Dr Ahmed Taleb-Ibrahimi: « Le FIS doit être réhabilité »

Interview avec le Dr Ahmed Taleb-Ibrahimi

« Le FIS doit être réhabilité »

Entretien réalisé par Karim Idrissi, Le Matin, 22 avril 2002

Depuis la dernière présidentielle, Ahmed Taleb-Ibrahimi, leader de Wafa (non encore agréé), est devenu un acteur politique qui ne cache pas ses accointances avec les islamistes. Sa politique de sortie de crise, il la fonde sur la relégalisation de l’ex-FIS et la libération de Abassi Madani et Ali Benhadj. Le Matin lui a donc ouvert ses colonnes. Pourquoi ? Taleb-Ibrahimi s’explique sur ses penchants islamistes, se dévoile et fait des révélations sur les appuis recherchés par Bouteflika lors de sa campagne électorale auprès des chefs islamistes, dont Ali Benhadj. En se situant dans les contradictions du Pouvoir, particulièrement au cours des trois années de mandat de son rival de la dernière présidentielle anticipée, cet entretien, au-delà de l’intérêt qu’il revêt dans la conjoncture politique actuelle, interpelle le lecteur : à lui d’en juger et de se faire une opinion.

> Le Matin : Vous avez été le plus sérieux rival du Président Bouteflika lors de l’élection présidentielle. Quelle appréciation faites-vous des trois années qu’il vient de passer à la tête de l’Etat ?

Dr Ahmed Taleb-Ibrahimi : Je me contenterai de laisser parler certains faits, certaines réalités tangibles vécues quotidiennement par le citoyen : la violence a-t-elle cessé ? Le peuple a-t-il retrouvé la paix ? L’Etat a-t-il retrouvé sa crédibilité ? Les lois sont-elles respectées ? L’apport des investissements étrangers a-t-il dépassé le stade du verbe ? Le chômage a-t-il baissé ? La fuite des cadres qui constituent l’épine dorsale du pays a-t-elle pris fin ou s’est- elle au moins ralentie ? Les inégalités sociales ont-elles été réduites ? La corruption a-t-elle été circonscrite ? La justice s’est-elle libérée des pressions et des injonctions ? Notre pays est-il déclassé de la liste des pays à haut risque ? L’image de l’Algérie s’est-elle réellement améliorée dans le monde ?
En vérité, c’est le contraire qui s’est produit : la situation générale a empiré, la contestation populaire s’est généralisée, aggravée par l’incompétence, les contradictions et les retournements incessants des positions et des politiques proclamées. Voyez à titre d’exemple ce qui s’est passé pour l’accord d’association avec l’UE ; il a été conclu dans la précipitation sans l’avis des partenaires sociaux, négocié presque dans la clandestinité !
Le résultat est que l’Algérie a perdu encore trois années ; autrement dit, la durée de la crise, pourtant particulièrement grave, s’est allongée de trois années supplémentaires de gâchis. Que ceux qui ont misé sur le « messie attendu » tirent donc les leçons de leur échec patent et qu’ils restituent la parole au peuple pour que notre pays puisse enfin se doter d’un régime légitime librement choisi par le peuple souverain. L’initiative gagnerait à venir d’eux tant qu’il est encore possible. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, à Belgrade, au Venezuela et ce qui se passe encore à Madagascar doivent inciter à la réflexion ceux qui sous-estiment la capacité des peuples.
Bref, trois années qui ont commencé par une élection présidentielle inachevée, et qui continuent par la volonté affichée d’organiser des élections législatives amputées de la représentation d’une partie importante du pays. Nous sommes en pleine démocratie de façade.

> Vous êtes de ceux qui connaissent Abdelaziz Bouteflika depuis plus de quarante ans. Vous attendiez-vous à un bilan aussi contestable ?

Franchement, je n’attendais pas des prodiges, mais je m’attendais à une meilleure prestation eu égard au soutien illimité des décideurs et à l’amélioration exceptionnelle de nos ressources financières qui ont pratiquement doublé ces trois dernières années. D’autre part, je ne m’attendais pas à ce degré de mépris du peuple et de ses institutions même formelles : aucune visite en Kabylie malgré une année d’embrasement et de tueries, aucune visite à l’APN ou au Sénat dont il a pourtant désigné le président, aucune ouverture sur la classe politique, visite très tardive, et sous la pression de l’opinion publique, à Bab El Oued (trois jours après les inondations qui ont fait près de 800 morts), prise des décisions en vase clos

> On murmure que vous feriez partie d’un groupe de personnalités politiques qui estime que trois années de règne de Abdelaziz Bouteflika c’est déjà assez, et qui appellerait à une élection présidentielle anticipée

