Education nationale : L’école parallèle des cours particuliers

Education nationale : L’école parallèle des cours particuliers

El Watan, 22 novembre 2017

A l’approche des examens trimestriels, les cours de soutien s’imposent, pour de nombreuses familles, comme ultime choix pour combler les lacunes des enfants. Garages, domiciles, salles de prières et maisons de jeunes se transforment en enceintes scolaires où sont dispensés les cours. Dans certains cas, ces cours s’érigent en une véritable école parallèle pour mieux assimiler les programmes validés dans l’école «officielle».

Recourir à un professeur après les heures de l’école est le seul moyen trouvé par de nombreux parents «qui n’arrivent plus à suivre le rythme avec leurs enfants». Ali Benzina, président de l’Association nationale des parents d’élèves, estime : «Les parents ont de plus en plus de difficultés à suivre leurs enfants, le programme étant très dense.»

Cette association considère que la méthodologie adoptée dans les programmes issus de la réforme n’est pas à la portée de tous les enseignants, ce qui se répercute directement sur le niveau des élèves. Le constat est là : «Les enfants ont du mal à assimiler les cours dans les matières essentielles, et ce, dès le primaire», souligne le président de la même organisation. Le recours à d’autres méthodes est donc un besoin dont la satisfaction demande des moyens dont disposent les parents, sachant que les élèves sont issus de milieux de différentes conditions sociales.

Pour Abdelawahab Lamri Zegar, membre du bureau national de l’Union nationale des personnels de l’éducation et de la formation (Unpef), pour comprendre le recours qui se généralise à tous les niveaux aux cours particuliers de soutien scolaire, «il faut effectivement, s’interroger sur la maîtrise des méthodes actuelles par les staffs pédagogiques amenant certains enseignants à donner des cours dans des circonstances qui sont loin de la norme». Cet ancien enseignant d’anglais du secondaire énumère la surcharge des classes et celle des programmes entre autres facteurs rendant le métier pénible…

L’Unpef estime donc que «ce phénomène n’est qu’une suite d’une politique qui a pour fin d’abandonner l’Etat social». Pour ce syndicat, il y aurait une volonté politique pour préparer le terrain à une privatisation du secteur. «Après le processus de démantèlement des établissements économiques publics, les passionnés du libéralisme sauvage en Algérie envisagent de privatiser d’autres secteurs publics, à savoir la santé et l’éducation.

En ce qui concerne la santé, un projet de loi tentant de mettre fin à la gratuité des soins, est déjà prêt au niveau du comité de santé au sein de l’APN. Quant à l’éducation gratuite, elle risque de subir le même sort», argue notre interlocuteur, constatant l’abandon du volet pédagogique vu le manque de moyen attribué à la formation.

La qualité de l’enseignement n’est plus garantie avec la fermeture des instituts techniques d’enseignement et le nombre réduit des enseignants formés aux Ecoles normales supérieures, enchaîne M. Zegar. Le manque de formation est criant vu le recours du ministère au recrutement «irrégulier» des jeunes universitaires afin de combler le déficit en personnel pédagogique. «Ce sont des universitaires qui n’ont jamais subi une formation spécialisée dans le domaine. Beaucoup parmi eux sont venus à l’éducation par contrainte sociale et n’arrivent pas à assimiler et appliquer les méthodes nécessaires», fait remarquer M. Zegar.

C’est un point de vue partagé par Mhand Hand Ouali, chargé de la pédagogie au Syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation (Satef). Pour ce dernier, les recrutements massifs effectués par la tutelle pour faire face à l’hémorragie subie suite à la révision de la loi sur la retraite n’ont pas été accompagnés par la formation du personnel aux méthodes d’enseignement et à la gestion des classes. Résultat : les parents d’élèves ne font plus confiance au rendement à l’école et frappent à d’autres portes pour la remédiation qui n’est pas assurée à l’école. «Le phénomène des cours privés était visible uniquement à l’approche des examens et ne concernait que les élèves en classe d’examen de fin de cycle.

Aujourd’hui, ils y ont recours de la première année jusqu’au baccalauréat ; ce qui est excessif», souligne notre interlocuteur. Aux lacunes de compréhension, s’ajoute la quête de meilleures notes par les parents d’élèves qui s’«investissent» ainsi. «Ils déboursent des sommes colossales pour un rendement optimal, afin que l’élève réussisse l’examen avec une excellente moyenne lui permettant un choix de filière à l’université.»

