Taisez-vous, nous parlons pour vous

Taisez-vous, nous parlons pour vous

Ahmed Cheniki, Quotidien d’Oran, 15 Février 2001

La visite du ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, a alimenté une certaine polémique dans quelques milieux français d’extrême gauche qui, comme s’ils voulaient restaurer un «tiers-mondisme» débridé, tentent d’intervenir dans des situations un peu spéciales.

L’activisme militant de François Gèse, directeur de La Découverte, ne peut, en aucune manière être représentatif de l’intelligentsia française qui ne semble pas sérieusement intéressée par la situation en Algérie ou dans d’autres pays africains. Tout le monde sait que les relations historiques entre la France et l’Algérie, houleuses et passionnées, restent encore traversées par un subjectivisme peu porteur et des rancunes tenaces. D’un côté comme de l’autre, le ton est souvent violent, teinté d’exclusion et marqué par le jeu de la vérité. Ainsi, la dernière lettre publiée dans le journal «Le Monde» qui, depuis l’arrivée de Jean-Marie Colombani à la direction, ne recule souvent devant rien pour mettre à mal, concernant les pays africains, les espaces éthiques élémentaires du journalisme.

C’est vrai que de très nombreux Algériens, au pouvoir ou dans les élites intellectuelles, entretiennent des relations d’affaires ou d’intérêts singuliers avec la France. Ainsi, certains intellectuels français se permettent d’interpréter le confortable rôle de soutien à des Algériens «exilés» qui, souvent, sont presque moralement obligés de faire patte blanche. Et en plus, l’Algérie marche très bien. Les éditeurs trouvent leurs comptes. Il se trouve même que des universitaires installés à Paris de fraîche date n’arrêtent pas de donner des conférences sur une Algérie mythique, vécues par procuration, comme ces autres Algériens, bien installés dans les travées du pouvoir qui ignorent trop souvent les réalités nationales.

Aujourd’hui, de nombreux textes, souvent des pamphlets, sont publiés dans les maisons d’édition françaises alors que tout le monde sait que depuis cette décennie où on a favorisé le sang et la violence, il n’y eut pas, en Algérie ou en France, des travaux sérieux, froids et rigoureux sur l’Algérie. Des romans s’articulant sur le thème d’une Algérie à feu et à sang marquent l’itinéraire éditorial, à tel point qu’on s’interroge trop sérieusement sur cette nouvelle «littérature» dont on ne sait pas si elle accorde quelque intérêt au travail littéraire ou fonctionne-t-elle exclusivement comme espace documentaire apportant quelques bénéfices à l’éditeur, et à l’auteur qui, ainsi, assure sa carte de séjour. Les médias français, trop happés par le jeu thématique, ne semblent pas du tout intéressés par des géants de la littérature, comme Mohamed Dib par exemple, qui, se plaçant en dehors de cette chekchouka politique particulière, subvertissent continuellement l’écriture littéraire conventionnelle et apportent un regard complexe, différent. Une grande interrogation taraude l’esprit du chercheur : les textes publiés, souvent marqués par la passion, le militantisme ou l’intérêt immédiat transformant l’universitaire en un ersatz du politique, obéissent-ils à une logique de connaissance ou à une expérience militante ? Paradoxalement, les écrits d’Algériens installés en France se caractérisent par un éloignement et à un écart dus à la distance physique et un rapprochement marqué par l’implication partisane d’un certain nombre d’entre eux qui, même, aujourd’hui, sortent continuellement la carte d’»exilé» mythique comme prélude au «savoir».