Pourquoi le murmure ? C’est une position claire que j’ai exprimée publiquement moins de deux mois après mon retrait de la campagne électorale présidentielle, et que j’ai renouvelée en septembre 2000 dans les colonnes de l’un de vos confrères pour soutenir la proposition du frère Rachid Ben Yellès. Plus que jamais aujourd’hui, je la réitère, mais attention : élection présidentielle anticipée ne signifie pas cooptation ou simple remplacement d’un homme par un autre homme. Si tel devait être le cas, je préférerais le connu à l’inconnu pour éviter d’autres déceptions aux citoyens et citoyennes. Le remplacement doit être l’uvre du peuple, c’est-à-dire que le futur Président doit être élu réellement dans la transparence la plus totale. C’est mon souhait, et je milite pour atteindre cet objectif, mais je ne suis pas encore sûr que les tenants du pouvoir réel soient mûrs pour accepter cette large revendication populaire.

> M. Taleb, vous cultivez cependant une grosse similitude avec Abdelaziz Bouteflika. Vous ne divergez pas beaucoup avec lui dans l’approche de la question islamiste. Vous qualifiez, comme lui, que la crise actuelle a été « provoquée par l’arrêt du processus électoral », et le premier des trois fondements de votre parti Wafa est la réconciliation nationale. Dans l’hypothèse où vous auriez été élu en avril 1999, en quoi votre action aurait été différente de celle qu’a entreprise Bouteflika ? Auriez-vous, par exemple, signé les accords avec l’AIS, engagé la concorde civile avec les groupes armés islamistes et libéré les 5 000 détenus islamistes ?

C’est curieux que vous parliez de « similitude » et que vous n’ayez pas décelé les dissemblances, pourtant flagrantes, entre les deux démarches.
La première de ces dissemblances, c’est que je n’ai pas attendu la campagne présidentielle de 1999 pour faire de la « réconciliation nationale » un cheval de bataille électorale ou pour me prononcer sur la crise nationale.
Dès 1991, c’est-à-dire dès l’éclatement de la crise, dans de très nombreuses interventions publiques, je n’ai cessé de plaider pour un dialogue ouvert à tous les Algériens, sans exclusive aucune, et menant à une réconciliation véritable, seule voie pour sortir de la crise.
La seconde, c’est que ma démarche est globale et motivée par ce désir ardent de mettre fin aux souffrances du peuple algérien ; elle ne s’arrête pas au milieu du chemin, ne répond pas à des calculs conjoncturels et ne jette pas aux oubliettes les prisionniers politiques ni les disparus. Quant à votre question sur « les accords avec l’AIS », je suis dans l’incapacité de vous répondre car, aujourd’hui encore, j’ignore tout du contenu de ces accords, pas plus que beaucoup d’autres hommes politiques. Peut-être aurais-je évité de faire adopter la loi sur la concorde civile sans un débat politique.

> Abdelaziz Bouteflika a voulu ou cherché à légaliser de nouveau le FIS. Vous-même, si vous étiez à sa place, auriez-vous réhabilité ce parti et libéré ses dirigeants, sachant que vous avez qualifié publiquement la dissolution de ce parti comme une « des causes de la crise » ?

Cela m’étonne qu’il ait voulu ou pu légaliser de nouveau le FIS. Du reste, l’analyse de ses déclarations contradictoires me conforte dans cette remarque. Je crains que les promesses faites dans ce sens n’aient été dictées par des considérations électoralistes ou ultérieurement par la recherche d’un vote massif au référendum sur la concorde civile à même de faire l’impasse sur son déficit de légitimité.
Oui, je pense toujours que la dissolution du FIS a été une erreur que le peuple a payée, et paie toujours cher.
D’ailleurs, l’expérience a démontré que cette dissolution par voie de justice n’a nullement effacé la réalité sociale de ce parti. La preuve, c’est que le Pouvoir, représenté par le ministre de la Défense, a négocié avec ses dirigeants politiques en prison tandis que l’armée, représentée par la DRS, a négocié deux ans plus tard, et conclu un accord avec l’Armée islamique du salut.
Quant à la réhabilitation du FIS, je pense, abstraction faite de l’appellation, que ce mouvement doit être représenté d’une façon ou d’une autre, dans toute recherche sérieuse d’une sortie de crise. Il fait partie, qu’on le veuille ou non, des interlocuteurs représentatifs.
Quant à la libération des prisonniers politiques, c’est pour moi une question de principe : je suis contre le musellement des libertés et contre l’incarcération pour des délits d’opinion ou des raisons politiques. Et je ne fais ici aucune discrimination entre les hommes quels que soient leurs choix idéologiques ou leurs opinions. C’est pourquoi, s’agissant précisément de votre question, je persiste à penser que l’incarcération des dirigeants du FIS, qui étaient encore dans la légalité puisque la dissolution n’est intervenue que neuf mois plus tard, a été, et reste, un facteur d’aggravation de la crise. Je maintiens donc ma position, étant convaincu que leur libération ne peut être perçue que comme une mesure d’apaisement qui contribuera à préparer la voie au retour de la paix et de la stabilité.

