Fédérer la société et l’ANP contre les putschistes éradicateurs

Fédérer la société et l’ANP contre les putschistes éradicateurs

 

Younès Bounab, www.ccfis.org, 1 avril 2001

L’intervention médiatique du général Abdelhamid Djouadi, dans les colonnes du journal El Watan du 28 mars, confirme bien que la propagande, telle que pratiquée par les généraux éradicateurs, est une branche du mensonge qui consiste à tromper leurs soudards militaires, zouaves paramilitaires et suppôts politiques ou médiatiques, sans vraiment réussir à tromper le peuple algérien.

D’emblée, ce terroriste d’Etat a qualifié les parcelles de réalité qui ont commencé à émerger ces derniers mois sur la sale guerre de la junte ainsi que les demandes pressantes de vérité, de justice et de mémoire des citoyens d’ «opération de déstabilisation» contre l’ANP qui seraient animées par le «FIS» et des «milieux héritiers de l’idée de domination coloniale.» Bien entendu, il s’est permis d’identifier sa personne ainsi que la gradaille génocidaire qui colonise le commandement de l’armée à toute l’ANP, bien que le monde entier ait entendu des officiers et des soldats intègres, opposés à l’ensauvagement de l’ANP, lui dénier cette prétention.

Ensuite, Djouadi a axé sa tartine sur trois points: 1) Il a tenté de contester l’implication des généraux dans les massacres; 2) Il a cherché à accréditer l’affabulation que la bande de généraux génocidaires aux commandes de l’armée possède une conception des relations civil-militaires où le pouvoir civil aurait la primauté sur le militaire; 3) Il a lancé le mot d’ordre de «fédérer la société contre le terrorisme.»

D’abord il faut noter le cynisme avec lequel cet ex-tirailleur de l’armée française invoque le colonialisme. Peu importe qu’il ait mitraillé du «fellagha», peu importe qu’il ait participé aux opérations de «pacification» des populations civiles sous les ordres du colonialisme, peu importe que ses instructeurs militaires français de l’école d’état-major de Paris aient félicité en 1973 le futur soudard utile qu’ils voyaient en lui, peu importe les soutiens militaire, politique, diplomatique, économique, médiatique apportés par la France au gang des janviéristes, à leur coup d’Etat et à leur projet éradicateur, Djouadi peut fustiger le colonialisme sans rougir. Car sa référence au colonialisme n’est qu’utilitaire : pour exciter l’instinct nationaliste des «indigènes», dévier leur attention des quelques murmures de vérités qui commencent à monter.

Le général éradicateur ne dit pas en quoi une demande d’enquête sur les massacres serait déstabilisatrice. Si, comme Djouadi prétend, «imputer» aux généraux «les massacres de citoyens algériens relève de la fabulation la plus grossière», on aurait pensé qu’une enquête judiciaire internationale ne ferait que confirmer sa prétention à l’échelle internationale. Le général n’offre aucun argument sinon sa profession de foi que l’armée «assure la protection des populations» et que les massacres sont perpétrés par des «groupes terroristes» qui «recherchent la médiatisation afin de porter atteintes aux capacités des autorités de l’Etat.»

Le «mokh» du quarteron putschiste a cependant oublié que les Algériens n’ont pas foi en un criminel de guerre dont la réputation sanguinaire s’est bien établie depuis 1992. Djouadi, en tant que commandant de la 5ème région militaire, porte la responsabilité du premier grand massacre après le coup d’Etat de janvier 1992. En effet, évoquant l’implication de l’armée dans la répression des populations civiles, Mohamed Harbi nous apprend qu’en 1992 eut lieu un grand massacre dans le douar Ouled Asker, à Jijel, où «selon un membre du CNT il y eut des centaines de morts.»[1] Abdelhamid Brahimi rapporte des bombardements au napalm de villageois à Teksana, dans la wilaya de Jijel, alors sous le commandement du général Djouadi, qui ont causés des centaines de morts.[2] Des journaux, qu’on ne peut accuser de complaisance comme The Washington Post et Le Monde, ont aussi rapporté des attaques au napalm contre les populations civiles.[3]

