Lyes Laribi: « Les preuves que j’apporte sont irréfutables »

Lyes Laribi:
« Les preuves que j’apporte sont irréfutables »

Alger, 28 Juin 2002 – L’un des auteurs de la plainte pour torture contre le général Khaled Nezzar explique les raisons qui l’ont poussé à publier un témoignage sur ses quatre années de détention en Algérie, au milieu des années 90.

Interview: Djamel Benramdane, Algeria Interface, 28 juin 2002

Algeria Interface: Vous publiez un témoignage accablant sur la torture et vous êtes également l’un des auteurs de la plainte pour « crimes de torture » déposée en France contre le général Khaled Nezzar, en avril 2001. Pourquoi M. Nezzar précisément ?

Lyes Laribi: Je ne connais pas M. Khaled Nezzar, mais au moment des faits, il était ministre de la Défense et co-président du HCE (Haut comité d’Etat, présidence collégiale entre 1992 et 1994, ndlr). Il était donc le premier responsable politique et militaire. J’estime être en droit aujourd’hui de lui demander des explications: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement. M. Nezzar n’a jamais désavoué ces pratiques. Tout cela s’est passé au sein d’institutions qu’il dirigeait, notamment l’armée, et il en est donc entièrement responsable. Lorsque l’état d’urgence a été décrété, toutes les juridictions sont passées sous la coupe du ministère de la Défense, qu’il dirigeait. En dehors du commissariat de Bab Ezzouar (banlieue d’Alger, ndlr) – et ce commissariat de police était sous l’autorité de l’armée – toutes les casernes et les centres par lesquels je suis passé étaient sous son autorité: la gendarmerie est un corps militaire, le centre de détention d’In M’guel dans le Sahara était géré directement par l’armée, la prison de Blida est militaire…

Votre témoignage intervient au moment où s’ouvre, le 1er juillet à Paris, le procès en diffamation intenté par M. Nezzar contre l’auteur de « La sale guerre », Habib Souaidia…

J’ai travaillé sur mon témoignage dans la discrétion la plus totale: personne n’en connaissait l’existence jusqu’à il y a une semaine. La première écriture de ce livre, je l’ai entamée en détention. J’ai essayé de sortir ce livre pour que l’opinion sache qui est ce monsieur, et le contexte me permettra de faire savoir ce qui s’est passé pendant toutes ces années de détention…

Que pensez vous de la procédure contre l’ancien ministre de la Défense et la manière dont il a fui Paris, en avril 2001?

Je ne veux pas entrer dans ces considérations, mais je peux expliquer ce geste: quelque part, c’est un aveu… Je ne veux pas me prononcer sur la procédure judiciaire et me placer dans un contexte politique: je veux témoigner, par devoir, et je ne veux pas être celui qui doit se taire… Il y a des conventions qui ont été signées et les signataires doivent s’y conformer. Pourquoi les plaintes d’un algérien ne devraient-elles pas aboutir? Les preuves que j’apporte sont irréfutables, et M. Nezzar ne pourra jamais me contredire. On ne pourra jamais expliquer mon arrestation de façon rationnelle: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement pendant quatre ans. Ce sont des faits réels, et ce ne sont pas les mensonges diffusés par la presse qui changeront quoi que ce soit. Des journaux comme El Watan ou Le Soir d’Algérie affirment que j’ai participé à des actes terroristes entre 1993 et 1995, or durant cette période, précisément, j’étais en prison. C’est de la désinformation, c’est extrêmement grave… Mes papiers prouvent que j’étais détenu et la presse n’a jamais tenté de vérifier ces informations. Pendant ce temps, des responsables du FIS comme El Hachemi Sahnouni, qui a participé à des réunions avec les premiers groupes terroristes, dans les maquis, n’ont jamais été inquiétés… Je veux comprendre pourquoi…

L’un des trois plaignants contre M. Nezzar, Abdelouahab Boukezouha, a retiré sa plainte après l’arrestation de son fils à Alger. Qu’en pensez-vous?