> Toujours dans l’hypothèse où vous auriez été élu en 1999, quelles sont parmi les autres initiatives que Abdelaziz Bouteflika a décidées ces trois dernières années celles que vous considérez comme des « erreurs stratégiques » et que vous n’auriez jamais prises ? Et quelles sont, en revanche, celles que vous auriez prises ?

Il est difficile de répondre à cette question d’une façon exhaustive, d’autant plus que la réalité du pouvoir est souvent différente de son appartenance ; cela ne m’empêche pas de dire, par exemple, que je n’aurai jamais tenu le peuple dans le mépris ni fait de discrimination entre les citoyens dans l’exercice de leurs droits constitutionnels à la participation à la vie politique. Si nous voulons uvrer pour la démocratisation de cette vie politique, nous devons respecter l’autre dans toute sa différence.
Par contre, j’aurai encouragé le débat d’idées pour réhabiliter le pluralisme politique et mis en place des mécanismes pour lutter contre la corruption et moraliser la vie publique.
Une chose est sûre : j’aurai engagé et mené à son terme le processus de réconciliation nationale en recherchant l’adhésion la plus large de la population et de ses forces politiques.
J’aurai favorisé dans le domaine du développement, au-delà du souci de réduire les inégalités sociales, trois secteurs fondamentaux pour l’équilibre de la société : l’éducation, la santé et la justice. Enfin, j’aurai donné la priorité dans mon action à la politique intérieure sur la politique extérieure pour éviter à l’Algérie le lot d’humiliations qu’elle subit par sa mise à l’écart dans la région et ailleurs. Notre pays ne retrouvera sa place dans le concert des nations qu’une fois réglée la crise interne.

> M. Taleb, venons-en à la question-clé : êtes-vous, comme dit M. Zerhouni, un dirigeant islamiste aux allures modernistes ? Wafa, que vous définissez comme « le creuset où se fondent le courant nationaliste et le courant islamiste » est-il peu ou prou un FIS bis ? Vous n’avez jamais cherché à rectifier ces propos ni à les confirmer. Où est la vérité ?

Vous êtes un peu injuste ou alors vous avez la mémoire courte parce que j’ai bien abordé cette question devant la presse nationale dans au moins deux occasions officielles : dans le discours d’ouverture des travaux du congrès constitutif de Wafa le 16 décembre 1999 et dans ma conférence de presse du 22 novembre 2000.
Dans un régime démocratique digne de ce nom, un parti politique se juge sur son programme et non sur sa base ou la couleur de la peau de ses partisans.
Je maintiens que j’ai créé le mouvement Wafa pour en faire, comme vous le dites, « le creuset où se fondent le courant nationaliste et le courant islamiste ». Mais vous auriez pu aussi continuer de me citer en rappelant ce que j’ai dit dans ma conférence de presse au lendemain de la fermeture des permanences de Wafa. J’y ai fait la démonstration péremptoire, chiffres à l’appui, de la fausseté des allégations du ministre de l’Intérieur quant à une prétendue « identité » entre Wafa et le FIS. En précisant haut et fort que Wafa est un mouvement politique indépendant axé sur mon programme de candidat à la présidence de la République. D’ailleurs, je ne me suis plus étonné de la légèreté de ce commis de l’Etat depuis qu’il a déclaré quelques jours après la dernière explosion populaire de Kabylie que le jeune Guermah assassiné dans les locaux de la gendarmerie n’était pas un lycéen, mais un chômeur de 26 ans et que les raisons des inondations de Bab El Oued incombaient au FIS ! Pour ce qui me concerne personnellement, je dirai que je suis, d’abord et avant tout, un musulman qui croit qu’il n’y a aucune incompatibilité entre sa foi et la modernité, entre le travail dans un laboratoire et la prière dans la mosquée.

> Cela ne vous gêne pas que le FIS appelle à voter pour vous ? Considérez-vous qu’un tel soutien n’appelle pas un retour d’ascenseur ?

