Apocalypse Now à l’algérienne

Apocalypse Now à l’algérienne

Etienne Dubuis, Le Temps, 10 février 2001

Voir Edito

On le savait. Mais il manquait encore des mots pour le dire, pour donner vie à l’horrible réalité des opérations menées par l’armée algérienne contre l’islamisme armé. Or ces mots, qui avaient commencé à percer dans les témoignages de quelques militaires, éclatent dans celui de Habib Souaïdia, un officier des forces spéciales chargé des années durant des pires besognes. Ce repenti, désormais réfugié en France, offre dans un livre paru jeudi un luxe de détails jusqu’ici inégalé.
L’ouvrage, déjà qualifié d' »Apocalypse Now à l’algérienne », décrit des militaires totalement désorientés – par l’horreur de leur tâche comme par la corruption de leur institution – et consommant force alcool et drogues pour tenir le coup. Et on ne peut que les comprendre à suivre l’auteur dans ces caves où se succèdent les geôles de 2 mètres carrés occupées en permanence par « dix ou quinze bonshommes », et où s’entasse le matériel de torture: « des chaînes, une bassine d’eau croupie, des détergents, des fils électriques, des outils ». La stratégie suivie? « On ne demande rien à ces gens. Qu’est-ce qu’ils savent? C’est pour faire peur aux autres. » Pis encore pour l’image de la « grande muette », Habib Souaïdia reconnaît avoir lui-même participé à des massacres déguisé en civil et muni d’armes artisanales prises sur des « terros ». Là aussi, plus personne ne doutait que les militaires avaient mis sur le dos des islamistes des crimes qu’ils avaient eux-mêmes perpétrés. Mais rien n’égale des aveux.
L’armée algérienne, qui a tout fait pour garder secrète sa « sale guerre », essuie là une attaque qu’elle redoutait. Et pas seulement parce que sa réputation devra en souffrir. Habib Souaïdia, qui raconte par le menu un grand nombre de crimes, cite aussi les noms des bourreaux et, pour que sa manœuvre soit bien comprise, n’hésite pas à demander que soient jugés les coupables. Y aura-t-il un « juge Garzon » pour donner suite à ses dénonciations? Cette seule hypothèse ne peut qu’aviver les tensions au sein de l’appareil militaire, entre les officiers dénoncés et les bourreaux anonymes, entre les donneurs d’ordres et les exécutants. La guerre continue.

——————————————-

Habib Souaïdia, témoin de l’horreur

Antoine Menusier, Le Temps, 10 février 2001

Comme beaucoup d’Algériens de son âge, Habib Souaïdia, 31 ans, a eu une jeunesse bousillée par les ravages de la guerre civile.Réfugié politique en France depuis avril 2000, cet ancien lieutenant de l’armée algérienne raconte dans un livre son dégoût d’avoirporté l’uniforme d’une institution qu’il rend coupable de crimes très graves, comparables, dit-il, à ceux commis par les Français durant la guerre d’Indépendance (1954-62): tortures, exécutions sommaires, assassinats. Ce n’est pas la première fois qu’un militaire algérien profère des accusations contre la junte au pouvoir. Le Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), basé en Espagne, a, courant 2000, attiré l’attention de l’opinion occidentale sur les implications supposées de l’armée algérienne, d’une partie d’entre elle du moins, dans des massacres de civils attribués à des groupes armés islamistes. A la fin de l’année dernière, dans un ouvrage paru aux éditions La Découverte, un rescapé d’une effroyable tuerie perpétrée en 1997 à Bentalha, près d’Alger, accusait également l’armée de passivité voire de complicité. Mais jamais comme dans le livre de Habib Souaïdia l’institution militaire n’avait été mise à nu, avec autant de détails macabres. L’auteur, qui croyait, en s’engageant dans l’armée, servir sa nation dans l’honneur, a vu de près, affirme-t-il, les atrocités infligées à des civils au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste. Arrêté en 1995, Habib Souaïdia a passé 4 ans dans une prison militaire avant d’être remis en liberté.

© Le Temps. Droits de reproduction et de diffusion réservés. www.letemps.ch

 

retour