Bouteflika: L’éloge à l’Armée

BOUTEFLIKA RECTIFIE LE TIR

L’éloge à l’Armée

Fayçal Metaoui, El Watan 17 février 2001

A deux reprises cette semaine, le président Bouteflika s’est trouvé obligé de «rectifier» des déclarations précédentes. Jeudi, il a tenté de réduire l’étendue d’une crise politique que tout le monde constate. Le message qu’il a adressé à l’Armée en dit long sur les rapports existant entre lui et les militaires.

Quand Bouteflika s’adresse à l’opinion nationale, il le fait à l’occasion d’une activité internationale. C’est une habitude chez lui de s’étaler sur la politique intérieure en dehors des cercles appropriés. Lorsqu’il a voulu «préciser» le contenu du projet de «concorde nationale» qu’il a lancé à Batna, le chef de l’Etat s’est adressé à des invités africains venus lui remettre une médaille de la paix. Et lorsqu’il a voulu exprimer tout le bien qu’il pense de l’Armée, il l’a fait au cours d’un dîner offert en l’honneur du président érythréen Isaias Afwerki. Bouteflika, qui, selon la Constitution, est chef suprême des Armées, a rendu un hommage particulier à l’ANP pour «son rôle dans la défense et la protection de l’indépendance, de la concorde et de la réconciliation nationales». Même s’il a évité de parler de «la défense de la démocratie», rôle prêté généralement à l’Armée, l’on retient une chose : le président de la République entend suggérer que l’ANP n’est pas hostile à la concorde civile. Cette concorde, née d’un accord tenu secret entre l’ANP et l’AIS, est normalement un processus déjà achevé puisque la loi du 13 juillet 1999 n’est plus en vigueur. Ce n’est pas par hasard que le chef de l’Etat parle de «réconciliation nationale», une expression qu’il évite d’utiliser depuis son arrivée à El Mouradia. Par le recours à cette formule, Bouteflika veut-il dire qu’il a en tête des projets pour rendre la paix irréversible dans le pays et qu’il a déjà «le soutien» nécessaire pour y aboutir ? Ou s’agit-il seulement d’un discours-test fait pour rassurer ? L’éloge de Bouteflika à l’adresse de l’Armée est allée plus loin. L’ANP, selon lui, demeure «fidèle au serment». Elle fait preuve de «courage et bravoure en consentant des sacrifices, en se tenant prête au combat et en faisant preuve de vigilance». Là, Bouteflika tente de rassurer qu’il n’y a pas de différend de fond sur la poursuite de la lutte contre la subversion et le terrorisme, même si les massacres de la population civile tendent à se multiplier depuis le début de l’année. De plus, cette déclaration intervient au moment où l’armée algérienne est au cœur d’une polémique internationale depuis la parution en France du livre La sale guerre de Habib Souaïdia, ancien officier des forces spéciales, qui a mis en cause des militaires, responsables, selon lui, de massacres de civils et de violations massives de droits humains. Mis à part l’intervention de l’ambassadeur d’Algérie à Paris, aucun officiel algérien n’a répondu ni démenti les graves accusations de Habib Souaïdia. Bouteflika a aussi rendu hommage «aux forces de police et aux forces de défense populaires» qui veillent «à la défense du pays» et «mettent en échec toutes les manœuvres». Il est évident que Bouteflika cherche à casser l’isolement dans lequel il se trouve depuis quelques mois. Le conflit, le principal, l’oppose aux militaires. Un conflit qui a deux origines essentielles : la manière de gérer les affaires du pays et la volonté d’être réellement autonome par rapport aux cercles traditionnels de décision. L’opinion publique se rappelle que Bouteflika, qui avait des difficultés à trouver «des hommes d’Etat» pour la formation de son Exécutif, avait déclaré, en octobre 1999, ceci : «La formation du gouvernement (…) est du ressort strict du chef de l’Etat. Ni l’Armée, ni les services de sécurité, ni qui que ce soit n’a à se mêler. Ce sont des prérogatives du chef de l’Etat. Je tiens à dire que je veux être un chef d’Etat pas un trois quart de chef d’Etat.» La réaction d’hostilité des partis de «la coalition» gouvernementale, qui théoriquement appliquent le programme du président, après les critiques de Bouteflika faites à Batna est, pour les observateurs, la traduction de ce conflit entre le premier magistrat du pays et l’Armée. Cette «coalition» entend toujours tenir «son» sommet pour «regrouper» les tirs contre Bouteflika et sa gestion des affaires de l’Etat. Bouteflika, à travers les éloges faites à l’ANP, réussira-t-il à calmer le jeu et à contenir une crise devenue étouffante ? Rien n’est moins sûr. D’abord, Bouteflika refuse de croire à un échec de la concorde civile. Allant à contresens de tout ce qui se dit à propos de cette démarche, il déclaré, au cours du discours de jeudi, que le «retour progressif de la paix dans le pays» est le résultat de la concorde civile. Il n’a pas expliqué pourquoi plus de 300 Algériens sont morts depuis le début de 2001 dans des circonstances violentes et inhumaines. Non, Bouteflika a affirmé ceci : «La concorde civile a permis au pays de se rebâtir à travers un programme de réformes qui touche l’ensemble des secteurs de la vie nationale.» Il répond ainsi aux partis de «la coalition» qui lui ont reproché de n’avoir «rien fait» depuis son arrivée à El Mouradia et d’être à l’origine du blocage des institutions de l’Etat. Contrairement à la volonté, clairement manifestée, de se «rapprocher» des décideurs militaires, Bouteflika ne semble pas près de reprendre langue avec les partis de son gouvernement. Est-ce parce qu’il est convaincu que «faire la paix» avec les premiers ouvre toutes les portes et casse tous les murs ? Il est évident, en tout état de cause, que Bouteflika n’entend plus rester passif face à une situation devenue pesante et fortement préjudiciable à l’image du pays.

 

 

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