L’épreuve du trapéziste Védrine

L’épreuve du trapéziste Védrine

Mohamed Benchicou; Le Matin, 13 février 2001

Il y a décidément de moins en moins de place pour la diplomatie dans les rapports diplomatiques entre la France et l’Algérie : l’heure invite, sans ménagement, à l’économie des bons procédés et au parler direct. Trop de morts, trop de questions sans réponses et une immense envie de savoir de la part d’une opinion française déroutée par l’immobilisme de Bouteflika et sa formidable capacité à s’accommoder du marasme national.
Même pour un ministre aussi attaché à la bienséance politique que Hubert Védrine et dont on peut considérer qu’il relève, pour lui, du périlleux exercice que de soulever la question de « Qui tue qui ? » en Algérie, la confrontation semble inévitable : sa visite, précédée de la sortie d’un livre-réquisitoire contre l’Armée algérienne et d’une pétition d’intellectuels français exigeant rien moins qu’un « châtiment pénal » pour les généraux algériens, prend les allures d’une mission d’investigation en terre inconnue.
C’est que la France, accusée par ses intellectuels d’avoir joué « un rôle décisif dans la mise en place de la machine de guerre en Algérie » et, surtout, d’avoir « empêché la condamnation des autorités algériennes », se voit tout bonnement soupçonnée de « véritable complicité de crimes contre l’humanité » .
Le mot n’a jamais été lâché aussi brutalement, même au plus fort des soupçons de complaisance envers les Serbes qui pesaient sur Mitterrand. Aussi, en pleine période électorale, le gouvernement français se voit-il au moins autant redevable d’explications envers son opinion nationale que de courtoisie à l’endroit des autorités algériennes. C’est la dure règle de l’équilibre en politique et le trapéziste Védrine bénéficie ici d’une occasion unique de manifester de son talent. Confiants dans l’artiste, on ne semble avoir craint outre mesure, en Algérie, cette déclaration du Quai d’Orsay qui a promis d’en dire plus sur la question à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU d’avril prochain. La commission d’enquête internationale est déjà en marche, et l’enjeu de cette manche qui se joue en Algérie semble, superbement, indifférer le monde, comme si le ramdam parisien ne concernait qu’un vague microcosme d’agitateurs dont on se plaît à relever les « accointances suspectes ». Que les commentaires des officiels algériens et de leurs éditorialistes semblent dérisoires, mesurés à la gravité du moment ! La riposte politique, pédagogique et démocratique de l’Algérie à cette véritable campagne occidentale est handicapée par deux années d’écrasement de l’expression libre : que peuvent une communication et une télévision confiées à Mahieddine Amimour et à Habib Chawki qui ont si assidument encouragé la censure et l’obséquiosité ?
Autant le livre de Habib Souaïdia, La Sale Guerre, que la pétition des intellectuels français publiée par Le Monde sont annonciateurs d’un pénible procès du régime algérien devant l’opinion internationale. Le premier, porté par une impressionnante logistique publicitaire, pointe déjà le doigt sur la plaie : l’implication de la haute hiérarchie de l’Armée dans des crimes contre l’humanité et dans l’entretien de la terreur islamiste. La seconde est l’uvre de personnalités à fort crédit en France et même en Algérie : Pierre Bourdieu, professeur au Collège de France, philosophe vedette, est l’initiateur, dès 1993, du premier comité de soutien aux intellectuels algériens fuyant le terrorisme islamiste. Pierre Vidal-Naquet, lui, compte parmi les signataires de la récente pétition contre la torture de l’Armée française en Algérie. Difficile de trouver à ces deux universitaires de renom des antipathies avérées envers l’Algérie, même si le texte porte également les signatures controversées de François Gèze, directeur des éditions La Découverte, et de Brahim Taouti, avocat proche du FIS. C’est pourquoi leur initiative mérite plus d’attention que ne veulent lui prêter les suffisantes répliques qu’on a eu à lire ces derniers jours. L’idée maîtresse de ces intellectuels emprunte sa force à la norme de la légitimité internationale telle que formulée aujourd’hui : « Le cas algérien n’a rien de spécifique, et il y a lieu de lui appliquer les mêmes principes du droit international que ceux qui ont été mobilisés contre d’autres dictatures de ce type. » Il n’y aurait donc aucune raison de protéger les généraux algériens, de les dispenser du traitement infligé aux généraux serbes et à Pinochet. Et tout plaide pour une telle démonstration : les tueries continuent, l’opacité est totale et les questions subsistent.
Bien entendu, une telle situation intervient à point nommé pour Abdelaziz Bouteflika : elle inhibe l’Armée au moment où on prêtait à l’institution des velléités d’intervention et elle conforte les thèses neutralistes de la Présidence. Bouteflika doit boire du petit-lait, et les islamistes, grands bénéficiaires de cette joute providentielle, jouent les arbitres en attendant d’occuper le terrain. Les généraux devraient méditer cette récurrente leçon de l’histoire contemporaine : on se retrouve toujours seuls quand on a aidé les despotes à faire le vide.

