La théorie du complot

Algérie. La publication, en France, de deux ouvrages accusant les militaires d’être impliqués dans les massacres soulève un tollé général.

La théorie du complot

Cherif Ouazani (Jeune Afrique – L’Intelligent), nº 2097, 20-26 mars 2001

Depuis la répression des émeutes d’octobre 1988, l’armée algérienne n’avait sans doute pas droit à de telles manifestations de soutien. À quoi faut-il les attribuer ? À ses succès sur les Groupes islamiques armés (GIA)? A la régularisation de la situation des milliers d’insoumis et objecteurs de conscience ? Rien de tout cela. Société civile, classe politique et figures de l’opposition en réserve de la République l’ont, en ce mois de février, unanimement défendue contre une nouvelle campagne médiatique, déclenchée à partir de la France, sur le thème de « qui tue qui en Algérie ? ». La publication, à quelques mois d’intervalle, de deux livres(*) chez le même éditeur français – et le traitement de faveur dans ces ouvrages ont bénéficié dans certains médias – ont en effet suscité une levée de boucliers de l’autre côté de la Méditerranée.

Sorti en septembre 2000, le premier rapporte le témoignage de Yous Nesroullah, un survivant du carnage de Bentalha, dans une banlieue algéroise, en 1997. Dans le second, paru au mois de février, un ancien officier, Habib Souaïdia, raconte comment des commandos de l’armée ont exécuté des centaines de villageois, sur ordre de leur hiérarchie.

Ce n’est évidemment pas la première fois que la presse française publie des accusations de ce type. La nouveauté, c’est la violence et l’apparente spontanéité de la réaction algérienne. Cela a commencé par la publication dans plusieurs quotidiens indépendants de témoignages de personnes présentées, dans l’un ou l’autre des deux livres, comme des victimes des expéditions nocturnes des soldats. Le mouvement associatif a pris le relais, pour dénoncer « ceux qui veulent diaboliser la seule institution qui a sauvé la République ». Les partis ont, quant à eux, condamné sans réserve une « tentative de déstabilisation de l’Algérie ». À leur corps défendant, Nesroullah et Souaïdia ont sans doute réussi ce qu’aucune opération de communication n’aurait été en mesure de réaliser : rassembler autour des forces armées la classe politique et la société civile.

Bien sûr, la gravité des accusations a tendance à faire oublier à l’opinion l’énormité des pouvoirs que l’état d’urgence confère à l’armée : arrestations arbitraires, tortures, exécutions sommaires dans les maquis … D’institution omniprésente, elle devient la victime d’un complot ourdi à l’étranger avec des motivations « inavouées mais très claires », comme écrit le général Mohamed Lamari, chef d’état-major, dans un texte diffusé dans toutes les casernes, le 26 février.

Au-delà des hommes de troupes, le général Lamari, qui n’a constitutionnellement par le pouvoir de s’adresser à la nation, visait évidemment le peuple. Sans le citer, il s’en prend en termes extrêmement vifs à l’auteur de la Sale guerre. Recruté en juillet 1989, celui-ci est promu sous-lieutenant en 1992 et affecté près de Bouira (à 200 km à l’est d’Alger), une région où les GIA se montrent très actifs. La présence de l’armée y est massive, notamment sur les axes routiers. Chef de section, Souaïdia dirige un barrage fixe, permanent, sur la route Alger-Bouira. Selon sa hiérarchie, qui se fonde sur une fiche des services de sécurité, il en aurait profité pour rançonner les automobilistes. Pis, une enquête de la gendarmerie établirait son implication dans un vol de voitures. En mai 1995, il est arrêté, puis traduit en justice pour vol qualifié et association de malfaiteurs. Après avoir purgé une peine de quatre années de prison, il est radié des cadres de l’armée.

