aux autres.» En deux ans, Habib n’en a vu qu’un seul sortir vivant. «C’était un médecin de passage, arrêté à un barrage. Il n’avait pas ses papiers alors on l’a conduit là. Il est devenu fou.»
Dans la Villa, les officiers logent au premier étage. Toute la nuit, ils entendent hurler ceux qu’on torture au sous-sol. Alors, dans les chambres, chacun a sa bouteille. Pastis, whisky. D’autres carburent aux médicaments. Puis, vers 4, 5 heures du matin, «quand on pose enfin la tête en espérant dormir, on se demande où est la réalité?».
Bien avant d’être sur les tables des libraires français, le livre d’Habib Souaïdia était sur celles des généraux algériens, réels détenteurs du pouvoir. Toute leur armée, jalousement maintenue dans un secret absolu, est imprimée là, décortiquée en 202 pages, autopsiée jusqu’à la marque des chars d’assaut. On suit le mouvement des troupes, la création d’unités spéciales, et concurrentes, pour que chaque clan du régime ait son bras armé. On voit la rage de ces jeunes officiers, exclus à jamais des hauts grades faute de piston. On entend claquer les ordres fous comme ne pas poursuivre les terroristes ou amener la tête d’un émir sur le bureau d’un galonné. «Devant ce déballage, un des généraux s’est écrié: « mais si tout le monde se met à écrire, où on va? »», raconte un proche du régime. «Pour eux, ce livre est un cauchemar: comme si d’un coup, ils étaient nus.»
Et puis, il y a cette préface très ferme, écrite par Ferdinando Imposimato, célèbre magistrat italien de la lutte antiterroriste. «Quand ils ont vu son nom, ils ont ordonné de tout chercher sur ce juge, qui se permet d’écrire sur nous», rapporte un militaire. «Depuis l’affaire Pinochet, les siestes sont moins tranquilles dans les états-majors.» A la fin de son témoignage, Souaïdia enfonce le clou : «Il faut juger les coupables. Moi-même, je suis prêt à comparaître devant un tribunal pour ce que j’ai fait.»
«Honte». Depuis quelques mois déjà, les témoignages succèdent aux témoignages, les livres aux livres, pour affirmer que si les islamistes tuent, l’armée aussi. «Celui-ci est une bombe», estime Lahouari Addi, exilé depuis 1994 et professeur de sociologie à l’Institut d’études politiques de Lyon. «Il devrait avoir le même impact en Algérie que Notre ami le roi (2) au Maroc. En effet, si la royauté fonde le Maroc comme nation, c’est l’Armée nationale populaire, issue de la guerre de libération, qui joue chez nous ce rôle de « pilier de l’Etat ».» Mais après dix ans de conflit, c’est comme si toutes les secousses n’avaient lieu que de façon souterraine. A Alger, ce fonctionnaire affirme qu’il ne lira pas la Sale guerre. «Cela fait longtemps que je ne parle plus politique même avec mon fils.» Il en a entendu parler par des médias français. «J’ai eu honte pour nous, pour notre armée. Mais je le confesse: ma honte serait encore plus grande d’avoir à parler d’elle devant le reste du monde»l
(1) La Sale Guerre. Editions la Découverte. 95 F.
(2) Notre ami le roi, de Gilles Perrault. (Gallimard).

 

retour

algeria-watch en francais