C’était peut-être les terroristes du GIA qui pilotaient ces avions de l’enfer larguant leurs cargaisons de lave incendiaire, incinérant indistinctement toute vie humaine, animale ou végétale sous son impact, ne laissant «ni chiens, ni chats, ni mûles, ni ânes, et … naturellement ni islamistes», comme commandait le colonel Hamana. Le GIA peut, en effet, se le permettre car après tout le général Djouadi nous expliquait bien, le 16 février 1999 dans les pages du journal Le Matin, que «les monarchies du Golfe financent le GIA.» Depuis que l’autre «mokh», celui de la communication politico-militaire, le général Nezzar, épanche publiquement ses états d’âmes nous avons même des détails bien précis sur le modus operandi de ce financement. Nezzar raconte: «à Ryadh, je fus reçu par Sa Majesté le roi Fahd d’Arabie Saoudite pendant deux heures Durant lesquelles il tint à m’informer de sa position vis-à-vis des islamistes et du problème qui se posait en Algérie […] Il me dit : ‘‘Ce ne sont pas des musulmans’’ et répéta à trois reprises: El-âssa! El-âssa! El-âssa! (Le bâton, répété trois fois)»[4] L’éradicationisme ayant trouvé son alter égo dans le hijra-ou-takfir royal même, deux milliards de dollars de soutien saoudien dès 1993, et un émir national du GIA aussi perfide que le général Mohamed Mediène, et plus aucune sale guerre n’est à exclure.

Mais il reste que ces massacres au napalm ont eu lieu dans une région militaire sous le commandement du général Djouadi. En attendant qu’il rende des comptes devant une juridiction pénale internationale, on ne peut prendre sa profession de foi que l’armée «assure la protection des populations» au pied de la lettre.

Surtout qu’en Algérie personne n’est encore prêt d’oublier les responsables clairement identifiés des massacres et tortures de centaines de d’Algériens en octobre 1988. Et que partout dans le monde où il y a des officiers adeptes de la stratégie contre-insurrectionnelle qui répriment des peuples, alors l’emprisonnement politique massif, l’institutionnalisation de la torture, la politique des disparitions, les exécutions sommaires et les massacres constituent la norme plutôt que l’exception. La stratégie contre-révolutionnaire coloniale (1954-1962), ainsi que les crimes de guerre et crimes contre l’humanité des juntes militaires du Chili, de l’Argentine, du Brésil, de l’Uruguay, du Guatemala, et de la Colombie le confirment.

Dans toutes ces expériences, on retrouve des campagnes soutenues de massacres pour couper physiquement et politiquement les populations des insurgés, «priver le poisson d’eau» dans la terminologie nécromaniaque, ainsi que contre-organiser les populations ciblées en organisations paramilitaires. Les massacres perpétrés par différentes forces (escadrons de la mort, contre-guerrilla, unités spéciales et supplétifs paramilitaires) servent d’aiguillons pour conduire les populations victimisées à s’embrigader dans les milices, ces ressources répressives à bon marché et à bon dos quand vient l’heure de rendre les comptes. En criminel qui assume pleinement ses actes monstrueux, Djouadi passe sous silence ce mécanisme génocidaire que lui et les généraux du crime contre l’humanité ont instrumentalisé pour embrigader entre 500 000[5] et 1 million[6] de miliciens en quelques années.

Dans les expériences colombienne, brésilienne et guatémaltèque, où comme dans le cas algérien les armées étaient divisées en factions rivales, les massacres étaient aussi perpétrés pour des mobiles claniques outre leurs instrumentalité et objectifs contre-insurrectionels. On y retrouve le même schéma classique d’un clan militaire centré autour de l’Etat-major et/ou du renseignement militaire en lutte contre un autre clan centré autour de la présidence. On y retrouve le même phénomène de recrudescence des massacres en concomitance avec l’exacerbation des rivalités entre ces clans au sujet de l’approche au conflit et du départage du pouvoir. Pour être plus précis, on y retrouve la faction centrée autour de l’Etat-major et/ou du renseignement militaire, c’est à dire le clan éradicateur auquel est affilié Djouadi dans le cas algérien, intensifiant les tueries et la répression pour déstabiliser celui centré autour de la présidence, l’affaiblir et faire avorter ses initiatives.