Que les choses soient claires : en demandant aux citoyennes et aux citoyens de voter pour moi lors de l’élection présidentielle avortée, j’ai présenté un programme détaillé de l’action que je voulais entreprendre en cas de succès. Je considère donc que tous ceux qui s’apprêtaient à me donner leurs suffrages approuvaient ce programme rendu public et déposé au Conseil constitutionnel et que, pour ma part, je n’aurai pas manqué d’appliquer.
A partir de là, comment aurai-je pu refuser des suffrages ? Et pourquoi les aurai-je refusés ? Quel est donc ce candidat qui peut se permettre le luxe d’ignorer dans une compétition électorale trois millions de voix ? Ces trois millions sont là, peut-être beaucoup plus nombreuses aujourd’hui du fait de la croissance démographique et des échecs successifs du Pouvoir. C’est une réalité qu’on ne peut ignorer quoi qu’on fasse. Elle est incontournable dans toute recherche d’une sortie de crise durable. Du reste, l’expérience de cette décennie rouge l’a amplement prouvé. Et l’expérience pour moi représente le guide le moins faillible des opinions humaines.
Mais franchement auriez-vous posé cette question si le FIS avait appelé à voter pour un autre candidat ? Vous devez savoir que le « candidat du Pouvoir » lui-même (et d’ailleurs, il n’est pas le seul), appuyé par une partie de ses « sponsors », a essayé avec insistance d’obtenir ce soutien : à l’extérieur, en mobilisant des relations personnelles à Londres ; à l’intérieur, en essayant de rencontrer le défunt Abdelkader Hachani, après avoir vainement tenté d’obtenir le soutien de Ali Benhadj.
Pour le retour d’ascenceur, pour reprendre votre expression, la négociation ici ne pouvait sortir du cadre de mon programme qui m’engageait personnellement vis-à-vis de tous mes électeurs, et plus tard de tous les Algériens puisque j’avais choisi comme slogan de ma campagne : « Président de tous les Algériens. »

> Vous dites nourrir la conviction, pour l’avoir déclaré à plusieurs reprises, que l’avenir de l’Algérie réside dans la démocratie et les droits de l’Homme. Estimez-vous qu’une telle approche est à l’opposé de la conception totalitaire du FIS qui considère la démocratie comme kofr ?

Tout d’abord, je persiste et signe : bien sûr que l’avenir de l’Algérie réside dans la démocratie et le respect des droits de l’Homme ! Il s’agit d’une exigence fondamentale de notre temps et d’une aspiration profonde de notre société, notamment dans sa composante jeune. Cela dit, la démocratie n’est pas une fin en soi. C’est un moyen d’organisation de la société pour le bénéfice de tous. Et la démocratie que je prône ne signifie pas seulement l’égalité politique des citoyens, car quelle valeur peut avoir une telle égalité quand quinze millions d’Algériens vivent au-dessous du seuil de la pauvreté ? Il faut donc un contenu économique et social à cette égalité, même si, et je le concède, il y a eu de tout temps dans l’histoire des sociétés humaines des différences de classe.
Vous me demandez un jugement sur un parti politique : s’il m’est permis de le faire, je ne fonderai pas ce jugement sur les « on dit », surtout quand c’est répandu à dessein, et par les spécialistes de la manipulation et de l’action psychologique. Je me fonderai plutôt sur l’examen et l’analyse du programme politique agréé par le ministère de l’Intérieur avant la délivrance de l’agrément, et sur les déclarations et communiqués de ce parti reproduits par son organe officiel.
Je peux dire en toute objectivité que je n’ai nullement rencontré cette assimilation de la démocratie au kofr. Je m’en tiens là, c’est un constat que je fais en toute conscience, tout comme j’observe d’ailleurs que des membres fondateurs de ce parti politique ont été nommés ministres et sénateurs, tandis que leurs collègues ont été incarcérés et d’autres croupissent toujours en prison.
Il faut donc croire qu’il y avait au sein de la direction du FIS des personnes que le Pouvoir lui-même a considérés comme des « démocrates » !

> Vous n’expliquez nulle part votre conception de l’Etat, mais vous laissez entendre que vous défendez le principe d’un Etat moderne et démocratique. Que faites-vous alors de la notion de l’Etat théocratique imposée par la charia ?

