« Nous sommes passés d’une école sinistrée à une école classique »

Boubekeur Benbouzid, ministre de l’éducation nationale

« Nous sommes passés d’une école sinistrée à une école classique »

El Watan, 13 septembre 2009

Le projet portant ouverture de lycées d’excellence est remis une fois de plus sur la table, c’est ce qu’a confirmé jeudi le ministre de l’Education nationale, Boubekeur Benbouzid, lors d’une discussion à bâtons rompus avec des journalistes.

Un projet exécutif relatif à la création et au fonctionnement de ce type de lycées est en cours de préparation. Lundi dernier, M. Benbouzid a exposé dans le détail ce projet au président de la République lors d’une audition d’évaluation consacrée au secteur de l’éducation, qui a duré plus de six heures. Pour rappel, les lycées d’excellence ont été créés il y a quelques années, mais le département de Benbouzid a été dans l’obligation de les fermer, car l’enseignement supérieur qui devait accompagner cette expérience n’a pas assuré cette mission. « Aujourd’hui, avec la réforme de l’université, l’ouverture des grandes écoles ainsi que le projet de pôle d’excellence établi par le ministère de l’Enseignement supérieur, nous pouvons relancer ce projet et réaliser des résultats positifs, notamment en collaboration avec l’enseignement supérieur », a confié M. Benbouzid. Le ministre est revenu, entre autres, sur plusieurs questions d’actualité, notamment la réforme du système éducatif, la surcharge des classes, le déficit en matière d’enseignants…

Interrogé sur le mécontentement et la colère des citoyens quant à sa gestion du secteur, il regrette que « les gens » ne regardent pas un petit peu en arrière c’est-à-dire vers les années 1980 lorsque l’école algérienne était vraiment sinistrée. « Nous sommes passés d’une école sinistrée à une école classique et, personnellement, je suis satisfait des résultats de la réforme. L’école se porte bien, néanmoins je comprends ceux qui nous critiquent, car de par le monde, nul n’est satisfait du rendement de son école », a rétorqué Benbouzid. Le ministre a exhibé un rapport contenant les indicateurs qui démontrent « la bonne santé de l’école algérienne ». « Les clignotants ne sont pas au rouge et les indicateurs que nous avons en notre possession démontrent que l’école a progressé à tous les niveaux », s’est-il défendu.

Les clignotants ne sont pas au rouge

Argumentant ses propos, M. Benbouzid a précisé que dans chaque système, l’évaluation d’un secteur se fait sur la base d’indicateurs. D’après lui, depuis le début de la réforme, « des résultats impressionnants » ont été enregistrés. Chiffres à l’appui, le ministre parle de 70% d’inscriptions au préscolaire, d’un taux de scolarisation qui a atteint les 97% alors que la réussite aux examens de fin de cycles progresse d’année en année. M. Benbouzid a parlé également des enseignants en formation, du nombre d’établissements en construction et du projet quinquennal. Fier de ce qu’est devenue l’école algérienne, le doyen des ministres n’a pas manqué pas de rappeler les appréciations des organismes internationaux (notamment l’Unesco) qui, selon lui, ont cité et classé l’école algérienne parmi les exemples à suivre en matière de perfectionnement. « Si notre école est parfaite, comment expliquer le classement des Algériens à la dernière place (la 104e) lors du concours international des olympiades de mathématiques en Allemagne ? » Pour toute réponse, le ministre a avancé qu’il s’agit là d’un simple concours auquel ne participent pas souvent les meilleurs élèves ! Abordant la question de l’approche par compétence, le ministre a exclu son introduction, cette année, dans les examens. Cette méthode, qui permet à l’élève de participer à la confection du cours et de développer son esprit d’analyse, a été le cheval de bataille de Benbouzid. Seulement, il n’a pas pu la généraliser à tous les paliers faute d’enseignants formés dans ce sens. L’approche par la compétence, qui a été la colonne vertébrale de la réforme du système, signifie, selon le ministre « passer d’une tête pleine à une tête bien faite ». Cette méthode est appliquée actuellement au niveau des cycles primaire et moyen. « Il n’est pas question de programmer l’approche par la compétence aux examens tant que nous ne l’avons pas élargie au secondaire. Pour arriver à cela, nous devons former des enseignants afin de bien transmettre leur savoir. Pour l’heure, nous avons formé des inspecteurs des deux premiers cycles », a expliqué le ministre.

