Deux ministres de la Défense en 40 ans !

28e changement gouvernemental depuis l’indépendance

Deux ministres de la Défense en 40 ans !

Par Mohamed Khellaf, Le Jeune Indépendant, 19 juin 2002

Les membres du gouvernement de M. Ali Benflis prendront leurs fonctions demain au plus tard sans avoir une idée, même approximative, sur la longévité de leur mission. A l’image de leurs prédécesseurs qui, depuis 1962, impriment, au rythme d’une instabilité chronique, l’histoire gouvernementale du pays, ils auront bien du mal, au moment des passations, à résister à une première tentation : s’interroger sur la durée de leur mission. De l' »heureux reconduit » au « novice » qui franchit pour la première fois la porte capitonnée d’un cabinet, tous vont se lancer dans la tâche avec cette inconnue. Dans une Algérie où, sous l’effet de la crise, la fréquence des changements est un trait « classique » de la vie politique, il leur est difficile de se départir d’un tel état d’esprit. Et faire comme si le jeu de chaise musical n’existait pas. Faute d’une scène politique apaisée, normalisée, les conditions d’un changement inattendu sont toujours là.

La nouvelle équipe, si elle ignore quand interviendra sa fin de mission, sait tout de même qu’elle est la énième d’une longue série entamée au lendemain de l’indépendance. Une consultation du Journal officiel, témoin des actes de la République, donne une idée précise de la chronique gouvernementale. Depuis le 27 septembre 1962, date de naissance du premier gouvernement, l’Algérie en est à sa 28e équipe gouvernementale. Ce nombre intègre à la fois les équipes nouvellement constituées et celles remaniées. Il ne prend pas en compte, cependant, les changements de force majeure comme les remplacements de ministres décédés (Ahmed Medeghri, Mohamed Seddik Benyahia), limogés (Rahabi) ou promus ou appelés à d’autres fonctions.

Changement de décor institutionnel oblige, trois périodes distinctes se dégagent à la lumière de l’articulation de l’équipe gouvernementale. De septembre 1962 à janvier 1979, le gouvernement est dirigé directement par le Président (Ben Bella et Boumediene). En mars 1979, lors de la formation de son premier gouvernement, le président Chadli Bendjedid décide, dans une première depuis l’indépendance, de nommer un Premier ministre : Ahmed Ben Ahmed Abdelghani (1979-84) puis Abdelhamid Brahimi (1984-88). Les membres du gouvernement étant choisis et nommés par le chef de l’Etat lui-même, le Premier ministre se contentera, pour toute vocation, de coordonner l’action du gouvernement. Même s’il préside une réunion hebdomadaire du conseil du gouvernement, sa mission est somme toute formelle. Avec les évènements d’octobre et les réformes promises par Chadli pour calmer la colère de la rue, une touche est introduite dans la pratique gouvernementale. Au terme d’une révision constitutionnelle, le gouvernement est dirigé désormais non par un Premier ministre mais par un chef du gouvernement, Kasdi Merbah en l’occurrence, qui hérite, ce faisant, de certaines prérogatives jusque-là dévolues à El-Mouradia. Un nouvel instrument juridique, le décret exécutif, lui conférera un certain pouvoir, en matière de nomination notamment.

Autre nouveauté introduite par la révision constitutionnelle : c’est le chef du gouvernement – en théorie du moins – qui procède aux consultations avec la classe politique et la société civile pour former son équipe qu’il soumet au chef de l’Etat pour nomination. Avec l’avénement de Bouteflika à la tête de l’Etat et sa volonté, maintes fois réaffirmée, de restaurer la fonction présidentielle dans la plénitude de ses prérogatives, le décret exécutif va connaître une fin non écrite. La lettre de démission d’Ahmed Benbitour, rendue publique par la presse, avait montré, au travers d’exemples précis, comment Bouteflika avait rompu avec une démarche inaugurée par Chadli du temps de Merbah. D’autres observations se dégagent de la lecture de la chronologie gouvernementale. De toutes les périodes, celle de Chadli (février 1979-janvier 1992) est, sans conteste, celle qui a connu le plus de changements d’équipes. L’ancien chef de la 2e Région militaire en a connu dix : cinq entre son arrivée au pouvoir et les événements d’octobre et cinq de ces événements à son départ au lendemain du premier tour des législatives de 1991. Ben Bella en a connu deux (septembre 1962 et septembre 1963), Boumediene trois (juillet 1965, juillet 1970 et avril 1977). Boudiaf a connu un seul gouvernement (février 1992), Kafi trois, Zeroual 5 (dont le gouvernement Hamdani chargé de l’organisation de la présidentielle de 1999). Bouteflika en a déjà connu quatre : une équipe Hamdani avec laquelle il a collaboré jusqu’à décembre 1999, une équipe Benbitour et deux équipes Benflis. Dans un autre registre, Chadli est, pour l’heure, celui qui a nommé le plus de Premiers ministres ou chefs de gouvernement. Ils étaient cinq : Abdelghani, Brahimi, Merbah, Hamrouche et Ghozali. Zeroual en a nommé quatre (Redha Malek, Sifi, Ouyahia et Hamdani) ; Bouteflika trois (Hamdani, Benbitour et Benflis) ; Kafi deux (Belaïd Abdesselem et Réda Malek) et Boudiaf un (Ghozali). Revisiter l’histoire gouvernementale suppose également s’arrêter sur le portefeuille de ministre de la Défense. Sauf quelques rares cas d’espèce, ce poste a toujours été détenu par le président de la République auquel la Constitution confie la fonction de commandant en chef des forces armées. Du temps de Ben Bella, le ministère de la Défense nationale (MDN) était dirigé par le vice-président du Conseil, le colonel Houari Boumediene. Ce dernier s’en chargera lui-même lors de son règne (1965-1978). A son accession au pouvoir, Chadli ne dérogera pas à la règle, bien que son deuxième gouvernement (issu du congrès extraordinaire du FLN de juillet 1980) comportera deux vice-ministres de la Défense (avec quelles prérogatives ?), les colonels Merbah et Belhouchet, le premier chargé des fabrications militaires et le second de l’inspection générale de l’ANP. En juillet 1990, Chadli rompra avec cette règle en nommant Khaled Nezzar à la tête du MDN. Celui-ci y restera sous Boudiaf et pendant une partie du mandat d’Ali Kafi. En juillet 1993, il sera remplacé par Zeroual. Ce dernier gardera le portefeuille à sa désignation comme Président de l’Etat (février 1994), puis après son élection à la présidence de la République. Bouteflika en fera de même. M. K.