Je ne veux pas commenter cet événement.

Près de six ans se sont écoulés depuis votre libération, pourquoi avoir attendu si longtemps pour parler de la torture?

Tout simplement parce que je suis arrivé en France en décembre 2000. Cinq mois plus tard je portais plainte contre M. Nezzar… Vous savez, tout le monde sait ce qui se passe en Algérie, et je considère qu’il y a une complicité flagrante des Etats… 200 000 morts, ce n’est pas rien! Les déportés, les exécutions, la torture: ce sont des faits réels. Regardez pour le cas des disparus: à Alger, leurs parents manifestent dans la rue. Ces disparus ont pour la plupart été torturés avant d’être exécutés, par crainte qu’ils ne parlent de ce qu’ils ont subi, et tout le monde le sait. La torture n’est pas apparue avec les affaires de terrorisme, les détenus de droit commun aussi la subissent, dans les commissariats. Ça commence dans la rue, lorsqu’un policier tabasse un citoyen, même si la loi le lui interdit… C’est là que le mot hogra (terme générique désignant l’abus de pouvoir au sens large dans le dialecte algérien, ndlr) prend tout son sens: imaginez alors ce qui se passe dans les commissariats. C’est une pratique courante, systématique, dans tous les centres des services de sécurité. Et ne parlons pas de ce qui peut arriver quand on est islamiste ou soupçonné d’appartenir à un groupe terroriste. Dans ce cas, les sévices sont inimaginables, on peut arriver jusqu’à arracher les yeux d’un suspect…

Dans votre livre, vous relatez une seconde arrestation, cinq ans après avoir été torturé. Cette fois, l’interrogatoire n’est pas musclé et l’on sent comme une lueur d’espoir…

Oui, j’ai été de nouveau arrêté en 2000, pour un avis de recherche datant de 1995 et qui n’avait soit-disant pas été annulé. J’ai été emmené dans un commissariat, à Belouizdad (quartier d’Alger, ndlr). Pour moi, l’idée de retourner à ce commissariat était terrible: je me préparais moralement à subir des sévices… Puis j’ai découvert une dame, commissaire de police: elle ne m’a pas jugé, elle m’a entendu. Elle a écouté ma version des choses et ce que j’avais à dire, elle a été juste et j’ai été relâché. Je n’imaginais pas pouvoir entrer dans un commissariat et rencontrer quelqu’un comme elle… Lors de mon arrestation quelques années auparavant, je me suis retrouvé dans ce même commissariat. Il y avait un enfant de quinze ans dans la cellule. Je l’ai regardé, il avait le corps bleui par les coups. Il avait peur, il avait été passé à tabac et son père était dans une cellule voisine. Les policiers avaient voulu lui faire avouer où se cachait son frère aîné, qu’ils suspectaient d’être un terroriste. Ce gosse était innocent. Même si son frère avait fait les pires choses, lui était innocent. Je me suis dit que si cette femme avait été là, les choses ne se seraient pas passées de la même manière…

Que comptez-vous faire après la publication de votre livre?

Mon livre n’est pas la fin de l’histoire, il y a des lois, et elles sont universelles: elles ne doivent pas s’appliquer uniquement au monde occidental. Je sais qu’il y aura d’autres témoignages et d’autres plaintes. Je crois qu’il faut briser un tabou: celui de croire qu’un Algérien ne peut jamais demander de comptes ou s’attaquer à un membre des corps constitués…

Que sont devenus vos co-détenus dans les camps du sud et de la prison de Blida ?

Parmi les détenus du centre d’In M’guel, dans le désert, nous étions 80 à avoir été transférés à la prison militaire de Blida. Un des prisonnier, Ahmed Bouamra (un ancien militaire devenu chef islamiste, ndlr) a été enlevé, à Blida, et il a disparu. Huit autres ont plongé dans la clandestinité après avoir été libérés et ont probablement rejoint des groupes armés. La majorité, soit 70 personnes, a repris une vie normale, malgré tout.