« Je suis prêt à retourner en Algérie pour porter les armes contre les généraux »

« Je suis prêt à retourner en Algérie pour porter les armes contre les généraux »

Propos recueillis par Gian-Paolo Accardo et Pierre Cherruau, Courrier International, 4 avril 2001

L’ex-officier algérien Habib Souaïdia raconte en détail, dans La Sale guerre, les opérations auxquelles il a pris part entre 1992 et 1995. Dans cet ouvrage, publié en février aux éditions de La Découverte et déjà vendu à plus de 70 000 exemplaires, il dénonce notamment « la torture, les exécutions sommaires, les manipulations, les assassinats de civils »…

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Je voulais simplement dire aux généraux : vous êtes des menteurs, vous êtes des assassins comme les islamistes. Vous tuez, et en plus vous en profitez. La guerre, pour ces gens-là, c’est un moyen de rester au pouvoir. Il faut que ce système-là s’arrête ; c’est pour cela que j’ai fait ce livre. Je les connais très bien. J’ai passé quelques années à travailler avec eux. Ce sont des gens que personne ne peut arrêter. Devant un objectif comme l’argent ou le pouvoir, on ne peut pas les arrêter. Ils sont une puissance, une force. Ils ont des gens à l’extérieur qui les soutiennent. C’est pour cela que je voulais témoigner devant l’opinion internationale.

Quand vous dites que des puissances les soutiennent, vous faites référence à qui ?
La France est complice, parce que la France a toujours un lien fort avec l’Algérie. Parmi les pays européens, c’est elle qui a le plus de privilèges. En France, il y a des gens très influents, très dangereux, qui peuvent faire bouger les choses parce qu’ils ont le pouvoir réel. Quant aux Américains, ils ont combattu du côté des Afghans. Dans les années 80, beaucoup d’Algériens sont allés en Afghanistan. Ces gens-là ont été entraînés par la CIA. Quand la guerre a été finie, ils sont revenus en Algérie, ils ont réintégré les autres groupes armés. Les Américains sont donc indirectement responsables du conflit en Algérie. Maintenant, ils ont tout ce qu’ils veulent en Algérie. Ce qui les intéresse, c’est le pétrole. Les plus grandes sociétés pétrolières américaines ont investi en Algérie. Les Américains partagent le pétrole avec les généraux.

Vous pensez que les Américains ne vont jamais dénoncer les problèmes de droits de l’homme ?
Moi, je ne compte pas sur les Américains. Il n’est pas possible qu’à 700 km de l’Europe il y ait une guerre et que l’Europe ne réagisse pas. C’est à l’Europe de faire ça. Pour nous, les Américains ont toujours été loin, on ne les connaît pas. Ce qui nous intéresse, c’est l’Union européenne.

Pensez-vous qu’une résistance aux généraux peut voir le jour rapidement ?
S’il y a un jour une rébellion, je rentrerai en Algérie. Je porterai les armes contre ses généraux. Je ne le regretterais jamais.

Vous pensez que cela peut se faire avec le Mouvement des officiers libres ?
Oui.

Ont-ils vraiment beaucoup de partisans dans l’armée ?
J’en connais beaucoup, aussi bien dans l’armée qu’à l’extérieur. Cela fait dix mois que je suis en contact avec le MOL (Mouvement des officiers libres). Ils disent que les généraux doivent payer pour détournements de fonds, pour crimes contre l’humanité. Moi je suis prêt à m’aligner avec des gens comme ça pour combattre les généraux. Je connais des gens en Algérie qui peuvent prendre les armes.

Comment expliquez-vous la violence de la presse algérienne à votre égard ?
Je savais très bien que les journalistes algériens allaient dire : c’est un voleur, c’est un salaud. Eux et l’armée, ils ont réagi violemment parce que je suis un officier. Ils ne peuvent pas m’enlever ça. Cela leur fait beaucoup plus de mal que dans d’autres cas, parce que cela vient d’un officier.

Y aura-t-il un avant et un après Sale Guerre, comme il y a eu un avant et un après Notre Ami le roi au Maroc ?
Bien sûr. Les gens parlent beaucoup plus ouvertement. Beaucoup de regards ont changé par rapport à l’Algérie. Cela me fait plaisir. Le regard des gens à l’étranger. En Algérie, les gens ne peuvent pas lire le livre. Mais ici, en France, il y a une communauté maghrébine assez puissante. C’est bien que les gens regardent enfin la réalité de l’Algérie.

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que la presse algérienne est au service du pouvoir ?
Au début de l’état d’urgence, des notes de service sont parues : voilà ce qu’il faut écrire, voila ce qu’il ne faut pas écrire. Même quand il y a des massacres dans les rues, la presse n’en parle généralement pas. Personne n’en parle. Parce que toute cette presse sait que « ces gens-là » soutiennent les groupes armés. Tout le monde sait ce qui se passe et personne n’a osé dire non. Chaque matin, quand les gens sortent, ils trouvent des douzaines de cadavres. Eparpillés un peu partout, à Alger, à Oran, à Médéa. Les gens du quartier, ils savent que c’est l’armée qui a tué. Ils ont peur.

Quel intérêt la presse a-t-elle à soutenir le pouvoir ?
Quand on rentre avec eux dans un jeu depuis le début, on ne peut pas reculer. On est coincé. Ces gens-là ont marché dans la combine, ils ne peuvent pas reculer. Je ne veux pas diaboliser la presse algérienne. Il y a certainement des journalistes honnêtes, mais moi je ne les connais pas personnellement.

En Algérie, tout le monde sait ce qui se passe. La presse est la seule à ne pas savoir. C’est cela, votre thèse ?
Un jour, je vous inviterai en Algérie et vous ferez votre enquête vous-même. Vous allez rentrer dans les maisons, vous n’allez pas voir la chaîne de télévision nationale. Personne ne la regarde. Tout le monde utilise les paraboles. La presse algérienne ? On ne l’achète pas. Si un jeune l’achète, c’est pour les résultats sportifs.

Quels sont vos projets ?
Ce serait bien pour moi de combattre. Je recommencerai peut-être à écrire dans deux ou trois ans, si je me sens bien dans ma tête. Maintenant, on a montré à tout le monde ce qui se passe. Si je vais combattre en Algérie, ce ne sera pas avec des mots, mais avec des armes. Je ne vais pas m’attaquer à un policier ou à un soldat.

N’avez-vous pas peur pour votre vie ?
La vie ? C’est quoi, la vie ? Ce n’est rien. C’est un sac de poubelle, on est jeté dedans ; c’est ça la vie.

Avec qui allez-vous combattre ?
L’essentiel est que ce soit des gens honnêtes, qui n’ont rien à voir avec les islamistes. Je pense que le Mouvement des officiers libres n’a rien à voir avec les islamistes. Si j’avais les moyens financiers, je pourrais faire beaucoup de choses en Algérie. Je pourrais très bien m’organiser pour participer à la chute des généraux.

 

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