Entretien entre Mohamed Sifaoui et Habib Souaïdia, 11 avril 2001

Entretien entre Mohamed Sifaoui et Habib Souaïdia, 11 avril 2001

Décryptage partiel de la cassette audio de la première interview de H. Souaïdia réalisée par M. Sifaoui. Lors du procès en diffamation que lui a intenté – ainsi qu’à J.-F. Kahn – F. Gèze, M. Sifaoui a produit cette cassette audio en prétendant que lors de cette interview, H. Souaïdia lui avait affirmé que les massacres de civils, comme celui de Raïs, étaient commis exclusivement par les terroristes islamistes et que l’armée n’avait jamais massacré des civils (contrairement à ce qu’il a écrit dans « La Sale Guerre »). Selon M. Sifaoui, c’était là une preuve que H. Souaïdia, quand il est arrivé en France, ne tenait pas le même discours sur l’armée que celui qu’il tient dans son livre , et que donc il aurait été « manipulé » – par F. Gèze, dit M. Sifaoui.
Or, la lecture de cet entretien montre justement le contraire et atteste des incroyables contradictions de M. Sifaoui : non seulement M. Sifaoui lui-même affirme que les groupes armés islamistes étaient manipulés par le DRS, non seulement H. Souaïdia y évoque un massacre de civils à Ghouraïa par des « paras », mais son récit de ce qu’il sait du massacre de Raïs est tout à fait conforme avec celui, un peu plus détaillé, qu’il en donne dans son livre.

Face 1

* [MS :  » C’est la première fois que l’armée tuait des gens ? « 
 » HS :  » C’était fin 93, je me souviens très bien. […] On interrogeait, on torturait. […] C’était le boulot de la SM, […] surtout du CMI de Blida. « ]
* [HS :  » Un jour, je devais rentrer en permission à Tébessa ; il fallait arrêter 38 personnes […] Je peux vous parler de Abdelhak […] noms d’officiers tortionnaires […] Athamnia (commandant du 12e RPC) […] Tlemçani (commandant du 4e RPC) […]

MS : Donc, c’est ces gens-là qui torturaient ?
HS : […] torturaient […] C’était des commandants d’unité qui étaient à l’époque […]

MS : Donc à Bouira, c’est là que vous avez commencé à voir des cas de torture ?
HS : Non, c’est pas à Bouira, c’était avant de […]. La première personne, c’était fin 93. Avant, il y avait 2, 3, 4 bonshommes, 5 bonshommes… Mais ça a commencé à empirer. En 93, c’était le top !

MS : En 93, c’est là que vous avez commencé à voir de vos propres yeux…
HS :… à voir de mes propres yeux ce qui se passe…

MS : Donc, ces personnes qui faisaient la torture ?
HS : C’était eux les premiers responsables sur le secteur. Si vous voulez, il y avait le général Bey Saïd… Il nous a dit un jour :  » Ces gens-là veulent aller au paradis, qu’on les y emmène, et vite !  » Bon, je sais bien qu’il y avait des supérieurs qui […]. Même [Mohamed] Lamari qui vient parfois à l’époque nous faire des inspections, il nous parle en toute franchise que même ces islamistes, il faut les abattre tous, sans jugement, sans rien… […] Lamari, il était contre l’arrestation, contre le jugement. […]

Face 2

[…]

MS : Tu peux me parler des massacres de Raïs et Bentalha, ce que tu sais ?
HS : Raïs, c’était en 97, je pense…

MS : Oui, 97.
HS : Il y avait le 772e [régiment] des fusiliers de l’air […]. Si tu veux dire, c’est les forces spéciales de l’armée de l’air. Il y avait une compagnie qui était placée à Raïs, pour protéger la région. C’était une compagnie de 120 bonshommes, 120 bonhommes. Il y avait un lieutenant qui s’appelle Gueliani Mohamed…

MS : Elle était commandée par ce lieutenant ?
HS : Par ce lieutenant, oui. Il y avait un sous-lieutenant qui s’appelle Tahar Abdelkader […].

MS : Lieutenant… Mohamed… Gueliani ?
HS : Gueliani. Il habite Alger. Bon, c’est pas lui qui m’a raconté ça, c’est…

MS : Secondé par le sous-lieutenant… ?
HS :… Tahar Abdelkader. Celui… Mais il faut pas donner les noms exacts, parce que, parce que c’est…

MS :… c’est des gens bien ?
HS : C’est des gens bien. Parce que… […] La compagnie, elle était installée à Raïs. Le jour du massacre [de Raïs], le sous-lieutenant Tahar Abdelkader est resté seul, avec une section de trente bonshommes. Il les a vus : d’après ce qu’il m’a dit, que c’était le groupe de Antar Zouabri. Ils ont commencé […].  » J’ai vu des gens.  » […] Il m’a dit qu’après, il avait su que c’était des terroristes qui étaient en train d’abattre des civils. Il m’a dit :  » J’ai fait rentrer quelques-uns dans la caserne, mais j’avais peur, parce que je peux pas voir la nuit, elle était très noire, les gens que je peux faire rentrer, les autres, je peux pas… J’avais pas de renforts. Je peux pas sortir pour intervenir…  » Parce que le PC, il était très loin, à quinze kilomètres de lui, il m’a dit :  » J’étais que avec une trentaine de bonhommes « …