Ce que l’on ne veut pas reconnaître, c’est que l’islam n’impose aucune forme d’Etat, aucun système de gouvernement ni monarchique, ni républicain, ni despotique, ni aristrocratique Et si votre postulat était vrai, il n’y aurait pas eu, depuis quatorze siècles, toute cette littérature sur le pouvoir en islam. Au point que Shahrastani, Juyani, Mawerdi et tant d’autres lui ont consacré des travaux devenus célèbres.
Le Coran explicité par la Sunna se contente d’énoncer des principes généraux (libertés et droits individuels, justice sociale, égalité, intégrité, consultation du peuple), laissant le soin à la communauté musulmane de pratiquer l’ijtihad (l’intelligence soutenue par la raison) afin de définir la forme de gouvernement qui lui convient, en prenant en compte le background historique de la société, son évolution politique, économique et sociale ainsi que son environnement international.
Le pouvoir en islam n’est donc pas un système figé, définitivement fixé par les textes, mais il varie selon le lieu et le temps, surtout lorsqu’il s’agit des fonctions de ce pouvoir. Autrement dit, ce qui est valable dans un espace géographique donné ne peut pas être automatiquement transposé tel quel dans un autre espace géographique aux spécificités différentes.
Pour ce qui est de sa légitimité, l’Etat islamique véritable est celui que les citoyens élisent en toute liberté, auquel ils peuvent participer selon leurs compétences, sur lequel ils exercent un contrôle efficient et qu’ils peuvent changer s’ils le désirent, sans violence, ni effusion de sang. N’oublions pas que le Prophète répétait à ses compagnons : « Vous êtes meilleurs connaisseurs des problèmes de la cité. » C’est là une marge de liberté reconnue aux musulmans dans le choix de leur mode de gouvernement, à condition de respecter les principes généraux que je viens de citer. C’est pourquoi je dirai que le pouvoir est islamique dans la mesure où il respecte ces principes, ce qui se traduirait aujourd’hui par l’édification d’une société pluraliste où règnent la liberté, la justice et la dignité et où sont bannies la violence, la misère, la corruption et l’arbitraire. Prétendre, après tout ce qui vient d’être dit, que la démocratie est incompatible avec l’islam, c’est faire preuve ou de cécité ou de mauvaise foi. Surtout que le fameux verset coranique « leurs affaires se règlent par la consultation » montre indubitablement que l’Etat islamique est essentiellement démocratique dans ses institutions.

> Venons-en à Wafa et à votre long silence. L’espoir de voir lever l’interdiction qui frappe votre parti explique-t-il la discrétion dont vous faites preuve depuis un peu plus d’un an ?

C’est dans ma nature d’être discret. Dans le cas de Wafa toutefois, je suis passé outre, bien que mes activités et mes déclarations soient occultées par la plupart des médias nationaux pour ne rien dire des médias lourds, exclusivement monopolisés par le Pouvoir et cycliquement mis à la disposition de ses alliés. Au lendemain de la fermeture illégale des permanences de Wafa, dont les locaux n’ont toujours pas été restitués à leurs propriétaires respectifs, malgré l’expiration des contrats de location et l’épuisement de toutes les voies de recours légales par ces mêmes propriétaires, j’avais précisé que le combat continuerait par tous les moyens, à l’exclusion du recours à la violence et de l’entrée en clandestinité. Notre peuple a suffisamment enduré, et je ne veux pas, en homme de paix et de rassemblement, lui en rajouter.
Conformément à cette ligne d’action, je me considère toujours président de Wafa, qui est reconnu par la force de la loi, mais injustement empêché par la seule force publique. A ce titre, je n’ai pas cessé de maintenir le contact avec les militants de Wafa, de les réunir quand cela était possible dans certaines wilayas, de répondre à des invitations que me faisaient des chancelleries ou me parvenaient de l’étranger en ma qualité de président de Wafa, d’intervenir dans les forums et médias étrangers Ceci pour vous donner quelques exemples.
Dans ce contexte, ma dernière intervention en date toute récente est la lettre directive que j’ai adressée aux militants de Wafa à propos des élections législatives. Cette lettre a été rendue publique et reprise par, notamment, quatre quotidiens francophones, parmi lesquels ne figure pas, hélas, votre journal qui, aujourd’hui, me fait reproche de ma « discrétion » !
Que faire de plus ? Tomber dans le jeu du Pouvoir, qui pousse Wafa à se mettre hors la loi pour justifier sa violation de la Constitution et des lois de la République et l’incapacité d’apporter une seule preuve de ses contre-vérités et accusations non fondées ? En vérité, n’est-ce-pas précisément ce Pouvoir qui s’est mis lui-même hors la loi en foulant aux pieds et en violant allègrement et cyniquement la loi organique sur les partis politiques qu’il avait pourtant lui-même élaborée et fait adopter ? Pour être juste, sa responsabilité est ici partagée avec les partis dits de la coalition ! Et dire que nous sommes dans « un Etat de droit » ! et qu’il y a une « opposition ».