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Une visite et après ?

Djamel B., Le Matin, 13 février 2001

En France, des intellectuels et des mouvements de défense des droits de l’Homme pressent le gouvernement français pour une prise de distance avec Alger où les massacres de citoyens continuent. Ils accusent le gouvernement auquel ils reprochent son soutien à la politique algérienne de « complicité de crimes contre l’humanité ». Après Reporters sans frontières (RSF), qui a dénoncé dans son dernier rapport « la passivité » et « la mauvaise volonté » des autorités algériennes dans « la disparition » des cinq journalistes algériens en 1994 et 1997, les médias français donnaient une très large couverture à La Sale Guerre, un livre écrit par un ancien officier de l’Armée algérienne. Ce livre a fait le jour de sa sortie les gros titres des quotidiens français et du journal de vingt heures des chaînes de télévision. La question « Qui tue qui ? » vient d’être relancée en France quelques mois à peine après le livre de Yous Nasroullah sur Bentalha et rend cette visite délicate. Deux ouvrages impliquant l’Armée algérienne dans certains massacres de civils. Le groupe d’intellectuels français, dont Pierre Vidal-Naquet, Pierre Bourdieu et Alain Joxe, accuse le gouvernement français – qui dément – d’« avoir empêché l’envoi de rapporteurs spéciaux de l’ONU en Algérie pour une enquête sur les disparus. Interrogé la semaine dernière sur la nécessité d’envoyer une commission d’enquête internationale en Algérie, le porte-parole du Quai d’Orsay s’est borné à déclarer que cette question serait examinée par les Quinze.
Les Français, affirment des sources diplomatiques à Alger, demandent aux « autorités algériennes de coopérer avec les Nations unies et les commissions internationales chargées des droits de l’Homme ». En avril, lors de la réunion de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, à Genève, la France annonce déjà qu’elle accordera sa position avec celle des Quinze de l’Union européenne (UE) face à la situation algérienne en matière de respect des droits de l’Homme. Le Quai d’Orsay fait la sourde oreille aux critiques. Il déclare, même s’il reconnaît qu’entre les deux pays le dialogue a toujours été difficile, que « le travail concret et débarrassé des fantômes du passé se poursuit de manière pragmatique ». Des ministres, des hommes d’affaires français viennent régulièrement à Alger pour repartir comme ils sont venus. C’est-à-dire sans avoir appris rien de plus que lors d’une visite précédente qu’ils ont effectuée ou faite par un autre organisme français ou étranger. Le gouvernement fait du sur-place depuis deux ans. Une situation que certains politiques qualifient de porteuse de danger pour la stabilité sociale. Saïd Sadi parle, quant à lui, de « confusion politique totale ».
Les partis de la coalition pressent Bouteflika, qui va rencontrer Védrine aujourd’hui à Alger, pour qu’il revoie sa démarche. Ils lui reprochent sa gestion en solo des affaires de la République. Le RND, le parti majoritaire, et le RCD qualifient la démarche de Bouteflika de « dangereuse » pour la République. Elle « dope » les islamistes, selon Sadi, qui fait le constat amer suivant : « Rien n’a été fait » depuis deux ans. La machine économique est toujours en panne et les massacres des citoyens dans certaines régions rappellent ceux des années 1996 et 1998.

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