Khaled, Oussama et George

KHALED, OUSSAMA ET GEORGE

Par Abed Charef, Le QUotidien d’Oran, 25 octobre 2001

On peut sortir grandi d’une crise. Ou singulièrement affaibli. Le destin croisé de trois chefs de guerre le révèle.
Khaled, Oussama et George sont les héros de cette fin d’année. Ils nous sont devenus si familiers que, même si on ne les fréquente pas, on a fini par connaître le prénom de leurs enfants et leurs hobbies. On sait que le fils de Khaled fréquente plutôt les boîtes de nuit, celui de Oussama les montagnes afghanes, et que les filles de George ont un penchant marqué pour les bars. Comme le père, d’ailleurs.

On admire ces trois hommes. Ou on les déteste. Peu importe. Mais on les respecte, bien qu’ils rappellent fortement un célèbre titre de western, le bon, la brute et le truand. Si l’Occident a déjà choisi pour nous qui est le bon, il ne reste plus qu’à départager les deux autres. Par les temps qui courent, cela semble très délicat. Il est même fortement recommandé d’éviter cet exercice.

Ce qui réunit les trois hommes, pourtant, ce n’est pas seulement leur côté star. C’est que tous les trois sont, ou ont été, à la tête de forces militaires redoutables. Chacun, à son niveau, les utilise selon ses choix politiques, et ses capacités à déterminer ce qui est bon ou non pour la cause qu’il défend. Oussama Ben Laden est un intégriste religieux, formé par les Américains, implanté en Afghanistan, plaçant son argent dans les grandes places boursières, affirmant être en guerre contre les Etats-Unis, et déclarant que sa guerre se poursuivra tant que les troupes américaines n’auront pas quitté la terre sainte d’Arabie Saoudite et tant que les Palestiniens n’auront pas connu la paix. A l’exception de son projet de société, totalement liberticide et écalé dans le temps, voici un homme de son temps: internationaliste, connaissant le capital international, sachant utiliser la technologie la plus avancée pour commettre les actes les plus horribles. Moins d’une semaine, une célébrité du monde médiatique français, Claude Sarraute, avouait qu’elle le trouvait beau. Elle parlait au cours d’une émission de télévision. Une autre participante, actrice, trouvait qu’il ressemble au père Noël ! La mobilisation internationale contre lui l’a transformé, notamment auprès des foules des pays musulmans, en un héros, défendant l’Islam seul contre tous. Le tour de passe-passe est fabuleux. De l’autre côté de la planète, George Bush, présenté pendant deux années comme une brute épaisse, incapable de situer l’Algérie sur une carte du monde, est brusquement devenu un grand homme d’Etat. L’homme qui, pendant sa campagne électorale, ne savait pas prononcer certains mots compliqués, est apparu sous un autre visage, totalement différent. Intelligent, compatissant, mesuré, faisant preuve d’un à-propos exemplaire.

Bien sûr, il bombarde un pays et tue des civils. Ce sont des  » dommages collatéraux « . Près de 800 Arabes et musulmans sont détenus dans le secret aux Etats-Unis, et un millier d’autres ont été victimes d’actes racistes. Bush tient à se rendre dans une mosquée et rassurer la communauté musulmane. Il n’y aura ni racisme ni violation des Droits de l’homme, dit-il. En un mot comme en cent, les attentats du 11 septembre ont révélé George Bush Junior. Ils l’ont grandi.

Les équipes de conseillers, les experts en communication, les spécialistes des opérations militaires ont travaillé ensemble, dans la même direction, pour fixer un objectif, définir les moyens de l’atteindre, calculer les risques encourus, chercher les alliés nécessaires et neutraliser les ennemis secondaires potentiels avant d’engager l’action. C’est un système qui s’est mis en branle dans son ensemble, de manière cohérente, pour affronter l’adversité.

L’action militaire elle-même n’a été entamée qu’au moment ultime, et lorsque le chemin a été soigneusement balisé. Elle fait partie d’un dispositif d’ensemble, et ce n’est probablement pas le volet le plus important de l’action américaine. Ce n’est pas l’armée américaine qui a imposé l’action, ce sont les intérêts politiques, économiques et moraux des Etats-Unis qui ont déterminé le type d’opération à mener. Autrement dit, ce ne sont pas les généraux américains qui ont dicté la conduite de leur président. C’est la définition de l’intérêt de l’Amérique dans les prochaines cinquante années qui a déterminé l’action de l’armée américaine et la conduite de George Bush.

Khaled Nezzar se trouve dans une situation totalement différente. Il a été chef de guerre, et mené le pays dans une direction dont on se rend compte, plus tard, qu’il n’en mesurait guère les conséquences. Il pensait que la mise en marche des divisions blindées pouvait résoudre les problèmes politiques, économiques et sociaux du pays. C’est un système où la force prime la réflexion, où le militaire prime sur le politique. C’est un vieux péché algérien. Khaled Nezzar a-t-il été « mandaté » pour se charger d’attaquer Habib Souaïdia ? Dans quel but ? Avec le soutien de qui ? Parle-t-il réellement au nom de l’armée, ou pense-t-il seulement qu’il parle au nom de l’armée ? Quel est l’objectif visé à travers un procès intenté à un ancien militaire qui a choisi de dire sa vérité ? Quel intérêt peut en tirer l’armée algérienne ? Les questions sont ni nombreuses qu’on est amené à en poser une autre, de nature différente: ces questions ont-elles été examinées quelque part ? Ou bien se trouve-t-on face à une situation du type: « dépose plainte, on verra après ! ».

Quelle que soit la réponse, Khaled Nezzar a d’ores et déjà perdu son procès. Il pensait que le 11 septembre a changé la donne, et qu’il peut se rendre en France sans avoir à repartir précipitamment, comme il l’a fait lors de son dernier séjour. Mais pour lui, les choses se sont dégradées. Il offre aujourd’hui l’image la plus caricaturale du général dictateur. L’affaire opposant son fils à un journaliste du Matin a encore détérioré une image déjà peu réjouissante. Après le père qui met un pays à genoux, voilà en effet le fils qui se met à tabasser les détracteurs.

Il y a un an, George Bush se ridiculisait en insultant un journaliste sans savoir que les micros étaient ouverts, ce qui avait permis à tous les journalistes de découvrir la vulgarité de leur futur président. Peu après, il récidivait, en ne réussissant pas à prononcer le mot  » subliminal « . Mais aujourd’hui, à côté de Khaled Nezzar, il fait figure de génie.

On a les chefs de guerre qu’on peut.

 

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