Manque d’enseignants dans le Sud

S’agissant du déficit en matière d’enseignants, le ministre ne nie pas que ce problème se pose avec acuité dans certaines wilayas du pays, notamment dans le Sud. Les matières concernées sont le français, les mathématiques et la philosophie. « Nous avons décidé d’ouvrir, dans les wilayas où nous avons enregistré ce déficit, des filières à l’intérieur de l’université pour la formation des enseignants. Nous allons également faire appel aux retraités, et aussi nous mettons à la disposition des enseignants qui veulent partir au Sud un logement de fonction », a expliqué le ministre de l’Education, qui a toutefois écarté l’existence d’un déficit d’enseignants dans les grandes villes du pays. Pour ce qui est de la charge des classes, le ministre rejette les critiques acerbes émanant pourtant de différentes parties concernées par cette question. « Auparavant, il y avait plus de 40 élèves par classe ; maintenant les classes fonctionnent avec 25 à 30 élèves. La surcharge se pose effectivement dans le cycle moyen et ce, à cause de la cohorte des 5e et 6e années », a expliqué le ministre. Ce problème persistera durant les deux prochaines années et ce, en dépit de la réception de plus de 100 établissements pour le cycle moyen.

Par ailleurs, pour ce qui est de la menace de boycott de la rentrée scolaires brandie par les syndicats du secteur, M. Benbouzid, très confiant, affirme que « personne ne boycottera la rentrée. J’ai rencontré à plusieurs reprises les syndicats du secteur les plus représentatifs et aucun d’eux n’a parlé de contestation ». Il est persuadé que les enseignants sont des fonctionnaires responsables, qui n’iront pas jusqu’à perturber la rentrée scolaire. Maintenant, concernant les revendications des enseignants et plus particulièrement le régime indemnitaire, le ministre a fait remarquer que les responsables de son département se sont entretenu, sur le sujet, avec les partenaires sociaux et qu’une commission mixte a été installée afin de dégager des propositions qui seront soumises, une fois le travail achevé, au gouvernement.

Par Nabila Amir


Le Cnapest appelle à une journée de protestation

Le Conseil national autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Cnapest) s’est réuni ce week-end en session ordinaire et a décidé de faire de la journée de l’enseignant, le 5 octobre 2009, une journée de protestation avec arrêt des cours.

Ce syndicat reproche à la tutelle ses tergiversations et son entêtement caractérisé par la non-ouverture de négociations sérieuses et la non-prise en charge effective de leurs revendications concernant les dossiers du régime indemnitaire, des œuvres sociales et de la médecine du travail. Dans le communiqué sanctionnant cette réunion, le Cnapest justifie le recours à la contestation par une série de problèmes : « Suite à la chute vertigineuse du pouvoir d’achat et ses retombées sur l’enseignant, étant donné la non-concrétisation des décisions contenues dans le PV de réunion tenue avec le ministre et vu la non-rectification maintes fois réitérée, des anomalies constatées dans le statut particulier, nous avons décidé d’agir. » Les responsables du Cnapest invitent les enseignants à tenir des assemblées générales et à proposer au conseil national, qui se réunira le 9 octobre prochain, des actions de protestation d’envergure à même de faire aboutir leurs revendications.

