Entretien Sifaoui :  » On m’a volé mon livre « 

Entretien Sifaoui :  » On m’a volé mon livre « 

Entretien réalisé par Daïkha Dridi, non publié dans le quotidien d’Oran du 18 février 2001

Mohamed Sifaoui est journaliste algérien exilé en France où lui a été accordé le statut de réfugié politique pour des raisons sur lesquelles il  » préfère ne pas s’étaler pour ne pas polémiquer avec certains responsables algériens  » qui, dit-il, ont  » exercé sur moi des pressions et mis ma vie en danger « . Il est l’acteur d’une polémique sur la propriété intellectuelle de La Sale guerre, livre dont il affirme avoir été délesté par l’éditeur de La Découverte, François Gèze.

Vous avez porté plainte contre François Gèze, peut-on savoir pourquoi ?

En juillet 2000, j’ai signé un contrat d’auteur avec La Découverte. Mon projet de livre visait à reproduire les événements tragiques qu’a connus l’Algérie ces dix dernières années, avec comme fil conducteur, le témoignage d’un ancien militaire algérien. A la remise du manuscrit, François Gèze a décidé unilatéralement d’y apporter des modifications de fond. Il a supprimé des choses qui pouvaient gêner les groupes islamistes et laissé, en en grossissant le trait, tout ce qui pouvait accabler l’ANP ou le pouvoir. J’ai alors porté plainte pour non-respect de plusieurs clauses du contrat. celui-ci stipulait clairement que toute modification ne pouvait être faite sans mon accord de l’auteur. Dans ce cas précis, l’auteur, contractuellement, ce sont deux personnes : moi-même et Souaïdia. A ce sujet, je veux préciser que ce livre, je l’ai écrit seul de bout en bout. Je tenais à ce que Souaïdia soit considéré comme coauteur parce qu’il me semblait correct et que l’ouvrage allait contenir une partie de son parcours et de sa vie privée.
François Gèze n’a pas respecté les clauses du contrat qui disent que le livre ne peut être imprimé sans le bon à tirer de l’auteur. J’ai découvert le livre en même temps que les lecteurs. François Gèze m’a traité comme un de ses salariés. Il a décidé un jour qu’il ne traiterait plus avec moi et seulement avec Souaïdia. Il a rajouté des choses avec lui, alors que le projet est de moi, les analyses politiques pour la plupart sont les miennes, les commentaires politiques aussi, et certaines informations factuelles qui ne concernent pas directement le témoignage de Souaïdia.

Votre communiqué affirme que ce livre était un projet de publication  » politico-historique « . Le témoignage d’une personne, son vécu, relaté dans un livre est une chose. Ce dont vous parlez comme votre projet en est une autre. N’êtes-vous pas là en train d’inverser les rôles ?

Par ce livre je voulais voyager dans les événements qui se sont déroulés en Algérie, à travers le regard de quelqu’un qui a vécu la crise de l’intérieur de l’institution militaire…

Mais qu’est-ce qui amènerait un éditeur qui détient les révélations d’un parachutiste à y incorporer l’analyse  » politico-historique  » d’un journaliste ?

J’ai appris par la suite qu’il y a différentes approches pour l’écriture d’un livre. On peut écrire et réécrire l’histoire de l’Algérie 10 000 fois. Moi, ce qui me paraissait intéressant dans le témoignage de Habib Souaïdia, au départ, c’est qu’il pouvait me servir de fil conducteur. Je voulais reproduire les événements à partir du vécu de Souaïdia. Un témoignage, quel qu’il soit, doit être replacé dans un contexte précis, ce n’est pas seulement  » moi j’ai fait ceci, j’ai vu cela « .

Tous les Algériens ont vécu ce contexte. La force du livre de Souaïdia est justement de retracer un parcours personnel. C’est la première fois qu’un militaire algérien se raconte ainsi. Si vous y mettez de l’analyse, n’est-ce pas une manière de l’appauvrir ?

Effectivement, ce livre aujourd’hui a moins de force. Au départ, c’était le livre d’un journaliste et d’un militaire, qui raconte aussi bien la crise que ses coulisses. Il y avait les informations que tout le monde connaît, d’autres informations que moi j’ai pu avoir au cours de mes activités journalistiques, d’autres encore qu’avait Habib Souaïdia dans ses activités militaires. Je voulais marier le tout et en tirer une certaine originalité, une certaine vision globale de la situation.

Nous sommes des centaines de journalistes à avoir des informations et de vécus, alors que Souaïdia est tout à fait singulier. Son histoire à lui est, de toute évidence, le cœur de l’ouvrage, comment pouvez-vous la réduire au simple fil conducteur d’une analyse que vous vouliez publier ? D’ailleurs il dit à raison :  » c’est moi qui ai fait de la prison, c’est moi qui ai assisté aux massacres… « 

Habib Souaïdia, aujourd’hui, dit ce qu’il veut. Je ne sais pas s’il peut me regarder dans les yeux. Au fond si j’avais pris son témoignage comme il le rapportait au début, son livre n’aurait pas fait plus de 60 pages…

Pourquoi parce qu’il ne sait pas écrire aussi bien que vous en français ?

Pas du tout, parce qu’il a vu des choses précises, il a vu des choses à Beni Messous et à Lakhdaria, ces infos quand je les regroupe ça fait, en tout, cinq ou six événements pas plus. Certaines informations que moi-même j’ai données à Souaïdia ont été d’ailleurs gardées dans ce livre.

Lesquelles ?