Dans les multiples interviews accordées après la sortie de son livre, Souaïdia se défend d’être un ripoux et affirme que son séjour derrière les barreaux est la conséquence de son refus d’être complice d’actes de torture, d’exécutions sommaires et d’assassinats collectifs. Bien difficile de trancher. Reste un détail troublant : en 1998, lorsqu’une mission onusienne conduite par l’ancien président portugais Mario Soares se rend en Algérie pour enquêter sur la situation des droits de l’homme, les autorités lui remettent une liste d’officiers coupables d’exactions contre la population. Or, le nom de Souaïdia figure sur cette liste, alors qu’il est, à l’époque, un parfait inconnu et purge sa peine dans une prison militaire. A priori, on voit mal pour quelle raison une machination aurait pu être montée contre lui.

« Ni l’éditeur ni les journaux qui ont accordé du crédit à ses accusations ne se sont posé la moindre question sur un personnage qui avait de bonnes raisons de vouloir salir une institution dont il a été exclu », s’étonne un membre du gouvernement. Le général Lamari va plus loin et évoque une « campagne délirante » visant à « présenter comme des vérités des assertions assimilant l’action de l’armée à des activités criminelles comparables à celle des groupes terroristes ».

Certains adoptent une position plus nuancée. Pour l’ancien Premier ministre Mouloud Hamrouche, « aucune armée au monde ne peut sortir indemne d’une situation où elle mène une mission qui n’est pas sa vocation naturelle ». Très discret depuis la dernière élection présidentielle (il avait retiré sa candidature à la veille du scrutin), Hamrouche, tout en fustigeant l’immobilisme du président Abdelaziz Bouteflika, entend néanmoins soutenir l’armée, dans la mesure où elle lui paraît « attachée à la légalité républicaine et à la loyauté envers l’Etat ». On est là au cœur de la question : y a-t-il, comme beaucoup le prétendent, confusion entre l’armée et l’Etat ? « Non, répond un membre du gouvernement, l’armée est une institution au service de l’Etat et de la République ». C’est sans doute pour insister sur ce lien hiérarchique que Lamari a pris la précaution de désigner Bouteflika par sa fonction – « Monsieur le Président la République » -, ce qui n’est guère l’usage en Algérie.

Le chef d’état-major ne cite pas nommément les instigateurs présumés du complot contre l’Algérie. Mais certains responsables de premier plan se montrent moins discrets. « Ce n’est pas une coïncidence, explique par exemple un ministre, si la maison d’édition La Découverte et Canal+, la chaîne française de télévision qui a le plus parlé des deux ouvrages, appartiennent à Vivendi. Il faut savoir que ce groupe négocie actuellement de gros marchés au Maroc, un voisin qui ne nous veut pas que du bien. »

Autre accusé à demi-mot : l’International socialiste. Le 3 mars, en ouverture de la session de printemps du Parlement, une résolution de soutien à l’armée a été adoptée par l’ensemble des députés, hormis ceux du Front des forces socialistes (FFS). « On sait maintenant d’où viennent vos consignes de vote », s’est écrié un élu du Rassemblement national démocratique (RND), le parti majoritaire à l’assemblée, à l’adresse de ses collègues du FFS. Allusion transparente à l’IS dont la formation de Hocine Aït-Ahmed est membre…

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l’existence d’un axe Paris-Rabat ne fait plus aucun doute au lieu des responsables algériens. Au ministère des affaires étrangères, on relève que les deux livres ont eu droit un traitement de faveur dans les médias des deux pays. Bref, vue d’Alger, la conjonction des intérêts paraît évidente.

