Les révélations de «la Sale Guerre» embarrassent Alger

Les révélations de «la Sale Guerre» embarrassent Alger

Les intimidations contre la famille de l’auteur persistent

José Garçon, Libération, 12 février 2001

Le quartier de la cathédrale à Tébessa semble devoir sortir de la tranquillité qui régnait jusque-là. Dans cette ville de l’Est algérien vit la famille de Habib Souaïdia, l’ex-officier de l’armée qui vient de publier la Sale Guerre. Moins de quarante-huit heures après la sortie de son témoignage sur les exactions commises par les forces de sécurité pendant la «seconde guerre d’Algérie», les intimidations se sont précisées sur sa famille: la petite vidéothèque tenue par son frère près du domicile familial a été entièrement pillée et saccagée dans la nuit de vendredi à samedi.

«Peur». Mis en vente jeudi à Paris, son livre-témoignage avait fait ce jour-là les titres des quotidiens français et du journal de 20 heures des chaînes de télévision. Il est difficile dans ces conditions de croire au «vol banal» évoqué par les policiers en réponse au frère de Habib, lorsqu’il a tenté de porter plainte. Surtout que des «visiteurs» très particuliers s’étaient présentés mercredi et jeudi à son domicile, et que d’importantes forces de sécurité avaient passé au crible tout le quartier (Libération des 10 et 11 février). Auparavant, le 29 janvier, une bombe avait explosé à la cathédrale pour la première fois depuis le début du conflit en 1992. «Aujourd’hui, tout le monde a peur, car on sait que le pouvoir réagit violemment quand il est touché», remarquait hier un opposant algérien.

Le livre de Souaïdia ne fait pas, il est vrai, que confirmer la responsabilité des forces de sécurité dans les violences qui ensanglantent le pays et qui n’ont rien à envier à celles des islamistes. Pour la première fois en effet, un jeune officier raconte de l’intérieur le fonctionnement de l’armée, décrivant en outre la révolte de ses pairs face aux pratiques du haut commandement militaire.

Dénigré. La presse algérienne du week-end, qui consacre beaucoup de place au livre de Souaïdia, témoigne de la gêne provoquée à Alger… et de l’impossibilité de passer sous silence cette affaire. Certes, plusieurs quotidiens, à l’instar de l’Expression, dénigrent le jeune militaire en l’accusant d’être… islamiste. «Il exerçait le jour en tenue des forces spéciales, participait même à la lutte antiterroriste, mais le soir il supervisait en civil des faux barrages, volait des véhicules qu’il revendait à Tébessa», écrit-il. La presse avance aussi la thèse du complot en estimant «bizarre» la publication du livre à la veille de la visite à Alger d’Hubert Védrine. La machination serait confirmée par la pétition réclamant à la France de revoir sa politique à l’égard de l’Algérie signée par plusieurs intellectuels français, dont Pierre Vidal-Naquet, Pierre Bourdieu, Alain Joxe…

Mais au-delà, les journaux se sentent contraints d’évoquer les «dépassements» de l’armée. En même temps qu’ils expriment la crainte d’Alger de voir lancer un débat sur la politique algérienne de la France… et l’espoir qu’il n’en soit rien. «Les échéances électorales qui mettent à rude épreuve la cohabitation, remarque le Quotidien d’Oran, ne remettront sûrement pas en cause le consensus Chirac-Jospin [sur le sujet] fondé sur la prudence et l’attente des clarifications des enjeux en Algérie.».

 

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