Par Nabila Amir


Nacer Djabi. Sociologue

« Souvent, l’échec est dû aux dures conditions sociales »

– Comment les familles algériennes affronteront-elles la rentrée scolaire ?
– Cela va être l’une des rentrées les plus difficiles du point de vue social. Elle intervient dans un contexte marqué particulièrement par des dépenses excessives. Le Ramadhan est le mois où les familles dépensent le plus d’argent, mais il y a aussi la période des vacances d’été où beaucoup de foyers se ruinent. Et comme le pouvoir d’achat est en baisse sensible, cette situation va fragiliser les familles. Première conséquence : les ménages vont davantage sombrer dans l’endettement, d’autres devront faire appel aux solidarités familiales pour assurer le minimum à leurs enfants scolarisés. Mais à moyen terme, on verra la manifestation d’une forte dégradation de la qualité de vie de beaucoup de familles. Elles vont voir leur alimentation s’appauvrir. Par ailleurs, nous allons assister, dès l’automne, à la multiplication de mouvements de protestation sociale à travers le pays.

– Quelle est la proportion de familles touchées par ces difficultés sociales ?
– En termes de statistiques, il est difficile de quantifier le nombre de familles algériennes vivant dans des conditions sociales intenables, quoique les chiffres qu’on avance ici et là montrent à quel point la pauvreté frappe des pans entiers de la société. On voit autour de nous, dans les zones reculées et même dans les grands centres urbains, la manifestation de la misère. Il n’y a qu’à voir le nombre de « restos du cœur » en ce mois de Ramadhan pour se rendre compte de la propagation alarmante de la misère. La pauvreté ne touche pas uniquement les gens au chômage ; ceux qui travaillent aussi n’arrivent pas à vivre dignement avec leur salaire.

– Cela va-t-il avoir des répercussions sur le rendement des élèves durant leur scolarité ?
– Inévitablement. Vous savez, quand l’enfant n’ouvre pas droit à des habits de bonne qualité, ne mange pas bien et ne dispose pas d’articles scolaires, cela crée des complexes chez lui. Il ne peut avoir que de faibles résultats. L’échec scolaire est dû en grande partie aux dures conditions sociales dans lesquelles évolue l’enfant.

– L’Etat essaie de « colmater » ces défaillances par des aides octroyées aux enfants nécessiteux. Cela est-il suffisant ?
– Bien évidement non. Ce ne sont pas des moyens qui peuvent amener les familles à sortir définitivement de l’engrenage de la pauvreté. L’Etat s’improvise et bricole des voies de sortie. L’aide qu’on donne aux familles nécessiteuses est perçue comme une aumône. Mais cela dit, face à une situation d’urgence, il est utile de leur venir en aide rapidement, et pas seulement par l’octroi de 3000 DA et de trousseaux. Il faut rouvrir les cantines scolaires dans toutes les écoles et assurer le transport partout où les élèves en on besoin. Cependant, l’éducation étant une obligation de l’Etat, il est du devoir des pouvoirs publics d’assurer toutes les conditions à même de permettre la scolarisation normale de tous les enfants.

Par Hacen Ouali


Classes surchargées, déficit en enseignants, rythme scolaire infernal

Les ratages de la rentrée

Alors que le ministre de l’Education nationale, Boubekeur Benbouzid, « souhaite » une rentrée en rose, les parents et les élèves la voient plutôt en noir. Premier couac d’une année scolaire qui commence mal : le manque angoissant d’enseignants dû en grande partie à l’ajournement des concours de recrutement. Conséquence : beaucoup d’élèves seront privés d’enseignants et, dans certains cas, les directeurs procéderont à la fusion des classes pour pallier cette défaillance. Ce qui, malheureusement, engendrera des classes de 45 élèves et plus. De sources syndicales, le déficit en matière d’enseignants est de 20%.

Le chargé de la communication au ministère de l’Education nationale parle, lui, d’un manque de 15 000 postes budgétaires ; les besoins se chiffrent à 10 000 enseignants et 5000 encadreurs administratifs. Les responsables du ministère accusent la Fonction publique de ne pas jouer le jeu. Les concours de recrutement, qui auraient dû avoir lieu en mai dernier, ont été reportés à octobre prochain, pénalisant ainsi les élèves qui devront attendre plusieurs semaines pour débuter les cours. Un déficit qui vient compliquer davantage la crise de l’encadrement pédagogique que connaît le secteur depuis des années. De l’avis de beaucoup d’experts, « un nombre important d’enseignants souffrent d’un manque flagrant de niveau ». Même si le ministère en a pris conscience, il reste que les recommandations de la commission Benzaghou – s’agissant de la mise à niveau et du recyclage permanent du corps enseignant – ne sont pas prise très au sérieux.