> Cette discrétion s’étend même à la situation tragique que vit le peuple palestinien et l’Autorité palestinienne face aux charges de Sharon. On vous a peu entendu. Pourtant, vous devez avoir une position sur la situation

Ce que vous dites est tout à fait contraire à la vérité. Vous oubliez que mon parti a pris l’initiative avec le PT et El Islah d’un appel à la population algéroise pour une marche le 29 septembre 2000 en solidarité avec l’Intifadha.
Nous devions nous réunir à la place du 1er-Mai et nous diriger pacifiquement vers la place des Martyrs. Tous nos militants furent bloqués : ceux qui venaient dans des bus des wilayas du Centre, ceux qui venaient de Kouba, des Annassers, de Belouizdad, de la Casbah à Agha Et nous nous sommes retrouvés quelques-uns entourés par une centaine de policiers armés et une dizaine de voitures blindées. Spectacle affligeant d’un champ de bataille ne pouvant réjouir qu’Israël que nous étions venus dénoncer et condamner ! Alors que la logique exigeait que le Pouvoir et l’opposition surmontant leurs divergences se retrouvent de concert pour exprimer la solidarité du peuple algérien à la résistance palestinienne. La marche interdite, je me suis rabattu sur le meeting organisé le même jour à la salle Ibn-Khaldoun où, dans mon intervention publique, je me suis permis, devant le silence et l’absence des autorités, de parler au nom du peuple algérien qui reste profondément attaché à la cause palestinienne et solidaire de son peuple martyr.
Le 3 octobre 2001 s’est tenu à Rome le premier sommet islamo-chrétien où j’étais le seul participant maghrébin, et, dans une intervention publique, devant une centaine de journalistes internationaux, j’ai insisté sur le lien entre les attentats du 11 septembres 2001 et la non-solution du problème palestinien.
Le 14 mars dernier, j’ai participé à une session extraordinaire du Congrès national arabe, qui s’est tenu à Beyrouth pour étudier les voies et moyens de soutenir l’Intifadha.
Que puis-je faire d’autre si le Pouvoir verrouille les champs politique et médiatique au point de porter atteinte à la dignité des Algériens, révoltés par l’extermination du peuple palestinien et par la complicité passive de la plupart des régimes arabes ?
J’ajouterai qu’il y a deux semaines, je devais participer à un sit-in décidé par quelques frères à la place des Martyrs pour exprimer notre révolte devant l’holocauste du peuple palestinien. Ce sit-in, encore une fois, le Pouvoir l’a interdit, lui préférant une minute de silence en Conseil des ministres au moment où, dans un pays voisin, trois millions manifestaient dans les rues sous la direction conjointe du Pouvoir et de l’opposition !

> On remarque que vous ménagez l’armée de façon remarquable, et vous êtes allé jusqu’à la défendre contre les attaques de Habib Souaïdia. Soutenez-vous toujours, comme vous l’avez récemment déclaré, que l’armée ne doit pas quitter immédiatement la scène politique et que son retrait doit se faire progressivement ?

Encore une fois, ma position sur la place de l’institution militaire dans la vie nationale s’appuie sur une analyse approfondie des réalités du pays. Cette analyse prend notamment en compte le rôle majeur joué par l’armée deLibération nationale dans la reconquête de la souveraineté nationale. Cela explique par ailleurs qu’au lendemain de l’Indépendance et dans la construction de l’Etat renaissant, l’institution militaire a toujours joué un rôle important, en particulier en tant que colonne vertébrale de l’unité nationale. Ce n’est pas un hasard si, sur sept présidents de l’Algérie indépendante, trois issus de ses rangs ont régné pendant près de trente ans – sur quarante ans d’existence -, à savoir les Présidents Boumediène, Chadli et Zeroual. C’est là une réalité bien ancrée dans la vie politique nationale, et en cela l’Algérie ne fait pas exception, car aucune armée dans le monde n’est politiquement neutre dans le pays, mais c’est la manière de le faire qui diffère d’un pays à un autre.
D’autre part, l’Algérie est aussi un pays engagé dans la voie de la démocratie ; cela signifie sur le plan théorique, tout au moins, que le peuple est souverain et source de toute légitimité du Pouvoir. Ce qui implique également que l’institution militaire doit cesser de gérer la vie civile en nommant les ministres, les ambassadeurs, les députés, les sénateurs, les responsables de parti, les cadres supérieurs de l’Etat, en contrôlant les rouages de l’Etat du sommet au bas de l’échelle ; elle doit se consacrer exclusivement à ses missions constitutionnelles avec d’autant plus d’efficacité, en élevant son niveau de professionnalisme et de maîtrise de la technologie moderne car l’Algérie, pays étendu et riche, sujet à des convoitises, a besoin d’une armée forte, capable de la défendre dans son intégrité territoriale et dans son unité nationale.
J’ai effectivement parlé de retrait progressif de l’armée du champ politique. Il est en effet évident – pour les considérations citées plus haut – que ce retrait doit se faire de façon graduelle pour éviter de créer un vide politique brutal que la classe politique, dans sa composante actuelle, risquerait de ne pas pouvoir combler, ce qui serait lourd de dangers pour le pays.
Pendant la campagne électorale, j’avais prévu pour l’achèvement de ce retrait la durée d’un mandat, mais aujourd’hui, compte tenu des attaques que subit l’institution militaire, je pense qu’il serait plus sage de réduire cette période pour préserver la crédibilité et l’homogénéité de cette institution qui doit rester au-dessus des luttes partisanes et des querelles idéologiques.

