Nacer Boudiaf: « Le retour de mon père avait suscité l’espoir »

Nacer Boudiaf, fils du défunt Mohamed Boudiaf

« Le retour de mon père avait suscité l’espoir »

Propos recueillis par Abla Chérif, Le Matin, 10 janvier 2002

Nacer Boudiaf a pris la décision d’attaquer en justice Larbi Belkheir, directeur de cabinet du Président de la République, qui, dit-il, n’a pas réagi aux graves accusations qui le désignent comme l’un des commanditaires de l’assassinat de son père. Parce que « qui ne dit mot consent », il compte s’engouffrer dans cette brèche qui s’est ouverte pour qu’éclate enfin la vérité sur la mort de Si Tayeb El Watani.

Le Matin : Que signifie pour vous le 11 janvier aujourd’hui ? Qu’en retenez-vous, surtout après toutes ces années ?
Nacer Boudiaf : Ce que je retiens principalement, c’est cet immense espoir qu’avait suscité le retour de mon père au pays. Les Algériens lui avaient accordé leur confiance et ont manifesté ce sentiment. Avec du recul, je pense sincèrement que l’envergure et la personnalité de Mohamed Boudiaf ont évité à l’Algérie de sombrer dans une guerre civile. Malheureusement, il n’a pas eu le temps de réaliser ce qu’il désirait entreprendre. A mon avis, nous avons raté un tournant historique.

Quel était son vu le plus cher ?
Il avait beaucoup de projets. De grands projets, dont la création du fameux RPN (Rassemblement populaire national) dans lequel tous les Algériens, les jeunes surtout, devaient se retrouver. Mais les évènements que vous connaissez ont interrompu son travail. Et le plus important aujourd’hui à mes yeux – c’est mon combat – est de faire toute la lumière sur ce qui s’est passé. Faire éclater la vérité au sujet de son assassinat. Votre quotidien a publié dernièrement, à ce propos, un entretien avec le président de la Coordination nationale des enfants de chouhada (CNAC) dans lequel il accuse Larbi Belkheir d’être l’un des commanditaires de l’attentat perpétré contre mon père. Une révélation, et une accusation très grave à laquelle il n’a pas réagi depuis le 31 octobre. C’est lourd de sens. Qui ne dit mot consent. C’est l’un des commanditaires de l’assassinat de Boudiaf, pour moi cela ne fait aucun doute.

Pourquoi en êtes-vous si sûr ?
Il a été accusé, c’est un homme public qui de plus occupe un poste important, il est directeur de cabinet du Président de la République, il aurait normalement dû réagir. Je ne me tairai pas à ce sujet. Si la justice est prête à jouer son rôle, je préfère que l’affaire se traite ici, sinon nous irons ailleurs.

Cela veut dire que vous allez déposer plainte ?
Absolument. Je vais saisir la justice. Une brèche s’est ouverte.

Quand allez-vous saisir la justice ?
Prochainement. Bien avant le 29 juin en tout cas.

Savez-vous si votre père portait des soupçons envers des personnes de son entourage ? S’il s’inquiétait, se sentait en danger ?
Mon père ne voulait pas travailler avec certaines personnes, dont Larbi Belkheir, parce qu’il les considérait comme étant le symbole de la faillite du pays aux yeux des Algériens. Depuis l’assassinat de mon père, tous mes efforts pour faire éclater la vérité sont restés vains, même la commission d’enquête à laquelle j’ai écrit pour révéler qu’il y avait deux tueurs n’a pas répondu.

Vous dites deux tueurs ?
Bien sûr, du moment où Boudiaf a été également atteint d’une balle au thorax, cela veut dire qu’on a également ouvert le feu de face. Mais personne n’a jamais rien voulu entendre. L’autopsie n’a jamais été faite, l’arme du crime a disparu Tout cela me laisse dire qu’il s’agit d’un complot, mais je le savais depuis 1992. Seulement il fallait mettre des noms. A présent il y en a un. Le jour de l’Aïd, j’ai promis devant la tombe de mon père que j’irai jusqu’au bout. Nous en avons assez de l’impunité, les responsables doivent payer. Vous savez, Mohamed Boudiaf a payé de sa vie parce qu’il était confiant. Son plus grand tort, c’était la confiance. J’ai essayé d’attirer son attention à plusieurs reprises sur les mentalités, mais il n’a jamais voulu m’écouter. Il disait que s’ils lui avaient fait appel, c’est parce qu’ils avaient besoin de son aide. Je vous le dis aujourd’hui : c’est moi qui ai contacté mon père, le 9 janvier 1992, pour lui dire que Ali Haroun désirait se rendre en urgence au Maroc pour le rencontrer.

Certains affirment que Boudiaf avait refusé de rentrer quelques années avant, pourquoi a-t-il accepté en 1992 ?
Oui, il avait été effectivement sollicité en 1990 par la Fédération de France, Boudaoud, Ali Haroun, qui lui ont demandé de rentrer comme l’ont fait Aït Ahmed, Ben Bella, mais il avait refusé. En 1992, ils lui ont fait croire qu’il manquerait à son devoir, que sans lui l’Algérie risquait de sombrer dans la guerre civile, de s’écrouler, et il a décidé d’accepter. Ses amis proches du PRS ont essayé de l’en dissuader, mais il ne les a pas écoutés. Il a réfléchi deux jours puis s’est décidé à rentrer. Pas pour prendre le pouvoir, comme certains le disent, mais pour une période déterminée, une année ou deux. Mais une fois arrivé au pays, il a compris que tout avait changé, que ce n’était pas l’Algérie telle qu’il se l’imaginait, que ce ne serait pas facile du tout. Vous vous souvenez du fameux discours qu’il a prononcé, le premier après son arrivée, eh bien, ils ont tenté de lui en imposer un autre. Ils ont essayé de l’en dissuader trois heures durant, mais il a refusé. C’était au début. Après sa mort, on a tenté de lui imputer la décision de l’ouverture des camps du Sud, mais je tiens à vous certifier que l’idée n’était pas de lui, mais de Larbi Belkheir. Il faut que les Algériens sachent qu’il a même délégué une commission d’enquête à ce sujet. A ce moment nous avons compris que certains tentaient de monter la population contre Boudiaf, parce que tout le monde était emmené vers ces camps. C’était paradoxal parce que mon père était rentré, surtout pour cette jeunesse, et le courant passait entre eux. Il était rentré pour débarrasser l’Algérie du mal qui la rongeait. Exterminer la vermine qui courait dans les rues.