L’institution militaire est-elle défendable?

LE GRAND DÉBAT EST LANCÉ

L’institution militaire est-elle défendable?

Fayçal Oukaci, L’expression, 1 septembre 2001

En lançant un grand débat sur l’institution militaire, ses généraux, ses
prérogatives et les critiques graves et répétées, lancées contre elle, la
Télévision algérienne met, au devant du quotidien de tous les Algériens, un
problème de fond qui tournait en rond, à vide, dans le cercle des seuls
initiés.

Depuis la mise en marche d’une procédure judiciaire dans la capitale
française, il semble bien que certaines institutions juridiques et
politiques internationales aient dépassé le stade de fixation sur les
responsables militaires algériens, pour passer carrément et directement à l’
action, c’est-à-dire déposer des dossiers assez consistants dans le fond et
dans la forme pour justifier leur recevabilité juridique et, de fait,
motiver le lancement légal de la procédure (perquisition, extradition ou
convocation).
C’est lamentable d’en arriver là, mais on y est arrivé. La venue récente d’
ONG, spécialisées dans les droits de l’Homme, dont Amnesty, Human Right et
RSF, a été motivée dans une très large mesure par des raisons telles que les
massacres collectifs, les disparus, les mutineries de Berrouaghia et
Serkadji, etc. C’est-à-dire par des questions cruciales qui s’articulaient
autour du rôle de l’armée dans chacune d’elles.
Les livres de Yous et de Souaïdia, les témoignages de Samraoui et
Chouchoune, le défilé de «spécialistes» de la «question algérienne» devant
les chaînes de télévision arabes et occidentales, le propos repris et
amplifié des leaders islamistes à l’étranger et le défilé des fausses
informations dans de vrais débats ont abouti à cet état de chose.
Comment ne pas en arriver là quand une chaîne satellitaire d’un pays
lilliputien arrive à confondre l’Etat algérien chaque mois et récidive le
mois d’après? Comment peut-il en être autrement lorsque, devant la menace
qui plane sur les intérêts du pays, certains trouvent plus intéressant d’
être «racoleurs» en allant dans le sens de la «vente à vue» (tendance
vérifiée depuis le massacre de Raïs et de Bentalha jusqu’aux événements de
Kabylie)?
La meilleure réponse, la plus spontanée et celle qui illustre le mieux ce
gâchis, a été donnée par un djoundi dans un barrage à un parlementaire qui s
’impatientait au volant de sa voiture et trouvait les procédures de contrôle
exacerbantes: «Monsieur, nous étions très bien dans nos casernes, vous nous
avez fait sortir pour régler votre m… et maintenant vous vous plaignez que
je fasse mon contrôle dans la plus stricte rigueur!».
Depuis quelque temps, il y a, certes, une volonté de contre-attaquer, de
confondre ses détracteurs, de la part de l’armée. Les résultats acquis
depuis une année, avec une mention spéciale, à l’épisode de Genève, lors de
la 57e session des travaux sur les droits de l’Homme, sont notables, mais
demeurent insuffisants.
Pour le moment, les choses sont au stade du jeu du chat et de la souris
entre les ONG et leurs alliés et l’armée. A l’épouvantail du TPI, suggéré
par les premiers, répond la confiance toujours renouvelée du Président
Bouteflika dans l’armée, qui, préférant axer son attention sur la lutte
antiterrorisme, en fait son maître-mot et son épreuve de vérité, bien que le
terrorisme ait pris, aujourd’hui, des tournures nouvelles, s’alimentant de
réseaux mafieux aux contours opaques.
Dans tout cet imbroglio, n’oublions pas l’essentiel: l’Algérie vit sa
huitième année d’état d’urgence. Entre 1992 et 1997, c’est-à-dire durant
cinq longues années, elle a pratiquement vécu sans Président de la
République, sans gouvernement réel et sans assemblées élues. En termes
clairs l’Algérie a vécu une situation d’absence totale de représentativité
et de légitimité de l’Etat pendant une longue période, et s’il faut s’
étonner d’une chose, c’est du maintien en vie de la nation et de l’activité
normale des choses.
En réalité, le débat lancé sur l’institution militaire est éminemment
politique et ne peut, en aucun cas, être dissocié du contexte dans lequel
évolue l’Algérie. Car c’est depuis l’arrêt du processus électoral, le début
du terrorisme et la dissolution du FIS que l’armée s’est trouvée au centre
du débat. Et de l’action. D’un côté, le terrorisme et sa nébuleuse, de l’
autre, l’armée et ses clans. Entre les deux, des politiciens qui ont été
quasiment incapables d’élaborer une réflexion cohérente ou d’ébaucher une
sortie de crise. Et si aujourd’hui, le débat est arrivé à se demander
pourquoi l’armée a fait ou n’a pas fait, c’est en partie les politiques qui
en sont responsables. Tous, sans exception, ont applaudi l’armée lorsque
leurs intérêts ont été préservés et leurs peurs accrues. Tous, sans
exception, ont demandé à un moment de leur panique l’intervention de l’
armée. C’est presque un truisme de le rappeler et c’est pour cette raison
que les politiques, eux d’abord, doivent faire leur autocritique. L’impasse,
l’imbroglio et la confusion actuelle leur incombent. Totalement.
Alors ne nous étonnons pas si, demain, conscients des enjeux politiques qui
en découleront, les premiers à soutenir l’armée et à apporter le démenti
formel à tout ce qui se dit contre l’armée, seront encore… les islamistes
de l’ex-FIS.