Lettre ouverte à Jean-François Kahn

Lettre ouverte à Jean-François Kahn

François Gèze, Directeur général des Éditions La Découverte
Lettre à paraître dans l’hebdomadaire français Politis, le 28 février 2001

Cher Jean-François Kahn,

J’avais accepté l’invitation de Marianne à participer avec vous et d’autres invités à un débat public sur la situation en Algérie le 26 février, car je pensais qu’il s’agissait d’un débat loyal où les désaccords pourraient s’exprimer sereinement.

Mais quand j’ai découvert le dossier très particulier que vous avez consacré dans Marianne du 19 février au livre de Habib Souaïdia, La sale guerre, je vous ai écrit pour vous expliquer pourquoi ce dossier ne me laissait pas d’autre alternative que de vous poursuivre, ainsi que le journaliste Mohamed Sifaoui, en diffamation. Et pour-quoi, de ce fait, il ne m’était plus possible de participer à ce débat. Dans l’entretien que vous avez accordé au quotidien algérien El Watan le 24 février, vous déclarez :  » M. Gèze porte plainte, c’est son droit le plus strict. Je lui dis : on débat quand même. M. Gèze m’injurie, je lui dis : on débat quand même. Quoi que fasse M. Gèze, je dis, au nom de la démocratie : on débat quand même. Et lui, il répond : dès lors qu’on est en désaccord, on ne débat pas. Voilà la différence. « 

Comme à votre habitude sur d’autres sujets, vous caricaturez ma position (je ne vous ai jamais injurié), de façon à pouvoir inventer une  » différence  » qui n’existe pas, du moins sur ce point. J’en veux pour preuve vos propres propos à El Watan, où vous déclarez que vous maintenez le débat du 26 février, tout en précisant :  » Si au cours de ce débat, il y avait un non-respect, d’un côté ou de l’autre, de la parole de l’autre, je l’interromprais. Le propre d’un débat, c’est de s’écouter. « 

Je ne peux que souscrire à ces fortes sentences : c’est très précisément parce que vous n’avez pas respecté ma parole, parce que vous n’avez même pas cherché à m' » écouter  » avant de publier votre dossier que j’ai dû  » interrompre  » le débat prévu avec vous. Ce dossier comporte en effet une longue interview du journaliste Mohamed Sifaoui (présenté abusivement comme  » coauteur  » du livre de Habib Souaïdia) : celui-ci m’accuse en substance d’avoir  » manipulé  » le témoignage de Habib Souaïdia, d' » avoir construit un tas de mensonges sur un socle de vérité  » dans le but d' » imputer tout le drame algérien aux militaires  » et de dédouaner les crimes des groupes armés islamistes ; M. Sifaoui va jusqu’à mettre en cause, sans la moindre preuve, la sincérité et l’honnêteté de l’auteur de La sale guerre.

Dans votre entretien à El Watan, vous revendiquez votre respect de la  » déontologie  » journalistique. Mais comment pouvez-vous oublier que celle-ci vous obligeait de vérifier la véracité des allégations diffamatoires de M. Sifaoui (que celui-ci serait, et pour cause, bien en peine de prouver) et, à tout le moins, de me donner la parole pour y répondre (les juristes appellent cela la  » bonne foi « …) ? Si vous l’aviez fait, vous auriez appris que : a) dès que j’ai donné mon accord au projet de livre, il était clair entre nous qu’il s’agirait du seul témoignage personnel de Habib Souaïdia, signé par lui,  » avec la collaboration de Mohamed Sifaoui « , dont le rôle serait de met-tre en forme les écrits de H. Souaïdia ; b) quand j’ai communiqué la version provisoire et incomplète de l’ouvrage que M. Sifaoui avait élaboré à partir des notes manuscrites et des enregistrements de M. Souaïdia, celui-ci m’a aussitôt fait savoir :

– que ce texte lui attribuait de nombreux passages concernant des exactions des forces de sécurité algériennes ou des analyses de la mouvance islamiste et de la situation politique en Algérie, issus de la seule imagination de M. Sifaoui, et qu’il ne pouvait assumer ;
– que le manuscrit comportait de nombreuses erreurs factuelles (de noms, de da-tes, de faits, etc.) et différences par rapport à son témoignage et que la lettre comme l’esprit de ses propos avaient été très souvent déformés ;
– plus grave encore, que de nombreuses informations qu’il avait communiquées à M. Sifaoui, étaient absentes du manuscrit, ou traitées de façon excessivement la-pidaire.