Le regard porté sur l’Algérie ne peut être qu’étrange et étranger. Ce n’est pas à partir de Paris de Londres, de Montréal ou d’Amsterdam qu’on peut comprendre une réalité qu’on ne vit pas, mais de l’intérieur de sociétés africaines qui ont tant besoin d’interventions régulières de nombreux universitaires qui ont choisi de s’installer confortablement à l’étranger. On ne peut prendre au sérieux Harbi, par exemple, qui intervient sur des questions touchant des Algériens en Algérie alors qu’il peut animer cours et séminaires pour les étudiants et apporter une contribution positive et concrète à la formation des Algériens. Certes, Mohamed Harbi, par exemple, a choisi de vivre en France pour des raisons évidentes au départ, mais aujourd’hui, ne serait-il pas plus sérieux de travailler carrément sur le terrain, parce que l’Algérie qu’il décrit reste traversée par de nombreuses médiations qui altèrent sérieusement la lecture. Il est donc condamné à reproduire des sources peu viables, malgré une critique forcément peu objective des sources. C’est là où se situe l’exil. Ses textes sur la guerre de libération (le FLN, mirages et réalités) ont apporté une information nouvelle, grâce à la somme de documents à sa disposition et aux relations privilégiées qu’il entretenait avec certains hommes du pouvoir, mais les analyses sur le pays restent prisonnières de son passé, de ses idées trotskysantes et de l’éloignement. De nombreux Algériens ont, eux aussi, choisi de vivre à l’étranger, et particulièrement en France parce qu’ils se sentent bien et qu’ils trouvent les moyens de leurs épanouissement. C’est un choix respectable d’autant plus qu’ils continuent dans des universités françaises leurs recherches sur des sujets qui ne font pas d’eux des «Algériens de service». Mohamed Dib, par exemple, qui a opté en 1962 de rester en France sans se mouiller dans les affaires de clans et les magouilles politiques, a apporté à l’Algérie beaucoup plus que ces nouveaux agitateurs pro et anti-pouvoir qui marquent certaines capitales européennes. Le grand sociologue Sami Naïr a quitté librement l’Algérie pour s’installer en France et s’est imposé comme une sommité sociologique internationale. Au lieu de se cacher derrière des considérations «politiques» justifiant un départ souvent, et c’est légitime, dicté par le confort de l’«exil», ne serait-il pas plus sincère de dire qu’il fait tout simplement bon vivre dans les capitales européennes.

La décennie 90 a permis à quelques intellectuels français d’extrême gauche ou proches du parti socialiste de se manifester et de tenter d’imposer, avec un extraordinaire paternalisme, leur manière d’être et de penser sur une société réfractaire aux schémas et aux modèles prêts à porter.

Ce regard réducteur, marqué par la dictature des grilles et des catégorisations arbitraires, ne peut être opératoire dans des sociétés se caractérisant par des constructions syncrétiques et des réalités particulières. La logorrhée de nombreux intellectuels français, se sentant armés et dotés d’un statut mythique de protecteur, peut-être bien intentionnés, se renvoie sa propre image et fabrique une société correspondant à ses désirs et à ses fantasmes. Ainsi, les travaux des universitaires français ou algériens reproduisant le plus souvent le schéma du directeur de recherche et des modèles précis et de constructions conceptuelles déterminées correspondant à des situations précises, faussent la lecture et donnent souvent à voir une Algérie tronquée, mythique, prisonnière de schémas et de regards préétablis. Ce n’est pas sans raison que de très nombreux chercheurs étrangers travaillant sur les sociétés africaines arrivent au résultat qu’ils n’ont absolument rien compris à ces sociétés. Ce schéma se retrouve dans la plupart des travaux consacrés aux pays africains, où on se limite souvent à l’examen des relations d’appareil oubliant la dynamique et le mouvement des sociétés marquées par la présence obsédante et dominante de deux culture qui, souvent, s’affrontent, se heurtent, s’entrechoquent. Ce n’est pas pour rien que le fossé entre la société «réelle» et les élites intellectuelles et politiques est extrêmement profond. L’école, en quelque sorte, devient un sérieux espace de rupture avec la mère. Cette idée est très bien mise en scène dans le roman de Kateb Yacine, «Nedjma».

L’absence de travaux sérieux sur le mouvement social et l’éloignement du terrain altèrent la communication et aliènent le savoir se muant en une sorte de reflet transvasé de la parole de l’émetteur. C’est une sorte de retour à l’envoyeur, pour emprunter une expression chère aux employés de la poste. La distance peut être physique ou symbolique. Ainsi, quand on lit Mostefa Lacheraf qui a longtemps séjourné à l’étranger, on a l’impression qu’il vit en vase clos et que l’Algérie dont il est question, n’est finalement que construction imaginaire ou virtuelle. Comme d’ailleurs, les hommes du pouvoir, vivant tellement loin des réalités, se retrouvent en train de vivre en dehors de l’Algérie qu’ils sont censés diriger. Le discours, se voulant au départ scientifique, donc objectif, se trouve piégé par une démarche privilégiant les schémas idéologiques et les lieux subjectifs contribuant à la mise en oeuvre d’une image devenant l’émanation de débris de mémoire, de souvenirs reconstitués, de traces idéologiques et de modèles prêts à porter marqués par une forte présence d’informations dont la vérification demeure impossible.

L’intervention de François Gèse et de Pierre Bourdieu ne peut surprendre, d’autant plus que les deux personnalités ont entretenu des relations étroites avec l’objet «Algérie», même si elle est fortement déterminée par de forts relents idéologiques et cette propension chez Bourdieu à occuper la place encore vacante de Sartre.

 

 

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