Déclaration des quatre: Le rejet d’une parodie de scrutin et sa signification

Déclaration du 12 juin 2002 :

LE REJET D’UNE PARODIE DE SCRUTIN ET SA SIGNIFICATION

Ainsi le coup de force électoral du 30 mai a été bel et bien perpétré. En effet, le régime vient de doter sa façade démocratique d’une nouvelle assemblée croupion dont il a évidemment pris soin de désigner les membres parmi les partis interchangeables qui lui sont acquis. Sur ce plan, les tenants du pouvoir ont donc atteint leur objectif. Il n’en va pas de même au plan de la participation dont le taux reconnu officiellement, même lourdement gonflé, n’en reste pas moins révélateur de la large désaffection des électeurs à l’égard du scrutin et du rejet sans ambiguïté du régime.

Tout avait pourtant été fait pour que ce taux soit élevé ; les agents et appareils de l’Etat et même les syndicats avaient été mobilisés des semaines durant alors que les partis politiques, les membres du gouvernement ainsi que des ambassadeurs appelés en renfort ont sillonné le pays pour prêcher la bonne parole. Passant outre la neutralité que lui aurait normalement dictée sa fonction, le chef de l’Etat désigné s’est investi sans compter pour fustiger les partisans du boycott et faire campagne en faveur de la participation.

Malgré la propagande des médias publics lourds, les pressions de toutes sortes et les menaces de représailles, les appels à la participation massive n’ont pas été entendus. Ainsi, et selon les résultats annoncés officiellement la dimension nationale du rejet est établie puisque plus de la moitié des électeurs ( 54% ) ont déserté les bureaux de vote. Ils sont 80% à avoir boycotté les urnes à l’étranger et 100% en Kabylie où les tenants du pouvoir ont tenté d’imposer un semblant de scrutin par la force et le recours à des personnels ramenés sous bonne escorte des autres régions du pays. Cette provocation a attisé la colère des jeunes et donné lieu à des émeutes qui ont fait un mort et des dizaines de blessés par balles.

Totalement coupés de la réalité, les représentants du pouvoir prétendent que la population de Kabylie, toute disposée à voter, aété empêchée d’accomplir son devoir électoral par les partisans du boycott qui ont imposé leur mot d’ordre par la violence et la terreur ! Ils ne donnent en revanche aucune explication quant au boycott presque aussi massivement suivi par la communauté algérienne à l’étranger. Serait-il également le résultat d’une violence exercée sur les électeurs ?

Dépassées par l’ampleur de l’abstention, les autorités se sont résignées à reconnaître un taux, certes élevé, mais qui reste bien en deçà de la réalité. Croyant retourner la situation à leur profit, elles présentent ce taux comme une preuve de leur bonne foi et de la régularité du scrutin, mais l’événement lourd de sens de cette échéance imposée est en réalité le rejet massif de la mascarade électorale par la société.

Selon des informations recueillies auprès des fonctionnaires désignés dans les divers bureaux de vote à travers l’ensemble du pays, le taux de participation réel ne dépasse pas 20% et ce, même en y ajoutant les votes bloqués des corps constitués et bureaux itinérants dont le volume dépasse de très loin les chiffres avancés officiellement. Entre  » corps constitués  » (armée, gendarmerie, police, garde communale, protection civile, douane et divers autres services) et « bureaux itinérants « , le nombre d’électeurs est de l’ordre de 1,5 million.

L’Algérie est un des rares pays dans le monde à recourir à des pratiques électorales aussi aberrantes. Sous des prétextes fallacieux, une masse extrêmement importante d’électeurs vote
séparément et dans des conditions qui échappent à tout contrôle externe, ce qui permet aux autorités officielles de disposer d’un immense réservoir de voix qu’elles affectent aux partis de leur choix pour confectionner les résultats fixés par avance en haut lieu.

Toujours selon les informations en provenance des bureaux de vote, la plupart des bulletins décomptés comme nuls (plus de 10% des votants !) l’ont été parce qu’ils portaient des inscriptions injurieuses contre le pouvoir. Ces bulletins ont été déposés dans les urnes par des électeurs qui ont fait acte de présence uniquement par peur des représailles administratives, mais qui tenaient à exprimer leur rejet, à leur manière.

Même s’ils paraissent quelque peu vraisemblables au regard des taux de participation affichés, les résultats annoncés ne restent pas moins le produit d’un tripatouillage grossier que les partis qui ont participé à la mascarade électorale ont également dénoncés, mais uniquement parce qu’ils n’en ont pas bénéficié.

La validation par le Conseil Constitutionnel – l’autre chambre d’enregistrement – des résultats du coup de force électoral, notamment en Kabylie, est la preuve que cette institution de l’Etat n’a pas observé la règle essentielle qui lui interdit d’apporter son soutien au pouvoir au détriment de la vérité et de la justice, ce qui détruit, une fois de plus, le crédit moral que lui confère sa fonction.

Comme la précédente, la nouvelle Assemblée n’a aucune légitimité et ne sera donc d’aucune utilité. Le pays continuera à s’enfoncer dans la crise qui l’ensanglante depuis plus de dix ansavec le risque supplémentaire de voir les forces centrifuges à l’oeuvre dans des régions autres que la Kabylie, prendre une tournure dramatique pour l’unité nationale.

La réalité que les tenants du pouvoir veulent occulter, est que la population algérienne a massivement rejeté les élections dont l’issue était connue d’avance. Ce faisant, elle a clairement
exprimé sa défiance à l’égard d’un régime qui, après avoir montré toute l’étendue de son incurie, se délivre des satisfecit et s’accroche au pouvoir à tout prix.

Les acteurs politiques et sociaux qui se sont mobilisés pour le rejet de la parodie électorale doivent saluer le peuple algérien à qui revient le mérite d’avoir réaffirmé son attachement à l’unité nationale en faisant preuve d’une conscience citoyenne remarquable malgré toutes les pressions dont il a été victime.

Les signataires de la présente déclaration expriment leur indignation face au soutien apporté par certaines puissancesétrangères à un processus frauduleux qui conforte la prédation politique et économique et qui ne peut en aucune manière contribuer à une sortie de crise et au retour à la paix.

Ils tiennent à rendre hommage aux Algériennes et aux Algériens pour leur acte de résistance et les appellent à continuer la lutte par tous les moyens pacifiques et ce, jusqu’à l’instauration d’un
régime démocratique respectueux de la volonté populaire librement exprimée.

Alger, le 12 juin 2002

Signataires par ordre alphabétique :

M. AÏT-AHMED Hocine
M. ALI YAHIA Abdenour
M. BEN YELLES Rachid
M. TALEB EL IBRAHIMI Ahmed