C’est pourquoi, après une vaine tentative de conciliation, M. Souaïdia m’a indiqué de façon expresse qu’il n’était plus question pour lui de poursuivre sa collaboration avec M. Sifaoui. Et il m’a demandé de l’aider à mettre au point une transcription de son témoignage reflétant exactement ses propos et ses intentions, ce que j’ai fait dans les semaines suivantes. C’est ce texte, œuvre de M. Souaïdia et extrêmement éloigné de la version initiale établie par M. Sifaoui, qui a été publié.

Si donc j’ai dû annuler ma participation à la soirée de Marianne, ce n’est pas, comme vous le dites, parce que je n’aurais pas la  » culture du débat  » : tout au long de ces dernières années, j’ai participé à de nombreux débats publics sur la situation algé-rienne, où étaient présents des personnes qui, comme vous, soutiennent les positions  » éradicatrices  » du pouvoir algérien. C’est, tout simplement, parce que j’estime qu’un vrai débat suppose que soit assuré le respect minimum de la  » parole de l’autre « . Or, comment pouvais-je croire que ce serait le cas après la publication par Marianne des allégations mensongères de M. Sifaoui ? C’est comme si, ayant invité un interlocuteur à débattre, vous commenciez à lui cracher à la figure avant de l’inviter aimablement à discuter…

Quant au fond de notre désaccord : celui-ci est bien réel, mais il n’est pas celui que vous dites. Vous affirmez que je ferai partie de ceux qui estiment  » qu’en Algérie, ce ne sont pas les fascisto-intégristes qui tuent (ou qui tuent le plus), que leur combat est donc en partie légitime (en cela qu’ils affrontent une dictature militaire de fait), qu’il faut en conséquence parvenir à un arrangement de compromis avec eux, que les tueurs du GIA (s’il y en a) et ceux qui les combattent sont à mettre exactement dans le même sac, que les démocrates résistants sont aussi coupables que les sicaires totalitaires, etc. « 

Alors que je n’ai jamais, bien évidemment, défendu un  » arrangement de compro-mis  » avec les  » sicaires totalitaires « . Ce que dis, avec d’autres, depuis neuf ans (et dieu sait que ce discours, loin de constituer comme vous le dites une  » pensée uni-que « , est resté très longtemps minoritaire, la plupart des  » grands médias dominants  » soutenant sans distance la ligne  » éradicatrice « ), c’est que les droits de l’homme ne se partagent pas : le terroriste qui tue des civils innocents avec une voiture piégée est aus-si coupable que le militaire qui torture ou pratique des exécutions sommaires ; et un État qui se prétend démocratique ne peut combattre la violence armée avec comme principaux instruments la Kalachnikov et le chalumeau.

Je pense que nous devons être solidaires des vrais démocrates algériens. Ceux qui combattent depuis des années les velléités totalitaires de l’islamisme radical, mais qui entendent le faire avec les armes du droit et non en soutenant le terrorisme d’État. Ceux qui combattent la  » junte pétrolière  » au pouvoir à Alger, car c’est elle qui est en réalité le principal fourrier des  » fascisto-intégristes  » : c’est bien elle, et non ces der-niers, qui a instauré en 1984 un code de la famille rétrograde et des  » mesures répres-sives pour les femmes  » que vous dénoncez à juste titre.

De tout cela, j’étais prêt à discuter avec vous. Et je regrette sincèrement que votre conception très particulière du débat ne l’ait pas permis. J’espère que vous pourrez porter cette lettre ouverte – que je rends publique par ailleurs – à la connaissance de vos lecteurs et des participants au débat du 26 février.

Dans cette attente, je vous prie de croire, cher Jean-François Kahn, à l’expression de mes sentiments distingués.

François Gèze
Directeur général des Éditions La Découverte

 

retour

algeria-watch en francais