De Souaïdia le militaire à Souaïdia le témoin à charge

De Souaïdia le militaire à Souaïdia le témoin à charge

Daikha Dridi, non publié dans le quotidien d’Oran du 18 février 2001

Né en 1969 à Tébessa, Habib Souaïdia est militaire dans l’âme. Un pur produit de l’armée nationale populaire qu’il avait décidé d’intégrer dès l’adolescence : à l’âge de seize ans, il s’inscrit à l’école des cadets de Koléa, en 1985.  » C’était donc la première fois que je portais l’uniforme, néanmoins, ma joie a été de courte durée, puisque l’école des cadets a été fermée à la fin de l’année 1986 sur décision présidentielle « , évoque-t-il dans le best-seller qui a ouvert, depuis sa parution le 8 février dernier, sur l’Algérie la porte d’un gigantesque merdier. Il passe donc son baccalauréat dans un lycée civil et rejoint en septembre 1989 l’académie de Cherchell, où il signe un contrat d’engagement au sein de l’ANP pour 25 ans.  » J’étais désormais un militaire, mon vœu de toujours venait d’être exaucé.  » A la fin de sa première année à l’académie de Cherchell il se porte volontaire pour faire partie des  » forces spéciales « ,  » les unités d’élite de l’armée, toutes composées de parachutistes « , au sein de ces unités il accomplit une formation de tankiste. Une fois finies ses trois années de formation à Cherchell, il est envoyé à l’école des paras de Biskra, où il ne finit pas l’année d’instruction prévue, car cinq mois plus tard, nous sommes déjà en décembre 1992, le 28 il est muté à la garnison de Beni Messous à Alger, où il fait partie, avec les officiers du DRS (Département de renseignement et de sécurité), des unités d’élite engagées aux premiers rangs de la lutte antiterroriste.
C’est à cette période qu’il raconte la première expédition punitive, menée à partir de cette caserne, à laquelle il a assisté.
Fin mars 1993, son unité est mutée à Lakhdaria,  » ce mouvement correspondait à la nouvelle organisation de l’armée décidée à engager toutes ses forces dans lutte antiterroriste « , écrit-il et c’est pendant l’été 1993 que l’officier Souaïdia raconte  » la descente aux enfers « , les tortures qui étaient pratiquées dans la villa coloniale occupée par son régiment.  » Nos cellules étaient de minuscules pièces de moins de deux mètres carrés. J’avais horreur de les visiter. Dans la villa, il y en avait cinq. L’odeur était effroyable. A l’entrée à droite, le matériel de torture : des chaînes, une bassine d’eau croupie, des détergents, des fils électriques, des outils, etc.  » Embuscades terroristes, opérations militaires, terreur d’une population qui n’éprouve pas grande sympathie, dit-il, pour tout ce qui porte l’uniforme, bombardements des montagnes au napalm qui causent des milliers de victimes civiles… c’est le quotidien de Habib Souaïdia qui raconte comment il se fait des ennemis parmi ses supérieurs, ses collègues, pour n’être pas toujours dans l’acceptation des méthodes de contre-terreur utilisées. Il évoque la méfiance qu’éprouve les responsables militaires à l’égard des subordonnés, le climat de suspicion généralisé, la drogue et l’alcool avec lesquels se dopent les militaires pour affronter ce qu’ils subissent et font subir.
Souaïdia évoque comment ses relations avec des supérieurs sont de plus en plus tendues et comment le 27 juin 1995 il est  » envoyé en mission au tribunal militaire de Blida « . C’est une fois sur place qu’il se rend compte qu’il est accusé de vol qualifié :  » J’aurais selon eux volé deux années auparavant un lot de pièces détachées dans une fourrière de Lakhdaria.  » L’officier se défend d’avoir commis ce vol et parle d’un témoin à charge,  » père d’un terroriste notoirement connu dans région de Lakhdaria « , gardien de la fourrière,  » poussé à faire le faux témoignage qui m’a envoyé en prison « .  » On voulait m’emprisonner pourquoi ? Parce que j’avais assisté à plusieurs cas de torture. parce que j’avais donné mon avis sur les exécutions sommaires. Parce que j’avais vu des officiers supérieurs se transformer en assassins. Parce que j’avais refusé d’exécuter certains ordres illégaux… La seule question à laquelle je n’ai pas de réponse et qui me tracasse toujours aujourd’hui c’est pourquoi ne m’ont-ils pas tué ? « , écrit Habib Souaïdia qui purge quatre années  » d’enfer  » dans la prison militaire de Blida. Juin 99 il est libre, il achète le visa et s’envole pour la France. C’est là une présentation tout à fait sommaire de La sale guerre, livre qui n’est pas près d’être disponible aux lecteurs d’Algérie.
Un témoignage porté comme la preuve de l’implication de l’armée dans les massacres de civils, sans être questionné de manière approfondie par les médias occidentaux. Dans le même temps qu’il est dénigré par nos médias comme un pur tissu de mensonges, de contrevérités, d’amalgames. Souaïdia a d’abord été accusé dans la presse algérienne d’avoir fomenté des  » faux barrages  » la nuit dans la région de Lakhdaria pour extorquer de l’argent aux citoyens. Accusation à laquelle il répond dans les médias français en démentant formellement et en demandant à ceux qui l’accusent d’exhiber leurs preuves et de faire parler leurs témoins.
Cet homme qui répond aujourd’hui aux questions du Quotidien d’Oran est bien plus complexe que ce que son livre laisse entrevoir de la personnalité d’un militaire de carrière et d’élite qui est déterminé à faire payer à ceux qui l’ont envoyé faire le  » sale boulot  » les injustices auxquelles il a assistées mais aussi celles qu’il affirme avoir subies. Son livre est à la fois celui des choses vécues, rapportées dans le détail et la précision, mais également de faits que ne se racontent les militaires qu’entre eux, et enfin de commentaires et déductions sur l’actualité macabre du pays entre 1992 et 1999.
La force du vécu de cet homme est proprement inattaquable. Mais le bain dans lequel est plongé le récit du vécu, fait parfois de raccourcis, souvent de remarques qui mettent systématiquement en doute des exactions commises par des islamistes et auxquelles l’officier Souaïdia n’a pas assisté, endommage le cœur d’un témoignage singulier. C’est un peu comme si Souaïdia nous racontait son histoire, vraie, mais pas tout à fait avec le regard qu’il avait au moment où il l’a vécue, plutôt avec celui qui s’est superposé des années plus tard, quelque peu nettoyé de la complexité de notre drame mais trempé dans la détermination de faire payer le prix  » de toutes ces injustices « . Mu par les souffrances qu’il a vécues, celles qu’il a vues infligées, celles peut-être aussi que lui-même a infligées, cet homme prend un risque énorme, témoigne à découvert et ne s’exclut nullement du procès. Il est le visage tant de fois rencontré par nous tous, tout au long de ces années de cauchemar, de ces hommes lâchés dans la gueule béante de la terreur, sommés d’appliquer la contre-terreur. Qui a décidé un jour de riposter quel qu’en soit le prix. Pour lui, pour ceux à qui il voue une haine incommensurable,  » les généraux « , et pour nous tous Algériens qui assistons aujourd’hui à l’entrebâillement d’une nouvelle porte empoisonnée.

 

 

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