Barbarie sans visage

La chronique de Jacques Julliard

Barbarie sans visage

Nouvel Observateur, semaine du 15 février 2001 — N°1893 — Jacques Julliard

Des massacres perpétrés non seulement par les islamistes mais aussi par l’armée algérienne ? Jamais, peut-être, tant de violence ne s’était accompagnée de tant d’imposture

Malheureuse Algérie qui ne parvient pas à donner un nom et un visage aux crimes dont elle est le théâtre depuis bientôt un demi-siècle. Lors de la lutte contre la France qui conduisit à l’indépendance (1954-1962), celle-ci refusa obstinément de prononcer, malgré l’évidence, le mot de « guerre ». Il n’y avait là-bas que des « événements »…

Même chose aujourd’hui, où sévit depuis neuf ans une véritable guerre civile qui aurait fait au moins 150 000 morts. Les autorités se refusent à lui donner son nom, et reprennent sans vergogne le vieux vocabulaire colonial du « maintien de l’ordre ».

Il y a pis. Cette guerre sans nom est aussi une guerre sans visage où les protagonistes ne sont même pas identifiés. Qu’à chaque massacre le gouvernement et les islamistes s’en renvoient la responsabilité est profondément troublant. Souvent, d’ailleurs, les islamistes se déguisent en policiers pour tuer, et les policiers, en islamistes. Jamais peut-être à cette échelle tant de violence ne s’était accompagnée de tant d’imposture ; jamais les uns et les autres n’avaient paru à ce point d’accord et même complices pour s’acharner sur une même cible : la population civile.

Il vient de paraître coup sur coup, aux Editions de la Découverte, deux livres écrits par des témoins directs qui proposent une même interprétation : la responsabilité des services secrets et des forces spéciales dans une bonne partie des crimes qui ensanglantent l’Algérie. Le premier (1) a été écrit par Nesroulah Yous, un rescapé du massacre de Bentalha, lointaine banlieue d’Alger où, dans la nuit du 22 septembre 1997, plus de 400 personnes furent massacrées sans que l’armée, présente en force à quelques dizaines de mètres, soit intervenue. Politique du pire, complicité, action déguisée des militaires ? Toutes les hypothèses sont possibles, hormis celle de l’innocence complète du pouvoir.

Parce qu’il s’agit d’un témoignage qui s’étend sur dix années et qui émane d’un officier algérien affecté aux forces spéciales, le livre suivant est encore plus impressionnant(2). Il décrit avec force dates et noms propres à l’appui les atrocités quotidiennes auxquelles il a été mêlé à son corps défendant, jusqu’à un emprisonnement arbitraire de quatre ans qu’il a subi pour mauvais esprit… Le ton est convaincant, du fait de sa simplicité, parfois même de sa naïveté, et l’on imagine mal qu’il puisse s’agir d’une imposture. Certes, un tel témoignage tend à réduire la part des crimes qui incombent aux groupes islamistes. Une polémique, d’ailleurs, oppose Habib Souaïdia et son éditeur François Gèze au journaliste algérien Mohamed Sifaoui, qui avait été dans un premier temps chargé d’établir le texte du témoignage. M. Sifaoui reproche à l’éditeur d’avoir éliminé de la version définitive une partie du manuscrit initial qui décrivait les crimes des islamistes.

N’importe. Le plus frappant, dans le livre de Habib Souaïdia, n’est pas la description des crimes et tortures de toutes sortes exécutés par l’armée algérienne. C’est leur motivation : c’est-à-dire la volonté prêtée aux diverses factions de l’armée algérienne d’entretenir délibérément le climat d’horreur dans lequel est plongé l’Algérie pour se maintenir au pouvoir. Le réquisitoire contre les Khaled Nezzar, Mohamed et Smaïn Lamari, Mohamed Mediene, Liamine Zeroual est terrible. Est-il justifié ? Seul le débat public permettrait de le dire. On ne comprendrait pas que ceux-ci se contentent du silence ou de dénégations pures et simples.

Je suis de ceux qui ont longtemps pensé qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, et que de la terreur militaire ou de la terreur islamiste la seconde est encore la plus redoutable parce qu’elle est le pays dont on ne revient jamais, témoin l’Iran ou l’Afghanistan. Mais l’incapacité des gouvernements algériens successifs à rétablir la paix fait au dernier d’entre eux, celui de Bouteflika, le devoir pressant, devant ses concitoyens et devant l’opinion internationale, d’ouvrir ses frontières à des commissions d’enquête internationales propres à établir la vérité et à rétablir son honneur. A son tour, le gouvernement français, qui n’a cessé de jouer la carte des gouvernements en place, a le devoir, à son tour, de faire sienne cette exigence. Seule la manifestation de la vérité est capable de dissiper un cauchemar sans issue et de redonner sa dignité politique à une guerre civile que, faute de preuves, nous nous sommes trop longtemps résignés à traiter comme un lancinant et interminable fait divers.

(1) « Qui a tué à Bentalha ? Algérie. Chronique d’un massacre annoncé », par Nesroulah Yous, la Découverte, 2000.
(2) « La Sale Guerre », par Habib Souaïdia, la Découverte, 2001.

 

 

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