> Venons-en à la crise en Kabylie qui boucle bientôt une année. A la différence des partis islamistes, dont le mouvement de Mahfoud Nahnah que vous accusez d’être une « création du Pouvoir », vous écartez la thèse du « complot étranger ». Quelle est votre analyse aujourd’hui et voyez-vous une issue dans l’immédiat à la question ?

Vous vous souvenez certainement que quelques jours seulement après le soulèvement populaire en Kabylie, j’ai cosigné avec les frères Abdennour Ali Yahia et Rachid Ben Yellès deux communiqués qui ont été rendus publics, respectivement le 2 mai et le 16 juin 2001.
Trois idées fondamentales étaient développées dans ces textes : tout d’abord, le rejet de la thèse du « complot étranger » car, à l’évidence, ce soulèvement est spontané et provoqué par les ingrédients d’une explosion sociale que l’on retrouve, au demeurant, partout ailleurs dans le pays. C’est la réaction la plus fermement exprimée du rejet d’un régime qui a érigé l’injustice, le mépris et l’abus de pouvoir en mode de gouvernement. C’est la révolte d’une jeunesse frustrée, désespérée par l’absence de perspectives et d’espaces d’expression. Le cours des événements a, du reste, confirmé la justesse de cette analyse puisque les troubles se sont étendus à de nombreuses autres régions du pays. A mon avis, une révolution silencieuse est en train de s’opérer en Algérie, alors que le régime continue d’être prisonnier d’un monde irréel.
Secundo, nous avons souligné l’entière responsabilité d’un Etat totalement démissionnaire et dont le chef n’avait su ni comprendre la colère de ses concitoyens ni prendre les décisions, pourtant évidentes, que les circonstances dictaient.
La troisième idée consistait en un rappel des conditions de solution à la crise nationale – et par là même également à la crise en Kabylie -, à savoir l’instauration d’un régime démocratique véritable et d’un Etat de droit, ce qui commence par le règlement de la question cruciale de la légitimité du Pouvoir.
La Kabylie, contrairement à certaines voix insignifiantes, mais amplifiées à dessein, a été toujours à travers son histoire viscéralement attachée à l’unité nationale. Prétendre le contraire aujourd’hui serait une insulte à la mémoire de nos ancêtres, une humiliation de leurs descendants et une agression contre l’histoire.
Le Pouvoir a démontré une fois de plus son incompétence dans la gestion de la crise en Kabylie, et tous ses calculs se sont avérés faux : le recours à la répression armée contre la révolte des jeunes devait servir d’avertissement au peuple algérien dont les signes d’impatience, sous l’aggravation des problèmes socioéconomiques, étaient perceptibles ; puis, devant la résistance à la répression, le Pouvoir s’est employé à marginaliser les principaux partis politiques implantés dans cette région, et plus principalement le FFS, pour mieux les fragiliser en vue d’en faire des instruments dociles. Devant ce nouvel échec, et alors que le mouvement citoyen prenait de l’ampleur, il a tenté de diviser les aârouch en dialoguistes et radicaux après en avoir loué les mérites et reconnu la légitimité de leurs revendications contenues dans la plate-forme d’El Kseur.
Mais le plus grand échec, à mon avis, est que le Pouvoir a perdu tout crédit chez la population et que, dorénavant, il ne peut plus se maintenir en Kabylie, tout au moins que par la répression systématique comme nous le constatons d’ailleurs aujourd’hui sur le terrain.

> Quelle appréciation faites-vous de la reconnaissance de la langue amazighe comme langue nationale ? Pensez-vous, comme les représentants du courant islamiste, que les « constantes nationales » soient menacées ?

A ce propos, il n’est pas inutile de faire un bref rappel historique : durant la période de son oppression, pendant plus d’un siècle, le colonialisme, dans sa tentative de dépersonnalisation de notre peuple, a concentré ses tirs de barrage et ses attaques permanentes contre l’islamité et l’arabité de l’Algérie, épargnant la berbérité, l’amazighité qu’il cherchait à utiliser hypocritement comme facteur de division des forces nationales et du peuple algérien. La conséquence en fut que le mouvement nationaliste concentra, de son côté, sa riposte sur la défense de l’islamité et de l’arabité en proie à une offensive colonialiste virulente.