Cela n’empêche ni les échanges épistolaires ni les visites de dirigeants. Certes le 23 janvier, le séjour d’Ahmed Midaoui, ministre marocain de l’intérieur, s’est plutôt mal passé. On a même frôlé l’incident diplomatique lors d’une conférence de presse commune avec Yazid Zerhouni, son homologue algérien. En revanche, les visites de Daniel Vaillant, leur collègue français, et de Hubert Védrine, patron du Quai d’Orsay, n’ont été marquées par aucun incident majeur. Il est vrai que personne n’a évoqué l’affaire Souaïdia ou les « agissements de Vivendi ». « Pourquoi le faire pour s’entendre répondre que l’édition est libre en France et que le gouvernement n’a aucune influence sur la ligne éditoriale d’une chaîne de télévision », commente un diplomate, qui estime que le vrai débat concerne « la perception d’une relation stratégique entre deux Etats ».

Selon un ministre, au moment même où il recevait Védrine, « Bouteflika reçut un message de George W. Bush rendant hommage à son action en faveur de ‘la promotion de la sécurité de votre peuple’, de la réconciliation nationale et de l’approfondissement du processus démocratique. » L’Algérie victime de son rapprochement avec Washington ? « On admet difficilement que notre pays entre dans les plans stratégiques des États-Unis. Notre association avec le Nigeria et l’Afrique du Sud en vue de l’élaboration d’un plan Marshall pour l’Afrique n’est pas le fruit du hasard. Au départ le projet ne concernait que l’Afrique subsaharienne, c’est Washington qui a poussé Pretoria et Abuja à y associer l’Algérie. Cela inquiète, forcément. » Qui donc ? Paris et Rabat, répond sans hésitation notre interlocuteur. Penser que nous allons renoncer à notre soutien au peuple Sahraoui sous la menace de tentative de déstabilisation est une lourde erreur. »

* Qui a tué à Bentalha, de Yous Nesroullah ; et La Sale Guerre, de Habib Souaïdia, aux éditions La Découverte.

À Paris, La Sale Guerre fait un malheur – Plus de 60 000 exemplaires vendus en cinq semaines

Afafe Ghechoua (Jeune Afrique – L’Intelligent), nº 2097, 20-26 mars 2001

« Je m’appelle Habib Souaïdia. Je suis un ancien officier appartenant aux troupes spéciales de l’armée algérienne. Engagé volontaire, en 1989, dans les rangs de l’armée nationale populaire, […] j’ai vu des collègues brûler vif un enfant de quinze ans. J’ai vu des soldats se déguiser en terroristes et massacrer des civils. J’ai vu des colonels assassiner, de sang-froid, de simples suspects. J’ai vu des officiers torturer à mort des islamistes. J’ai vu trop de choses […] Ce sont là des raisons suffisantes, j’en suis convaincu, pour briser le mur du silence. » Et pour réaliser du même coup, avec La Sale Guerre, un coup éditorial de premier ordre.

Rarement en effet, les éditions La découverte, que dirige François Gèze, auront connu un tel succès de librairie. Tirée à 4 000 exemplaires, la première édition est épuisée dès le premier jour, le 8 février. Le livret en est aujourd’hui à sa septième édition et, à la date du 14 mars, la barre des 60 000 exemplaires était, selon l’éditeur, allègrement franchie. Les acheteurs ? Des algérien, bien sûr, dont certains se sont procuré plusieurs exemplaires du livre (parfois jusqu’à une dizaine) afin de les faire circuler en Algérie, où l’ouvrage ne risque pas d’être diffusé avant longtemps en raison des graves accusations contre l’armée qu’il contient. Mais les chiffres de vente prouvent que l’audience du livre déborde largement la communauté algérienne.

En octobre 2000, La Découverte avait publié un premier brûlot intitulé Qui a tué à Bentalha ? Chronique d’un massacre annoncé. Ce livre, dont le tirage n’a pas dépassé 7 500 exemplaires, est le témoignage d’un certain Yous Nasroullah, un survivant du massacre perpétré, le 22 septembre 1997, à proximité de cette localité de la banlieue algéroise (bilan : près de 400 morts). Il met en évidence l’étrange passivité dont auraient fait preuve à cette occasion des unités de l’armée stationnées à proximité.

 

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