Les occupants récents d’El-Mouradia devraient en savoir quelque chose sur cet autre aspect de la sale guerre, même si Djouadi a cherché à propager la salade que la bande de généraux génocidaires aux commandes de l’armée possède une conception démocratique des relations civil-militaires. Pourquoi alors tant de coups d’Etat et de tentatives de coup d’Etat depuis l’indépendance ? Pourquoi c’est à chaque fois une certaine cohorte prétorienne de l’ombre qui fait et défait les présidents ? Pourquoi une certaine clique d’officiers d’active ou «à la retraite» se réunit-elle en conclave, jusqu’à ce jour et en violation flagrante de la constitution, pour prendre des décisions politiques s’ingérant dans les prérogatives des autorités civiles ? Pourquoi une certaine horde généralissime s’immisce-t-elle dans la formation des gouvernements, dans la désignation des walis, et dans les nominations diplomatiques ? Pourquoi l’ingérence politique d’une certaine gradaille criminelle a atteint un point où les élections législatives sont maquignonnées et les consultations locales truquées pour désigner tel suppôt au parlement, tel larbin à telle daïra, ou tel laquais à telle commune ? Pourquoi une certaine pègre de généraux s’est-elle accaparée une partie de la rente et une certaine maffia est-elle impliquée dans la déprédation de l’économie nationale ?

L’armée, confisquée par une certaine cabale militariste, est-elle «le bras armé de la nation», comme prétend le «mokh» éradicateur, ou est-elle le couteau à la gorge de la nation ? Est-elle le «bouclier» de la nation, ou est-elle le poignard dans son dos ? Est-elle «au service de l’Etat algérien, républicain, souverain», comme avance le «mokh» du crime contre son peuple, ou est-elle au service d’une junte algérienne, mameloukienne, inféodée à une puissance étrangère et au FMI ?

C’est dire combien le confusionnisme est le propre du langage du général Djouadi en «mission de communication». Quand ce terroriste d’Etat largue le mot d’ordre de «fédérer la société contre le terrorisme», les termes «société» et «terrorisme» ne réfèrent pas à leurs sens universels mais à des conceptions bien casernées.

La société politique, dans l’esprit de la gradaille éradicatrice, c’est les ministres, wali ou diplomates clientélistes et caudataires, c’est les chefs de partis préfabriqués se revendiquant de la démocratie, la modernité, le nationalisme ou la religion qui font la danse du ventre sur des estrades balisées aux lignes rouges, c’est les députés ou sénateurs ignares et prédateurs mais surtout au garde-à-vous, miracle des zerdat militaro-électorales oblige, etc.

L’«autre» société politique – celle incluant les hommes et fonctionnaires d’Etat intègres et sans mécène ou chikour militaire, les hommes politiques qui ne frappent jamais aux portes des casernes pour telle réforme, ou tel ordre du jour, intérêt ou privilège politiques, ainsi que les partis politiques dont les ancrages dans la société sont robustes et dont la conception de la politique, des relations civil-militaires et de l’intérêt national ne coïncident pas avec cette grande imposture carnavalesque –, les putschistes comme Djouadi attribuent à une bonne partie d’entre elle la «subversion», la complicité avec les forces ennemies de l’Algérie, le «travail de sape» du pays, ou le «terrorisme». Et ils marginalisent ces forces, les réduisent au silence, les emprisonnent, les poussent à l’exil, ou les assassinent.

La société civile, dans le discours du gang janviériste, c’est le CNSA, les organisations syndicales, professionnelles, estudiantines, culturelles, religieuses, féminines ou sociales dont les représentants sont salariés à la DRS et qu’on ameute pour faciliter tel coup d’Etat, mâter tel magistrat, déboulonner tel général, ou intoxiquer telle délégation, c’est aussi les organismes ennemis des droits de l’homme de Miloud Brahimi et Rezzag Bara, sans oublier les brigades de journalistes syndiqués à la DRS, la valetaille de feuillistes devenus lèche-bottes après avoir raté le bateau pour l’Australie, ainsi que les journaux dit «indépendants» et «privés» même s’il crève les yeux qu’ils ressemblent à des phalanges aux ordres de tel clan, telle officine, ou tel général.