Après la conquête de l’indépendance, l’erreur qui a été commise par les premiers dirigeants de l’Algérie indépendante (et j’en fais partie) a été de ne pas comprendre que cette période était révolue, que l’islamité et l’arabité n’étaient plus dans une situation de danger mortel et qu’il convenait donc de traiter la question de l’identité nationale par une égale promotion de ses trois composantes fondamentales, à savoir l’islamité, l’amazighité et l’arabité. Par un réflexe, qui n’était rien moins qu’une séquelle colonialiste, on a continué dans la même politique culturelle, faisant preuve de réticence vis-à-vis de l’amazighité sous le couvert de la protection de l’unité nationale. Pour ma part, j’ai fait connaître dès 1972 publiquement, à plusieurs reprises, ma position personnelle sur la question. Pour mémoire, j’écrivais dans une étude publiée en mars 1981 par le quotidien El Moudjahid quelques mois après les manifestations de Tizi Ouzou : « () Affirmons tranquillement la continuité historique de l’Algérie depuis plus de deux millénaires Il y a des arabophones et des berbérophones Ce n’est pas la diversité reconnue dans un cadre national intangible qui peut nuire à l’unité Comme toute identité nationale authentique, notre algérianité est déterminée à la fois par des éléments historiques et culturels : islamité, berbérité, arabité et par un grand projet politique qui vise le bien-être par le progrès et l’indépendance dans la démocratie »
Pour revenir aux termes de votre question, il est donc évident que je ne saurais désapprouver la reconnaissance de tamazight, ni la promotion du patrimoine berbère. Quant à les opposer aux « constantes nationales », comment y songer puisqu’elles en font partie intégrante !
Il reste à dire cependant qu’il serait particulièrement erroné de réduire les graves problèmes que connaît la Kabylie à la seule question de la reconnaissance de tamazight. Ce ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. A l’image de toute l’Algérie, la région est en proie à une situation socioéconomique des plus catastrophiques dont les remèdes ne peuvent être éludés par un simple article constitutionnel. Au demeurant, la persistance des troubles après le vote du Parlement le démontre, et le boycott massif décidé des prochaines élections législatives le confirme suffisamment si besoin est.

>Faites-vous réellement partie, avec le FFS et certaines personnalités, d’un « front antiélection » qui militerait pour le report des législatives ? Et quelle alternative proposeriez-vous à ces élections ?

Non, il ne s’agit pas d’un front « antiélection », mais d’un front pour une solution politique globale et définitive de la crise multiforme que subit l’Algérie.
Certes, nous sommes hostiles à la tenue d’élections législatives dans le contexte actuel car elles aboutiraient encore une fois à désigner une Assemblée de faux élus. Au demeurant, on nage dans la fausseté. On ne peut faire un pas dans les allées du Pouvoir sans heurter un faux patriote ou un faux dévot ou un faux démocrate et sans entendre un faux témoignage ou une fausse confidence. Et un régime qui repose sur la fausseté finit par s’écrouler.
L’alternative ? Certainement pas la persistance dans la voie de l’intronisation. La seule alternative réside dans l’organisation d’une élection présidentielle anticipée qui, entourée des garanties de régularité et excluant toute fraude, permettrait de mettre fin à l’illégitimité du Pouvoir actuel et de donner effectivement la parole au peuple. Tant que la question centrale de la légitimité ne sera pas réglée, l’instabilité continuera, faisant de l’Algérie telle une pyramide placée sur sa pointe.
La politique du « tout-sécuritaire » d’ailleurs a échoué si l’on en juge par les résultats obtenus sur le terrain. Ma conviction a été toujours que la violence mène à la contre-violence et, toutes les deux, la violence et la contre-violence, engendrent une spirale sans fin qui annihile les libertés.

>S’il devait y avoir une élection présidentielle anticipée, Dr Ahmed Taleb-Ibrahimi se porterait-il de nouveau candidat ?

Pour l’instant, j’essaie de contribuer, avec d’autres bonnes volontés, à éteindre le feu ou, tout au moins, à le circonscrire.
Ce qui, cependant, est sûr, c’est que jamais je ne ferai le jeu d’un quelconque clan qui viserait à étouffer ou à détourner le choix populaire souverainement exprimé. Je n’accepterai jamais par ma présence de cautionner une parodie d’élection, de participer à une compétition électorale falsifiée où les électeurs seront convoqués pour faire dans la figuration.
Cela signifie qu’une éventuelle participation de ma part à une élection est impérativement conditionnée par une solide garantie de totale liberté du scrutin et de respect absolu du résultat des suffrages populaires. C’est bien le sens que je donne à la revendication de changement radical du régime contenue dans la déclaration commune que j’ai signée avec les frères Aït Ahmed, Ali-Yahia et Ben Yellès le 16 avril courant.