Zeroual cible Bouteflika

L’ANCIEN CHEF DE L’ETAT SORT DE SA RESERVE

Zeroual cible Bouteflika

Par Fayçal Métaoui, El Watan, 28 mai 2002

Le secrétaire général du FLN, Ali Benflis, a rendu visite hier à Batna à l’ancien président Liamine Zeroual. C’était l’occasion pour les journalistes de discuter, dans une ambiance conviviale, avec l’homme qui, en septembre 1998, avait créé la surprise en annonçant son départ précipité de la Présidence de la République.

La rencontre qui s’est déroulée au domicile de Zeroual a regroupé d’anciens responsables du FLN et moudjahidine, à savoir Mohamed Djeghaba, Abdellah El Hadj et Lakhdar Bouragâa. L’ancien champion du monde du 1500 m, Noureddine Morceli, et l’étoile montante de la boxe, Mohamed Benguesmia, ont également assisté à la rencontre. Souriant, vêtu d’une chemisette blanche et d’un pantalon noir, l’ex-chef de l’État a tenu à rassurer les présents sur son état de santé. Zeroual cible Bouteflika

«Je suis même prêt à courir avec Morceli et disputer un combat avec Benguesmia», a-t-il plaisanté. Il a échangé des propos avec Ali Benflis sur le déroulement de la campagne électorale qu’il assimile à «une véritable compétition». Il a estimé qu’il faut, quelles que soient les circonstances, respecter la volonté du peuple. «Ceux qui guident ce pays doivent respecter le peuple. Nous avons un grand peuple qui a su faire face aux problèmes. Dans les moments difficiles, le peuple algérien a toujours été présent», a-t-il dit. Il a souligné que les institutions, «toutes les institutions», doivent être respectées. Interrogé sur son départ avant terme de la Présidence de la République, Liamine Zeroual a déclaré en le répétant deux fois : «J’ai quitté volontairement le pouvoir. Mes compagnons peuvent en témoigner.» Il a ajouté : «Je suis parti parce que je crois à l’alternance au pouvoir.» Il a précisé que durant les cinq ans qu’il a passés à El Mouradia en tant que président de l’État et en tant que président de la République n’avoir «jamais» été gêné dans l’exercice de ses fonctions «par qui que ce soit». Selon lui, personne n’est indispensable. «Et ce, même si certains disent que s’ils venaient à quitter le pouvoir, ce serait l’effondrement», a-t-il noté.Pourquoi l’ancien président de la République garde-t-il le silence ? «Je ne me suis pas retiré des affaires pour faire de l’agitation. Ce n’est pas mon genre», a-t-il insisté. Cela ne sert à rien, selon lui, de verser «dans les attaques personnelles». «Cela ne fait pas avancer les choses et revêt un côté dégradant», a-t-il remarqué. Liamine Zeroual a confié n’avoir pas encore pensé à écrire ses mémoires. La conjoncture ne s’y prête pas, selon lui. «Plus tard, c’est possible», a-t-il ajouté.Ali Benflis a été le seul leader politique parmi tous ceux qui sont passés par Batna à être reçu par Liamine Zeroual. L’homme, dit-on ici, reçoit chez lui, mais rarement des politiques.

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Une sortie inattendue

Par Salim Ghazi

Inattendue, la sortie hier devant la presse de l’ex-président de la République, M. Liamine Zeroual, a de quoi alimenter les commentaires les plus sérieux. Elle prend assurément, en cette fin de parcours de campagne électorale, l’allure d’un moment fort, un événement politique marquant, qui ne peut laisser les observateurs indifférents.

La raison est que le prédécesseur de Bouteflika, même s’il a parlé dans un langage diplomatique en rapport avec la fonction qu’il occupait jusque-là, a résumé en quelques phrases bien ficelées les inconséquences du marasme politique régnant, en dépit des efforts déployés par les tenants du pouvoir actuel pour accréditer des thèses contraires, à la lumière des prochaines législatives. «Ceux qui guident ce pays doivent respecter le peuple». L’allusion est ici très claire : ce peuple qui, selon l’ex-chef d’Etat, a toujours répondu présent, ne serait en tout état de cause pas respecté. Du moins, sa volonté, exprimée la plupart du temps avec désespoir dans la rue et avec des mouvements de colère, ne serait pas prise en considération. La phrase de l’ancien locataire d’El Mouradia est lourde de sens. Elle renvoie inévitablement à cette gestion unilatérale du pays qui a fini par créer un gouffre entre les citoyens et leurs dirigeants. Ce constat colle parfaitement à la réalité politique d’aujourd’hui, et si Zeroual ne cite pas nommément Bouteflika, par respect qu’il accorde à la responsabilité suprême, c’est vers lui que sa réflexion fait tourner les regards. En parlant de respect de la volonté du peuple, Liamine Zeroual apporte, en filigrane, une critique objective à la gouvernance de son successeur dont le dirigisme quasi despotique n’est plus un secret pour personne. Mais dans sa lancée médiatique, l’ancien président de la République, qui rompt à l’occasion un long silence, ne s’arrête pas aux principes de direction des affaires du pays. Il va plus loin en disant aux journalistes que «nul n’est indispensable !», se référant sûrement à sa propre personne, mais en laissant sous-entendre que cette règle s’applique aussi à ceux qui sont venus après lui à la tête de l’État. Liamine Zeroual, redevenu simple citoyen, coulant des jours paisibles à Batna, sa ville natale, enfonce encore le clou en affirmant : «Je suis parti parce que je crois à l’alternance au pouvoir», cela après avoir rappelé qu’il avait quitté volontairement le pouvoir. Une autre coïncidence sémantique ? Pas forcément, car tout est dans le raisonnement de l’ex-chef d’État qui, par ricochet, nous renvoie à une réalité amère : Bouteflika, devrions-nous comprendre, reste réfractaire à toute idée de changement que se fait Zeroual de là à parler d’alternance avec lui malgré le fait que la rue gronde constamment, et que les aspirations populaires pour renouveler la classe dirigeante sont de plus en plus pressantes…Zeroual, cependant, se refuse à entrer dans un débat qui semble biaisé à l’avance. Il le dit clairement : «Je ne me suis pas retiré des affaires pour faire de l’agitation.» Il a simplement répondu aux questions des journalistes, en révélant le fond de sa pensée. Mais quand un ancien chef d’État s’exprime sur des sujets précis, il faut s’attendre à tout. Et c’est Bouteflika qui doit se poser des questions sur cette sortie à un moment précisément où son règne est des plus vacillants.