Garage ou école de soutien

La quête d’enseignants «plus compétents» pousse certains parents à fermer les yeux sur certaines irrégularités entachant l’activité informelle des enseignants. Ainsi, des garages, des salles de prières, le domicile de l’enseignant se transforment durant la séance en salle de classe. Des parents qui sollicitent cette prestation dressent la liste des leçons à revoir.

En privé ou en groupe, l’enseignant choisit les exercices pour la remédiation. Certains parents ont recours à des écoles privées spécialisées dans le créneau. «Ma fille qui est en 4e année primaire y va après 16h, l’enseignante lui explique les leçons de la journée et lui donne des exercices.

Son rendement est meilleur qu’avant», témoigne la mère dont la fille, en 4e AP, a des moyennes peu satisfaisantes depuis le début de sa scolarité. D’autres parents trouvent du soutien auprès de particuliers ayant ouvert des «écoles» abritées dans des locaux dont la superficie ne dépasse pas 12 m2.

Les enseignants ne sont pas à pointer du doigt, estime Meziane Meriane, coordonnateur national du Syndicat national des professeurs du secondaire et du technique (Snapest). L’école publique ne répond plus aux besoins de remédiation, poussant les élèves et les parents à aller chercher la compensation ailleurs. Cette situation expose les élèves à l’inégalité des chances, poursuit M. Meriane, puisque les plus nantis peuvent s’offrir les services des enseignants les plus compétents.

Les démunis se retrouvent donc livrés à eux-mêmes. Si le Snapest explique ce besoin de remédiation par les conditions de scolarisation précaires avec une surcharge des classes, le facteur principal demeure, selon notre interlocuteur, la non-maîtrise par les enseignants de l’utilisation des supports pédagogiques. «Les enseignants recopient tout le contenu des livres scolaires au détriment du temps à réserver normalement aux exercices et à l’explication.

Nous avons senti un besoin de formation des nouveaux enseignants à l’utilisation du manuel et autres supports accompagnant les nouveaux programmes.» Les cours de soutien chez des particuliers sont dans ce cas-là complémentaires à ce qui est étudié en classe, explique notre interlocuteur, non sans dénoncer le cas des enseignants «qui font du chantage, en donnant des exercices et des cours bien expliqués à leurs élèves qui s’inscrivent pour des cours particuliers après l’école».

Fatima Arab


L’enseignant est rémunéré à 180 DA l’heure dans le public

Des tarifs exorbitants

Le budget consacré par les parents d’élèves aux cours dépend du palier auquel appartient l’élève. Les classes de terminale et de quatrième année moyenne connaissent la plus grande demande.

Pour la 5 AP, les enseignants sollicités pour remédier aux lacunes en langues arabe et française et en mathématiques pour «une mise à niveau», les tarifs pour la classe de 5e oscillent entre 1000 et 2000 DA par mois en moyenne dans les grandes villes pour un groupe de 5 personnes au moins. Les tarifs peuvent être plus bas dans certaines régions et également doubler, si le groupe est encore plus réduit.
Pour les classes de 4e AM, les tarifs varient, selon les régions.

Dans les grandes villes, des parents déboursent en moyenne jusqu’à 4500 DA par matière, à raison d’une séance d’une heure et demie par semaine. «Il faut compter au moins trois matières par enfant ; ce qui me fait presque 15 000 DA mensuels pour les cours de maths, arabe et français», révèle le père d’un collégien qui prépare son BEM.

Les tarifs doublent, évidemment, si les cours sont organisés en petits groupes, qui se rapprochent de ceux pratiqués pour les cours ciblant les élèves de 1re et 2e années primaires. Pour les élèves de terminale, les tarifs varient selon la matière et le nombre d’élèves dans le groupe.

Pour les cours de maths et de physique, les tarifs atteignent 4500DA par séance de 2 heures. «Ma fille travaille bien, elle se prépare sereinement pour l’examen, et ça, ça n’a pas de prix», souligne la mère d’une lycéenne qui va passer son bac sciences, regrettant l’absence d’autres moyens de remédiation au niveau de l’établissement.

Il faut savoir qu’au niveau des établissements scolaires les enseignants sont payés à 180 DA/heure. Le fossé séparant ce tarif de ceux pratiqués dans l’informel décourage les enseignants les plus engagés. Il faut souligner que des bénévoles encadrés dans des associations de quartiers et de villages dispensent des cours gratuitement. Certains enseignants partagent également des explications détaillées des cours sur les réseaux sociaux, comptant des milliers d’abonnés.
Fatima Arab