L’«autre» société civile – celle incluant les animateurs et organismes syndicaux, professionnels, estudiantins, scientifiques, culturels, religieux voulant promouvoir leurs objectifs associatifs en dehors de la tutelle ou la domination des généraux, les associations féminines, sociales, caritatives, ou de droits l’homme dont les représentants tentent de prendre en charge les problèmes posés sans consulter les caporaux responsables de la contre-organisation, ainsi que les nombreux journalistes consciencieux et reporters intègres qui ont toujours refusé de manger le pain des plumitifs d’officines –, les putschistes comme Djouadi imputent à une bonne partie d’entre elle la complicité avec la «subversion», «la trahison», ou le «terrorisme». Et ils immobilisent, harcèlent, ou marginalisent ces éléments de la société ; ils les réduisent au silence, les interdisent, les emprisonnent, les poussent à l’exil, ou les assassinent.

Ainsi ce que Djouadi assimile à la «société» ressemble beaucoup à une contre-société, et ce qu’il assimile à l’ANP ressemble beaucoup à une contre-ANP. Son mot d’ordre pour fédérer les deux ressemble beaucoup à un appel semblable qu’il a fait un certain janvier 1992.

On aurait pensé, qu’a neuf années d’intervalle entre ces deux appels, le «mokh» de l’école d’état-major de Paris aurait appris quelque chose du bilan de la coalition contre-Algérie : 200 000 morts, des dizaines de milliers de prisonniers politiques et presque autant de torturés, 17 000 disparus, un milllion de citoyens deplacés à l’intérieur, des centaines de milliers d’exilés, la terreur, les larmes et le deuil au quotidien, $ 7.6 milliards déboursés pour financer la répression, $ 12.4 milliards de dommages, le licenciement de plus de 700 000 travailleurs mais recrutement de plus de 500 000 miliciens, l’aggravation de la dette, la destruction continue du parc industriel productif, la prolifération de l’import-import digne des comptoirs coloniaux et des bazars, la mise en solde du pétrole/gaz, la démocratisation de la corruption, l’éradication de la classe moyenne, plus de 13 millions d’Algériens vivant au dessous du seuil de pauvreté, des images insoutenables d’Algériens qui souffrent de malnutrition, de faim ou qui se nourrissent des poubelles, la détérioration des services médicaux conduisant à l’aggravation des taux de morbidité et de mortalité nationaux et au retour des épidémies de la pauvreté, une demande de plus de 4 millions de logements pour moins de 100 000 construits par an, la dégradation de l’enseignement avec accroissement des déperditions scolaires et recrudescence de l’analphabétisme, ainsi qu’une exacerbation des maux sociaux : tensions sociales, divorces, suicides, mendicité, prostitution, toxicomanie, etc.

Mais le «mokh» de l’école d’état-major de Paris appelle ce bilan effroyable un «succès militaire» suite à une «bataille qui n’a été menée que par un sentiment élevé du devoir.» Ce que les moins «mokh» de la gradaille éradicatrice, ceux de la DRS et du CCLAS en particulier, pensent de ce bilan est encore plus facile à imaginer : «Bravo 555» ! «habatnaha lel-oued» !

Le «mokh» de l’école d’état-major de Paris a choisi la guerre un janvier 1992, même si l’école de l’histoire de l’Algérie enseigne que «celui qui est sûr de sa victoire, ne commence jamais une guerre», que «rien n’est aussi plein de victoire que la patience», et que «si la force militaire gagne des batailles, seule la force spirituelle gagne les guerres.»

Djouadi et les putschistes éradicateurs peuvent emprisonner, torturer, faire disparaître, massacrer, voler, paupériser, tromper et trahir des algériens. Mais ils ne pourront jamais asservir l’Algérie.

C’est elle qui remue encore dans les coeurs et les esprits, c’est elle qui rappelle qu’un sacrifice aujourd’hui n’est rien devant une nation asservie demain, c’est elle qui inspire ce mouvement lent mais fort pour la vérité, c’est elle qui demain fédérera les forces saines de la société et de l’ANP contre les putschistes éradicateurs.

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[1] Mohamed Harbi, ‘Une Exigence: la transparence’, Confluences Méditerranée, L’Harmattan, Paris 1998, p. 155.

[2] A. Brahimi, Impact International, November 1998, p. 28.

[3] D. Priest, The Washington Post, 12 November 1998; Le Monde, 26 Mars 1997.

[4] K. Nezzar, Mémoires du général Nezzar, Editions Chihab, Alger 1999, p. 268.

[5] Ce chiffre est avancé par Le Jeune Indépendant du 17 Décembre 2000.

[6] Ce chiffre est avancé par le MAOL. Voir communiqué du 29 Mars 01, site www.anp.org.

 

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