Un exemple : lui a parlé d’exécutions sommaires qui se sont produites à Lakhdaria, moi, me basant sur un article de presse que j’ai retrouvé sur Internet, je lui ai dit tiens, à Tenes, il y a eu une affaire similaire. Il avait répondu qu’il n’était pas au courant. Ce qui m’avait poussé à collaborer avec lui c’est qu’il avait montré au départ une certaine honnêteté. Son témoignage paraissait crédible par le fait qu’il n’était pas excessif. Souaïdia disait je ne sais pas quand il était questionné sur des événements dont il ne savait rien. Dans le livre il affirme qu’il avait été informé de cette histoire de Tenes par un collègue.

Quand j’ai dit à M. Gèze que Souaïdia dit aujourd’hui autre chose que ce qu’il disait entre avril et juin, celui-ci m’a répondu que c’était normal de la part de quelqu’un dans sa situation psychologique de changer d’avis.
[…] Il a supprimé tous les passages sur la genèse des groupes armés, comme celui sur la fameuse réunion de Zbarbar en janvier 1992 et je sais que tu es au courant.

Excusez-moi M. Sifaoui mais moi je ne suis au courant d’aucune réunion…

Tu en as entendu parler. Les islamises eux-mêmes en ont parlé. Il y avait Abdlekader Chebouti, Mansouri Meliani et de pleins d’autres terroristes qui devaient unifier leurs rangs. Toute cette partie a été remplacée par de petites phrases disant qu’entre 92-94 il n’y avait pas de maquis, que ce n’est qu’à partir de l’évasion de Tazoult qu’ils se sont constitués.

Vous parlez aussi de contrevérités.

Concernant le chapitre appelé  » L’ordre bravo 555 « . Pendant six mois jamais Habib ne m’a parlé de cet ordre qui, dit-il dans le livre, les empêchait de travailler. Je retrouve aujourd’hui tout un chapitre sur cela, je ne sais pas d’où il est sorti. Par ailleurs, pour moi, le but de ce livre n’était pas de diaboliser l’ANP, parce qu’elle recèle des gens de valeur. Il y a un chapitre qui s’intitule  » une armée de barbares « . Si on ne veut pas diaboliser l’ensemble de l’ANP, comment peut-on titrer une armée de barbares ?

Vous citez l’intitulé d’un chapitre où Souaïdia, dans le corps du texte décrit les militaires impliqués directement dans des exactions, et qui font partie de deux corps seulement de l’ANP. Souaïdia n’impute des exactions et manipulations des groupes islamises qu’aux forces spéciales et au DRS. Avez-vous relevé d’autres contrevérités ?

A un moment Souaïdia dit  » j’ai été choqué le 26 août 1992 par l’explosion de l’aéroport d’Alger, comme j’ai été choqué, deux mois plus tard, le 1er novembre par l’explosion au cimetière de Mostaganem qui a coûté la vie à sept jeunes scouts « . Il prétend ainsi que la bombe du cimetière a explosé lieu le 1er novembre 1992 alors que cet attentat a eu lieu en novembre 1994. Autre chose, quand il dit de Radio Wafa :  » je l’ai écoutée dire, fin 1994 : Anouar Haddam ne nous représente pas… « , je te rappelle que cette radio avait déjà été démantelée par les services de sécurité… Autre exemple, je dis à propos de l’attaque de Guemmar que c’était le fait d’un groupe de 60 islamises armés, dirigés par untel, secondé par untel. Lui, il rajoute :  » selon ce qui se disait à l’époque « … comme pour montrer qu’il faut prendre ces informations avec précaution…

Vous semblez avoir des certitudes à ce sujet. Est-ce grâce à votre travail de journaliste ?

Mes confrères et mes consœurs savent tous que je me suis, sans prétention aucune, spécialisé dans l’information sécuritaire. Tu sais que quand j’étais à l’Authentique, j’ai fait un reportage à Zbarbar avec le groupe d’El Makhfi, que je suis tombé dans une embuscade, au cours même du reportage. Je me suis déplacé un peu partout en Algérie pour retrouver des traces de personnes qui m’éclaireraient sur certains événements. Je ne te cache pas qu’au cours des dernières années, mon idée était d’écrire un jour, non pas un livre mais plusieurs. D’ailleurs j’ai même rencontré au cours du reportage de Zbarbar un terroriste qui avait été arrêté et je l’ai interviewé.

A propos du terroriste que vous avez interviewé, une de vos consœurs de l’Authentique affirme que vous vous vantiez de l’avoir tabassé à coups de crosse de kalachnikovs. Qu’en dites-vous ?

….moi ?

Cette consœur dit que vous le racontiez par le détail comment vous vous en êtes pris à ce terroriste désarmé.

C’est du n’importe quoi…On va pas tomber dans le ridicule quand même ! Je savais qu’on racontait un peu tout et n’importe quoi au sein de notre corporation. Plus rien ne me surprend, Je ne réponds même pas à ça.

Gèze affirme que vous n’avez pas remis à Souaïdia la part de l’argent qui lui revenait. Est-ce vrai ?

François Gèze a voulu se mêler de choses qui ne le regardent pas. Il a tout fait pour semer la zizanie entre Souaïdia et moi. Quand cet homme est arrivé en France, il avait 1000 francs en poche. Il y a des comptes entre nous : je l’ai pris en charge complètement depuis son arrivée. Maintenant, il peut raconter ce qu’il veut. Nous sommes devant la justice française. Laissons-la trancher.

 

 

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