Toujours au plan pédagogique, les spécialistes mettent en cause les méthodes d’enseignement. « On fait dans le bourrage de crâne. Nous formons des médiocres car nous n’avons jamais mis l’élève au centre de tous les débats. Ils peuvent nous raconter toutes les histoires qu’ils veulent, l’école algérienne est sinistrée », assure un ancien conseiller au ministère de l’Education. La politique prend le pas sur les choix adoptés par l’éducation nationale. Prenons l’exemple de l’introduction des langues étrangères dès les premières années de scolarité. Cette autre recommandation de la commission Benzaghou bute sur des résistances qui ont la peau dure dans les cercles décisionnels. Certains experts parlent de veto opposé par le président de la République qui a cédé aux pressions des conservateurs. Pourtant, les recherches montrent que l’apprentissage précoce d’une langue étrangère en milieu scolaire devient nécessaire, car il favorise l’acquisition du langage, le développement cognitif en général et les autres apprentissages. Ainsi les décideurs, semble-t-il, veulent que l’école demeure cet appareil idéologique de l’Etat, qui ne doit servir qu’à reproduire le discours dominant. Pas question d’inculquer à l’enfant algérien un esprit d’analyse et de synthèse et donc un esprit critique. Tout le monde le pense tout bas dans les institutions de l’Etat elles mêmes où les cadres de l’éducation reconnaissent l’échec des réformes.

Le front social, même si le ministère tente de calmer les esprits et de rassurer en avançant la réalisation de nouvelles infrastructures, n’est pas près de se calmer. Les syndicats promettent une rentrée chaude et observent d’ailleurs une journée de contestation aujourd’hui même : le Conseil des lycées d’Algérie (CLA) bat le rappel de ses troupes est appelle au boycott de la rentrée ; les adjoints de l’éducation font de même ; les autres syndicats autonomes se mettront certainement de la partie. Un avertissement qui donne un avant-goût de ce que va être l’année scolaire 2009-2010. De l’avis des différents syndicats, cette année, l’école sera rythmée au cycle des grèves et des protestations. Tous les ingrédients d’une rentrée mouvementée sont réunis, a assuré le coordonnateur du Cnapest, Nouar Larbi. « La rentrée s’annonce mal. Elle sera marquée par une détérioration du niveau de vie des enseignants », poursuit-il. Même impression chez les syndicalistes du CLA dont le premier responsable, Mohamed Boukheta, ne cache pas son pessimisme quant à la manière avec laquelle les affaires sont gérées, en disant : « Nous avons l’impression que l’on ne prend pas les choses très au sérieux. Des décisions sont prises à la hâte, sans consultation ni réflexion préalables. Prenons la question du nouveau week-end. Il est irrationnel de consacrer deux jours et demi de repos par semaine sous prétexte que le vendredi est sacré. Alors qu’on pourrait bien ouvrir les écoles les matinées du vendredi, sachant que rien ne dit que cette journée est sacrée. Le mieux aurait été d’alléger les journées de travail. On fait dans la démagogie. »

Du côté de l’Unpef, on ne peut qu’être d’accord avec ce constat. Son porte-parole, Messaoud Amraoui, estime que « la rentrée sera dure pour les élèves, leurs parents et pour nous, les enseignants, même si le ministère tente de fournir un effort pour améliorer les choses, mais cela reste insignifiant par rapport aux multiples problèmes dans lesquels se débat le secteur ». En somme, M. Benbouzid, qui veille aux destinées des enfants algériens pour la onzième année, annoncera aujourd’hui, sans doute, une rentrée en grande pompe, s’obstinant à ne pas voir ni affronter cette réalité désastreuse.

Par Hacen Ouali