MS : Mais… Le jour même ?…
HS : Non, c’est pas le jour même…

MS : Parce que, avant, il y avait 120 personnes ? Comment… ?
HS : Ils ont emmené les autres…

MS : Combien de jours avant ?
HS : Tu peux dire quinze jours, un mois… ça peut pas dépasser un mois, de toute façon.

MS : Quinze jours avant ?
HS : Quinze jours, tu peux dire quinze jours.

MS. D’accord. [Donc], ils ont laissé que trente personnes…
HS : Voilà ! Ils ont laissé que trente personnes. Avec trente personnes, ils peuvent pas protéger toute une daïra…

MS : C’est clair.
HS : Tu sais, quand quelqu’un attaque la nuit, tu peux pas le voir. Lui, il te voit, mais tu peux pas le voir. […] Il a commandé du renfort par poste radio. Il est arrivé trop tard ! Mais c’est pas trop tard ! […] Non, ils avaient fait presque deux heures pour arriver…

MS : Pour faire quinze kilomètres ?
HS : Pour faire quinze kilomètres ! Il m’a dit :  » J’ai insisté pour qu’ils viennent.  » Mais, je sais pas… c’est pas compréhensible… En principe, c’était 10 minutes… Deux heures… 10 minutes… C’est pas [normal]. Il m’a dit :  » Même s’ils m’attaquaient, je serais mort. « 
Non, le problème de ces massacres, c’est que, comme je t’avais dit, c’était politi-que… […Je lui dit : ]  » Je peux pas accepter ça. Bien sûr, vous êtes un militaire, vous êtes censé les protéger.  » [Il m’a dit :]  » Je peux pas mélanger des soldats avec des terroristes.  » Ils [les militaires] les obligent à prendre des armes. Et ils leur donnent des armes qu’ils devraient […]. Alors, les terroristes, ils vont, avant de faire une opération, ils ont tous les renseignements, parce que parmi la population, ils ont des gens qui travaillent… C’est sûr, c’est sûr, ça… Il y a des gens qui travaillent avec eux. C’est eux qui donnent les informations, par exemple, dans le village de Raïs…
Il y avait un massacre qui a été commis par les forces de l’ordre à Ghouraïa. A Ghouraïa, il y avait une vingtaine ou une trentaine que les paras les ont liquidés.

MS : Des civils ?
HS : Oui, des civils. […] Des hélicoptères les ont déposés […] et ils ont commencé par…
MS : Dans le cas de Raïs, c’est des militaires, ou c’est des…

HS : Non, dans le cas de Raïs, c’était… D’après le sous-lieutenant qui était là, il m’a dit que c’était Antar Zouabri.

MS : Moi, j’ai eu une information qui disait que l’adjoint de Antar Zouabri est un lieutenant de la DRS.
HS : Peut-être… Il y avait des gens de la Sécurité qui étaient infiltrés, voilà ! Il y avait beaucoup de gens ! Qu’est-ce que je t’avais dit sur les gens qui étaient à Alger […]. Il y a des choses que les terroristes n’ont pas fait. C’est ça que je voulais te dire. Pourquoi tout le monde parle de ces massacres ? C’était pour démontrer que les terro-ristes on fait tout. Mais c’est pas vrai ! Les autres ont fait et les autres massacrent aus-si… A parts égales.

MS : Intéressant… Et la population au milieu…
HS : Voilà ! La population au milieu. Il y avait un lieutenant de la Sécurité [mili-taire], il a fait un stage de trois à cinq années aux États-Unis, c’est lui qui leur a appris à manipuler les explosifs. Il a été torturé […]. Il y avait un autre capitaine du génie de combat…

MS : Ce que vous m’avez raconté tout à l’heure, quand il y avait des islamistes, soit disant des islamistes qui vont attaquer des gens… Des gens de la Sécurité militaire qui se faisaient passer pour des islamistes et qui allaient attaquer des gens… Comment ça se passait ?
HS : Moi, ils m’ont raconté […]… Il y avait des groupes qui restent un mois, deux mois, trois mois… Ils restent en groupe de trois ou quatre… […] Ils sont bien cou-verts. Même la Sécurité ne peux pas les toucher, même la police… Tout le monde sait ça. Ils sont intouchables. Ils disaient qu’ils cherchaient des renseignements, mais c’était faux… C’était pour manipuler ces gens-là, pour les faire […] torturer, […] et puis ils vont sortir et dire que les terroristes ont fait ça ou ont fait cela et tout ça…

[…]

 

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